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La Ballade de Buster Scruggs : Dans un second temps doit venir le verbe

23 Janvier 2019 , Rédigé par nolan

La Ballade de Buster Scruggs (Joel et Ethan Coen, 2018)

La Ballade de Buster Scruggs (Joel et Ethan Coen, 2018)

Dans un second temps doit venir le verbe – Soit, d’une part, le héros coenien prioritairement défini par son rapport à l’espace. Ainsi s’opposent strictement le rusé Tom (Gabriel Byrne ; Miller’s Crossing, 1990), qui se sort sans trop de dommage d’une guerre des gangs ensanglantant une petite cité, au pauvre Barton (John Turturro ; Barton Fink, 1991), égaré à Hollywood. Ou encore le Dude (Jeff Bridges ; The Big Lebowski, 1998), qui, comme le narrateur le souligne, apparaît parfaitement à sa place, au pauvre barbier (Billy Bob Thornton ; The Barber, 2001), celui qui, le titre original l’affirme, n’était pas même là. Et, plus récemment, Llewyn (Oscar Isaac ; Inside Llewyn Davis, 2013), éternel naufragé de son odyssée personnelle, à Eddie (Josh Brolin ; Ave, César !, 2016), si clairement maître de son univers qu’il éprouve régulièrement le besoin de s’en confesser tout en renonçant à l’offre aussi mirobolante que déstabilisante d’une compagnie aérienne.

Soit, d’autre part, le western, genre qui se saisit de l’histoire américaine pour la transformer en légende – ou l’inverse – et ne s’intéresse, in fine, qu’à l’appropriation de l’espace, autre nom du rêve, plus ou moins teinté de cauchemar, américain.

Que les frères Coen, d’autant que les dispositifs de leurs œuvres incluent toujours un déplacement temporel, fut-il minimal, s’emparent de ce genre semble alors une forme d’évidence. Or, La Ballade de Buster Scruggs, après True Grit (2010), confirme que celle-ci tient en fait du paradoxe. En effet, les héros coeniens de westerns ne possèdent pas un rapport figé à l’espace dont la domination apparaît ici tout incertaine, partielle et, surtout, réversible comme Buster Scruggs (Tim Blake Nelson), dans ses mésaventures, vient en faire la curieuse et fatale découverte. Se manifeste ainsi la spécificité, tant par rapport au reste de leur œuvre qu’au genre lui-même, du western coenien où la médiation prend le pas sur l’action et dont la thématique principale n’est donc plus l’espace mais le temps. Sa fuite, qui offrait déjà sa morale à un True Grit – « le temps nous file entre les doigts » finissait par affirmer Mattie (Elisabeth Marvel) – dont sourdait une intense mélancolie, est également au cœur des contes cruels et volontiers cyniques de cette Ballade où est dressé un double inventaire, celui des figures mythologiques de l’ouest américain (le pistolero, le desperado, l’artiste de foire, le prospecteur, les pionniers, les immigrés…) se superposant et se confrontant à celui des formes ayant permis d’en assurer la transmission (récit, chant, livre, dessin et, évidemment, film) ce qui n’a rien d’anodin à l’heure où, avec Netflix, diffuseur exclusif de cette Ballade de Buster Scruggs, et d’autres, le statut du cinéma devient un peu plus incertain.

Au-delà, en s’attachant à rendre compte de la fluidité du temps, les frères Coen mettent à jour des contradictions, des doutes et des remises en cause qu’ils feignent ordinairement d’ignorer. Ils ne cèdent toutefois guère en légereté, ni en maîtrise, prenant même soin d’indiquer assez nettement quel est le vrai héros de leur Ballade. Il ne s’agit pas du Buster Scruggs du titre mais d’un personnage d’apparence plus obscure, le M. Arthur (Grainger Hines) du cinquième segment, le plus long, titré « La fille qui fut sonnée ». Quoique son acolyte Billy Knapp (Bill Heck) nous annonce à plusieurs reprises que son temps est désormais révolu, il demeure – il aura l’occasion de le prouver – celui qui peut encore agir. Mais il est aussi celui qui doit déjà parler. Après que sa première prise de parole a conduit à la catastrophe, il ne sait pourtant plus quoi dire – l’écrit le confirmera par deux fois – lorsque, dans l’immense étendue d’une prairie sans fin, s’avance vers lui un Billy confiant et que nous le quittons pour rejoindre les personnages de l’ultime sketch, uniquement fondé par souci de contraste sur la surabondance de dialogue et la promiscuité. Devant, après un combat à l’issue victorieuse et amère, en produire lui-même le récit, M. Arthur semblait face à un précipice, comme pris de vertige devant la nécessité de dominer et l’espace et le temps. Une illusion, assurément…

 

Antoine Rensonnet

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Candice 12/02/2019 02:31

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.

nolan 03/12/2019 17:23

Merci pour nous !

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