Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Hiver 2015 (deuxième partie)

3 Janvier 2016 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Star Wars, épisode VII : Le Réveil de la Force (J. J. Abrams) – 007 Spectre (Sam Mendes) – Au-delà des montagnes (Jia ZhangKe) – Le Grand Jeu (Nicolas Pariser) – Le Pont des espions (Steven Spielberg) – L’Homme irrationnel (Woody Allen) 

Hiver 2015 (deuxième partie)

Star Wars, épisode VII : Le Réveil de la Force

Ce qui, d’abord, ne laisse de surprendre dans le nouveau Star Wars, est l’indigence à peu près complète de sa construction scénaristique. A une horde de médias consentants, soucieux de ne rien révéler (ou ‘‘spoiler’’ – mais le mot existe depuis longtemps en français) et coincés, sinon pétrifiés, entre la production et un public dont nul ne parvient plus à préciser le degré d’exigence (limité, pour l’essentiel), Disney finit par dévoiler un épisode VII dont l’insigne faiblesse, qui confine parfois à l’ineptie, intrigue quelque peu : soit un Empire, renommé Premier Ordre, (re-)surgi de nulle part et opposé à une résistance républicaine – a priori sans lien avec celle récemment menée en Provence par Christian Estrosi – et divers autres trucs extraits du bazar, souvent merveilleux, de la première trilogie (1977, 1980 et 1983) et évalués, au sein même du film, à l’aune de leurs modèles (BB-8 est plus petit et mobile que R2-D2, la nouvelle étoile de la mort plus grosse que la précédente, Kylo Ren n’est qu’un Dark Vador de pacotille…). Que Han Solo et la princesse Leia soient plus vieux qu’avant ne semble ainsi guère procéder d’une minimale concession à une quelconque cohérence interne, résolument démolie, mais de cette seule logique qui commence par la reprise d’éléments anciens, continue par leur mise à jour et se termine par un jugement comparatif. Parmi les multiples facilités prises, celle, décidément envahissante, du cinéma se présentant explicitant comme tel, est peut-être la plus redoutable. Bâcler ne serait pas si grave dès lors que la faute est immédiatement reconnue…

Ce qui, alors, est mis, quoique par l’absurde, en valeur est l’originalité du geste de Lucas, aujourd’hui occupé à ronchonner, dans sa seconde trilogie (1999, 2002 et 2005). Lui n’avait rien bâclé mais, justifiant, longuement et méticuleusement, tout, pris le risque, bien plus considérable, de rater – ce qui avait beaucoup été le cas (pêle-mêle : la quasi-totalité de l’épisode I, l’histoire d’amour, le personnage d’Anakin). Il est vrai qu’il est très improbable qu’une série de blockbusters contant des choses aussi surprenantes que l’histoire d’une république déclinante devenant, par psychose sécuritaire, un empire autoritaire ou celle (c’était moins convaincant mais plus radical) de Jésus se transformant en génocidaire d’enfants a peu de chances d’être à nouveau mise en production. Toujours est-il que cette nouvelle trilogie se présente donc, pour le meilleur et surtout le pire, comme l’exact antagoniste de la précédente, du moins jusqu’à son inévitable réinvestissement pour colmater quelques-unes des trop profondes fissures narratives (Snoke…). Elle rappelle également que, pour beaucoup, Luke Skywalker reste le vrai héros de l’originelle, quand bien même Dark Vador fut, par la grâce d’une réplique aussi simple que stupéfiante, ensuite assumée dans ses moindres implications, préféré pour redynamiser le récit au beau milieu de L’Empire contre-attaque.

Ce qui, enfin et malgré tout, plane, en ayant pourtant claire conscience du massacre opéré, est un certain charme. Il n’est pas tant lié au souvenir de la madeleine qu’à l’impression de visiter une grosse exposition. Si les cartons ont été faits à toute vitesse et que les audioguides (Rey et, à un degré moindre, Finn, les nombreux plans, tout grossiers soient-ils, le représentant plongé au cœur de la mêlée, fonctionnant) sont très médiocres, chacun des mondes-salles, sans solution de continuité avec le précédent, produit son petit effet : Jakku/Tatooine, la planète des glaces, l’étoile de la mort, le faucon millenium, la cantina, et, sans aucun doute la plus belle pièce, le destroyer de la flotte impériale. Ainsi, à défaut de raconter une histoire ou d’approfondir une mythologie, ce Réveil de la Force fait, au moins, redécouvrir des espaces, s’étayant entièrement sur le troisième pilier de l’univers Star Wars. Quant à savoir si cela suffit à faire un film…

Hiver 2015 (deuxième partie)

007 Spectre

Au moins ne peut-on faire le reproche à 007 Spectre de traiter son passé avec légèreté. Le nouveau James Bond en est encombré au point de ne plus pouvoir avancer. Il est vrai qu’il paye, intérêts compris, la fin superbe, presque miraculeuse, de Skyfall. Le héros, percuté par un drame intime (en l’occurrence, ne plus servir à rien), décidait de faire front et de continuer comme avant. Le problème de ce type d’attitude, située au point d’équilibre entre panache et stoïcisme, est qu’elle expose à un sévère retour de bâton et, puisqu’elle est celle d’un moment mêlant inconscience bravache et surconscience désespérée, ne mène souvent nulle part. Dans le cas qui ici nous préoccupe, les vaisseaux étaient brûlés, et, pour faire suite, il n’y avait plus guère d’autre voie que de viser au plus simple pour retrouver un peu de mobilité. Or, le succès de Skyfall l’interdisait également et obligeait à mettre en place une grosse machine ce qui achevait de couper net toute dynamique. 007 Spectre apparaît donc tout lourdaud et se débat, sans aisance ni élégance, au milieu de ses propres fantômes – donnant, au moins, un curieux écho à son titre. Mais si elle ne cesse d’afficher, trop complaisamment peut-être, sa propre impuissance, cette production conserve, elle, le bon goût de ne pas complètement s’y résoudre et tente de proposer un autre spectacle en se reposant, en sus des dispensables péripéties d’usage, sur le méchant. Las, il eût fallu, tout de même, un peu écrire le personnage d’Oberhauser. Ici, hésitant entre clone du Silva de Skyfall, double du héros et réinvention paresseuse du Blofeld du James Bond première manière, il se réduit à une ombre ou une grimace, et Christoph Waltz, dont la gloire et la carrière n’y gagnent rien, échoue à lui donner quelque charisme. Le spectateur, même indulgent, ne peut alors guère le créditer de la moindre épaisseur, ni même la lui inventer a posteriori. Au moins, ce dernier aurait-il pu, en dernier ressort, espérer quelque chose de la traditionnelle James Bond girl. Mais James Bond/Daniel Craig a déjà épuisé le grand amour (Casino Royale), affirmé indirectement mais fermement qu’il n’était plus possible, au XXIe siècle, de prendre les filles à la chaîne (Quantum of Solace), et s’est même tourné vers sa maman (Skyfall). Le champ des possibles semble alors définitivement clos et la pauvre Léa Seydoux – en Madeleine Swann (franchement…) – ne peut guère qu’errer dans les limbes, condamnée à ne pas rejoindre les autres spectres. Bref, l’épisode est mauvais et la franchise à la dérive. Mais, répétons-le, même si le travail est loin d’avoir été fignolé, il s’agit, pour l’essentiel, du prix de spectaculaires réussites antérieures.

Hiver 2015 (deuxième partie)

Au-delà des montagnes

Transition facile pour thème universel, il est encore question du passé dans le nouveau Jia ZhangKe, Au-delà des montagnes. En fait, il y est effectivement surtout question du temps qui passe – et qui n’efface pas tout, comme le souligne l’un des personnages – c’est-à-dire que l’accent, malgré la belle invention d’une colonie chinoise en Australie et l’efficace utilisation d’un format différent pour chacune des trois époques, est délibérément mis sur celui-ci plutôt que son double, au cœur de Still Life, l’espace qui change. Mais, de film en film, la position de l’auteur reste la même. Jia ZhangKe est un conservateur, instinctivement hostile au mouvement, érigé, par l’absurdité politique d’un régime, en icône libérale. Ainsi prend-t-il en compte, sinon en charge, la tension qui traverse la Chine contemporaine et celle-ci vient nourrir une œuvre qui la retraduit. Ici, il l’exprime brutalement dans les premières séquences en opposant deux chansons, l’une – Go West, version Pet Shop Boys – invitant, en langage universel et standardisé, à la fuite et au dépassement, l’autre venant, sous forme traditionnelle, célébrer un temps cyclique ramenant éternellement choses et êtres à l’identique. En bout de course, à un quart de siècle de distance, le temps, corrompu par l’argent, ayant pris une autre consistance, demeure le souvenir de Go West quand s’est éteinte la possibilité de créer des chants du Nouvel an. Ailleurs, la langue se meurt. Le propos n’est donc pas bien gai et, au surplus, déjà énoncé mais Au-delà des montagnes emporte cependant, Jia ZhangKe continuant à saisir, par le cinéma – sa confiance en la beauté magique de son art et son assurance à en posséder les secrets font beaucoup dans l’adhésion qu’il suscite –, la mutation d’un pays. Il est cependant regrettable qu’il ne fasse pas toujours montre de la même délicatesse envers ses personnages et qu’il se permette parfois même quelques franches grossièretés à leur égard. En particulier, que Zhang Jinsheng soit d’une telle stupidité ne se conçoit guère et vient quelque peu gommer le traitement, plutôt fin, du déchirement, celui d’avoir à choisir bien plus que de risquer un mauvais choix, qui traverse Tao dans l’ensemble du premier tiers. Ce ne sont là, probablement, que détails mais qui expliquent qu’Au-delà des montagnes laisse, in fine, une (première) impression moins immédiatement positive que Still Life et A Touch of Sin. Ou, plus exactement, qu’il ne représente pas exactement le même choc – ponctué d’admiratives exclamations.

Hiver 2015 (deuxième partie)

Le Grand Jeu

Celles-là, Nicolas Pariser ne les recherchait probablement pas avec son premier long métrage, Le Grand Jeu. Pour le reste, il apparaît surtout attaché à cerner le vide qui s’est emparé de la politique. Le sujet, fort vaste, est pris par deux bouts qui n’arrivent pas vraiment à communiquer au cours d’un thriller mal construit et assez sympathique. Le premier est le pouvoir. Dans l’une de ses allées, un général en retraite, calmement et sans trop s’en émouvoir, expose que la politique se compose de trois éléments qui n’ont rien à voir entre eux : l’Etat qui organise son propre dessaisissement, une course de petits chevaux prisée par les – seuls ? – journalistes et les élections où il est question de la mobilisation de grandes masses d’opinion. Constat froid, à peine amer, qui laisse libre de vastes espaces, rapidement remplis par de drôles de personnages à l’agitation frénétique soit André Dussollier, tantôt gros chat, tantôt rat piégé, ourdissant de sombres complots pour renverser un ministre. Impeccable, il se distraie et nous délasse. Mais quand bien même l’actualité offre quelques ressources, cela demeure, pour séduisant que cela soit et quand l’on songe à l’imagination, pas véritablement débordante, de la classe politique, moins réaliste que romanesque. Or, cette appréciable veine est, inexplicablement ou presque, délaissée durant la presque totalité de la seconde moitié du film, consacrée, elle, aux utopies. Plus encore que les coursives plus haut arpentées, elles sonnent creux et la possibilité même qu’elles se développent est frontalement mise en cause, au-delà d’un somme toute très frustrant retour à la terre… Mais, fors sa formulation, Nicolas Pariser ne tire pas grand-chose, de trépidant du moins, de l’effondrement d’un rêve collectif. Toutefois, il glisse, sans grande cohérence – comment un personnage dont le charme a toujours résidé dans la capacité à saisir et exprimer, avec distanciation, le ridicule des situations qu’il traverse aurait-il bien pu longuement frayer dans les milieux trotskystes ? – mais non sans subtilité, vers un parti-pris résolument romantique. Et le temps, encore et toujours, vient figer Melvil Poupaud dans une éternelle jeunesse déjà terriblement fanée alors que s’achève son interminable relation amoureuse avec son ex-femme. Celle-ci, après un choix aux motivations assez similaires à celles de Tao et à peine plus judicieux, se souvient des jours anciens…

Hiver 2015 (deuxième partie)

Le Pont des espions

Ceux-ci, en dépit des apparences puisque Le Pont des espions retrace un épisode de la guerre froide, ne paraissent guère torturer Steven Spielberg. Dans la droite ligne de Lincoln, mais en beaucoup moins grandiloquent donc bien plus convaincant, le désormais vieux maître signe, en toute tranquillité, un triple acte de foi. En la démocratie, d’abord. A l’instar des déclarations d’amour, il est certes facile de ricaner devant les proclamations démocratiques mais c’est justement parce que celles-ci tendent, en nos contrées, à être plus prostituées encore qu’à l’habitude par d’obscènes détrousseurs de cadavre que, quitte à se laisser attendrir, elles touchent, voire rassurent, lorsqu’elles sont énoncées avec conviction et, en sus, discutées. En l’homme, ensuite ce qui est l’une des conditions nécessaires de ce qui précède. Mais, avec le personnage d’Abel, double de Donovan, héros presque trop parfait, le lien se complexifie toutefois quelque peu, son absolue droiture ne se mesurant pas à la fidélité à un quelconque idéal démocratique. En le cinéma, enfin et c’est sans doute le plus important. Quelques esprits chagrins reprocheront peut-être à ce Pont des espions sa belle facture classique. Il est vrai qu’il ne provoque ni crise d’épilepsie, ni bâillement d’ennui et que, derrière cette sobriété, c’est la capacité, presque intacte, moderne ou non, du cinéma à conter des histoires, qui est, avec quelque surprise, redécouverte. Cela le destinerait-il à, selon la formule consacrée, devenir un divertissement du dimanche soir qu’il n’y aurait rien d’honteux à telle trajectoire. Au contraire même puisque la promesse d’une honnête culture populaire serait faite ce qui, d’ailleurs, ramène à l’idée de démocratie.

Hiver 2015 (deuxième partie)

L’Homme irrationnel

Comme Steven Spielberg, Woody Allen est gagné par l’apaisement. Un peu trop peut-être car, à le voir filmer, de façon bien sage le jeu très scolaire d’Emma Stone, on se dit que celle-ci ne lui provoque pas du tout le même effet que Scarlett Johansson il y a dix ans. Peut-être est-ce l’âge… En tout cas, par bien des aspects, L’Homme irrationnel se donne comme un sous-Match Point. Heureusement, cet opus mineur adopte un mode comique, se place sous de sympathiques auspices dostoïevskio-hitckockiennes – ah, la possibilité offerte à l’homme supérieur de commettre un meurtre mais surtout le plaisir d’en discuter à l’infini le mode opératoire – et est emballé par un réjouissant Joaquin Phoenix. C’est même l’histoire de son emballement qui constitue la trame du film puisque, abandonnant, toutes affaires cessantes, ses fioles de whisky, son personnage retrouve toute sa vigueur (malgré son embonpoint) une fois lancé dans ses criminelles menées. Avec allégresse, L’Homme irrationnel trouve son rythme de croisière, plutôt vif, et constitue, au final, un bon cru, pour reprendre l’expression de notre collègue. Encore faut-il remarquer qu’il n’y a guère que cela dans la filmographie d’Allen. Le temps n’efface pas tout, parfois pour le mieux.

 

Antoine Rensonnet

Partager cet article

Commenter cet article

Benjamin 05/01/2016 14:43

Tu dois me prendre pour un allumé de répéter toujours les mêmes choses... Je dois perdre la mémoire, mais cela explique cette vague impression de déjà-vu que j'ai pu avoir en rédigeant ma réponse. Il faut croire qu'il y a des mots qui suscitent chez moi une réaction immédiate.

Antoine 05/01/2016 17:33

Ah, si je tiens donc Jia Zhangke pour un conservateur, je ne te prends certes aucunement pour un allumé. Et, en même temps, moi aussi, je me répète.

Benjamin 03/01/2016 21:22

Hello ! Tout d'abord, content de voir qu'il y a encore du monde sur ce navire de cinéphiles, même si le rythme de croisière n'est plus tout à fait le même, l'important est de le faire avancer. Faut-il souhaiter que l'année 2016 soit riche en nouveaux billets ? Qu'elle soit bonne à vous en tout cas, en bons films notamment !

Une réaction à Au-delà des montagnes. Je ne suis pas sûr que l'on puisse qualifier le réalisateur de conservateur. Il réagit aux changements brutaux et constate le mal fait par une société en mutation dont les gouvernants ne se soucient que trop peu du peuple. Il oublie peut-être d'être optimiste (il l'est malgré tout davantage dans ce film, en tout cas il ne nous laisse pas sans espoir) ou de voir ce qu'il y a de bon malgré tout (et ce n'est pas peu dire) dans ces brusques transformations, mais cela pourrait-il être fait sans atténuer la critique du régime ? Conservateur me semble un adjectif un peu trop "occidental" pour être appliqué ici. La situation politique en Chine me paraît plus complexe qu'une simple opposition entre néo-capitalistes et purs traditionalistes.

Antoine 03/01/2016 23:10

Salut Benjamin et excellente année à toi également !

On reprend là, si je ne m'abuse, une conversation que nous avions déjà il y a deux ans à l'occasion de la sortie d'A Touch of Sin. Mais je persiste à penser que Jia Zhangke est bel et bien conservateur en ce sens que sa réaction première, développée de film en film, à la mutation de la Chine est bien d'hostilité et qu'elle précède chez lui toute analyse qui, aussi fine soit-elle, procède donc de ce point de départ. Là, où par contre, je te rejoins partiellement, c'est qu'une certaine connotation occidentale du terme conservateur qui, en gros, amène en nos contrées vers la droite, n'a absolument aucun sens dans le contexte politique chinois. Et celui-ci, effectivement très particulier, contraint Jia Zhangke à ne pas franchement tomber vers où il penche et à faire, justement et plus ou moins consciemment, de la politique dans ses films et non quelque cinéma passéiste sans intérêt. En quelque sorte, la contradiction autour de son conservatisme et la tension qui l'accompagne fécondent son oeuvre.
Pas de surprise, en définitive, les grandes oeuvres naissent presque toujours de la conjonction des tensions personnelles et de celles espaces-temps où l'on se situe. Quand il n'y en pas beaucoup... Mais ne jetons pas l'année cinématographique avant qu'elle ne commence !

.obbar-follow-overlay {display: none;}