Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

14 Août 2014 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Est-il encore trop tôt pour affirmer que le cinéma est mort ? Quelques raisons d’espérer et de retourner voir des films doivent bien exister. Toujours est-il que ceux qui rendent ce monde brillant se font de plus en plus rares…

Sublimation – Le travail de l’intelligence, c’est d’analyser les structures pour déceler la tension du mouvement. L’expression du génie, c’est exactement l’inverse.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

1. Loin d’Hollywood

 

Nous sommes, en fait, aussi loin que possible d’Hollywood et de sa navrante usine à rêves. Plutôt dans un ciné-club de province où, par exemple, Elephant, palme d’or cannoise et prix de l’Education nationale, est projeté. Un imbécile petit-bourgeois, professeur ou ingénieur, lève et le doigt et, se croyant sans doute devant du Michael Moore, évoque le drame de Columbine. Commence ainsi un débat d’une abyssale banalité sur les armes à feu aux Etats-Unis. Dans la salle, toutefois, quelques-uns se taisent et, plus ou moins intérieurement, bouillonnent en subissant l’assaut de la masse aveugle. Dans ses propos inévitablement convenus, elle a tôt fait d’oublier, comme d’habitude, le film et ne parle déjà plus de cinéma, pourtant rayonnant dans l’opus de Van Sant. La petite élite, elle, est lassée, à juste titre, de l’abrutissement du commun, sait, comme Victor Hugo, que la forme est le fond qui remonte à la surface et se demande parfois, après François Truffaut, si le cinéma n’est pas plus important que la vie. Bref, depuis longtemps, elle ne cherche, au cinéma, que le cinéma.

Pour elle, les grands auteurs et leurs chefs-d’œuvre forment un panthéon dans lequel David Cronenberg et ses meilleures productions ont su conquérir une jolie place. Mais, dans Maps to the Stars, le Canadien rappelle qu’un sanctuaire n’accueille que des cadavres. Or, ses pairs et lui-même ont sciemment édifié celui-ci.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

2. Le cinéma au centre

 

On pourra certes, en citant un célèbre aphorisme chinois attribué à Mao, considérer que « le poisson pourrit toujours par la tête », remarquer, en se faisant vague historien, qu’il n’y a souvent pas très loin de la chute des institutions à celle d’une civilisation ou, plus simplement, pousser un peu plus la métaphore de l’inceste en ouvrant une petite fenêtre sur les relations perverses qu’entretiennent l’art et l’industrie cinématographiques. Du reste, que Robert Pattinson, passé sans coup férir des Twilight à Cronenberg, incarne ici un personnage tout à la fois scénariste, acteur de série B et chauffeur, y inciterait presque. Mais croire que Maps to the Stars n’est que la rageuse dénonciation d’une industrie à la dérive, encombrée jusqu’à l’embolie par son strass, ses paillettes, ses vedettes creuses et ses fans débiles, est une voie de garage. Cronenberg déploie une vision globale de son art. Peut-être pas définitive – qui pourrait en jurer ? –, elle est dénuée de toute forme d’espoir. Cronenberg, en effet, observe avec la froideur du légiste pratiquant l’autopsie, le point de départ de Maps to the Stars étant que le cinéma est mort. Ni plus, ni moins. Comble du désenchantement, ce regard vient du réalisateur qui, deux ans auparavant, avait inventé la seule proposition crédible sur l’espace cinématographique à l’ère de la 3D, cette technique ‘‘nouvelle’’ censément porteuse d’un avenir doré.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

3. Le cinéma autocentré

 

C’est le pied-de-nez suprême. En effet, Maps to the Stars a, a priori, tout pour plaire. Film de cinéma sur le cinéma, suffisamment abscons pour que son accès soit parsemé de barricades, juste assez limpide pour qu’on puisse en trouver les clefs sans trop de peine, il donne, plaisir incomparable, l’impression au spectateur d’être intelligent. Comme désiré, c’est un nouveau Mulholland Drive où la patte de Lynch – le brouillage des lignes narratives – cède la place à celle de Cronenberg, toute en provocation qui vire souvent à la pornographie. Mais l’environnement malsain tant espéré et fort savamment créé se révèle l’être un peu trop.

Reprenons. Un grand film, surtout hollywoodien, ne saurait guère parler que de cinéma. C’était déjà le cas avec les maîtres de l’âge d’or, Chaplin ou Hitchcock, et ce mouvement ne cesse de s’accentuer. Qualifié dans ces pages de vampirique, Cronenberg le considère, lui, comme incestueux et met au jour un art égocentrique, incapable de se renouveler, laissant à d’autres formats audiovisuels le soin de raconter les meilleures histoires et tournant sans fin dans l’autocitation. Aussi le réalisateur ouvre-t-il Maps to the Stars en liant, comme dans Cosmopolis, Pattinson à une limousine et celui-ci, en scénariste désargenté, peu talentueux et prêt à toutes les formes de prostitution, endosse un rôle analogue à celui de William Holden dans Boulevard du crépuscule. Voilà Maps to the Stars rapidement et volontairement resitué dans deux filiations précises, celles d’une œuvre et d’un genre. C’est le principe du film mais aussi la tendance lourde du cinéma. Le premier illustre la seconde autant qu’il en démontre la vacuité absolue. Dans ce jeu d’affichage des références, David Cronenberg se noie lui-même et le sait parfaitement. Référence pour référence, on songe d’ailleurs au récent Passion de Brian de Palma.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

4. Tabou, plaisir, reproduction

 

Maps to the Stars tourne autour de la figure de l’inceste. Soit. Et ce n’est pas ce qui est choquant – sauf à être bien prude. Ce qui l’est déjà un peu plus, c’est que David Cronenberg n’y voit pas le moindre tabou et considère l’inceste comme une évidence, du moins dans le monde cinématographique. Mais, si l’on adopte son point de vue, c’est surtout son raisonnement, froid et imparable, qui effraie. Le problème principal posé par l’inceste, dès lors qu’il est massivement pratiqué, ne relève pas tant de la morale – ou du plaisir – que de la naissance d’enfants dégénérés. Plus que des travaux psychanalytiques de Freud et Jung, croisés au détour de l’académique A Dangerous Method, c’est le pessimisme fondamental approché par Arthur Schopenhauer que Cronenberg rejoint. Dans la sexualité, le plaisir des individus, s’il existe, n’est qu’un triste leurre au regard de l’impérieuse mission de reproduction de l’espèce. Et, dans le milieu cinématographique, la consanguinité est telle que l’on n’assiste plus guère qu’à une reproduction, nécessaire et appauvrie, d’une espèce débile. Quant au spectateur qui, devant ce spectacle, se pâme, il adopte un comportement nécrophile dont Cronenberg ne se prive pas de souligner le caractère plus pauvre que pervers.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

5. Ce qui demeure

 

Des destins ficelés, un frère-père monstrueux, l’incommensurable vide de la fille d’une petite vedette réduite à incarner une mauvaise ombre de sa mère, son insondable bêtise qui la pousse à inventer et vendre des secrets de famille, la folie d’une jeune femme presque mort-née, rejetée et devenue un portrait inversé de Dorian Gray, l’absurdité d’un art où la signature d’un maître ne vaut guère plus et participe d’une même démarche funèbre que la duplication à l’infini d’une franchise inepte. Les étoiles brillent peut-être toujours mais sont mortes depuis longtemps. Que reste-t-il après cette mise à nu ? La beauté d’une poésie ? Elle est aussi fulgurante que mensongère. Liberté d’Eluard, souillée par le cinéma, est soumise à ce traitement de répétition forcenée qui n’aboutit qu’à une cruelle érosion. Et, au-delà de cette perte de consistance, ne nous rêvons pas meilleurs que nous sommes. La liberté est la grande promesse faite par ce qui emprisonne. Nous ne mourrons pas plus pour elle que nos secrets ne nous tueront.

Dans les cendres, ne tiennent plus que les mythes et leur puissance apparemment intacte. Dans la chaîne de la reproduction, ils se prêteront encore à de mauvaises déclinaisons et à de subtiles variations.

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

6. Une certitude

 

En matière de filiation et de reproduction, nous sommes les héritiers des mythes grecs et chrétiens, et, presque toujours, plutôt des uns que des autres. Ce qui est généralement décisif. En l’occurrence, David Cronenberg est assurément un auteur grec. Non pas seulement parce que leurs récits mythologiques continuent de le fasciner mais aussi parce qu’il est dégagé de la culpabilité chrétienne. Les secrets sur lesquels semble reposer Maps to the Stars sont vite éventés. Les parents sont frère et sœur, le cinéma est mort. Ce ne sont pas des prophéties, à peine des nouvelles, juste des données. Si dérisoires que Cronenberg les traite avec désinvolture. On jurerait même que, décidément iconoclaste, il s’amuse des théories d’Alfred Hitchcock. La séquence du meurtre du chien fournira ainsi une aimable illustration de la différence entre suspense (la mort rôde) et surprise (un sympathique et innocent bobtail est la victime). Elle est, à vrai dire, trop parfaite pour être honnête…

Cinéma, agonie – A propos de Maps to the Stars

7. Proche de Billy

 

Cette irrévérence qui marque une certaine élégance. Ces cases que cependant l’on coche parce qu’il faut, face aux studios, aux critiques et au public, assurer sa position. Ce rapport si particulier aux conventions, dénoncées et acceptées mais surtout immédiatement reconnues comme telles. Ce noir pessimisme. On ne sait si Maps to the Stars est un moderne Boulevard du crépuscule – probablement pas, il n’a pas grand-chose de miraculeux – mais il y a une indéniable proximité entre Billy Wilder et David Cronenberg. Enfermés dans leur rôle, toujours un peu obligés de faire la pute en gardant leur mordant. Une vorace ironie qui, elle, n’a rien d’illusoire et ne saurait se résumer à un argument commercial supplémentaire. 

 

Antoine Rensonnet

Partager cet article

Commenter cet article

.obbar-follow-overlay {display: none;}