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A Serious Man : Mauvaises nouvelles des étoiles (2)

10 Avril 2011 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

Afin de conclure cette longue série sur les frères Coen, court et inévitable retour sur A Serious Man qui constitue tout à la fois leur dernière œuvre majeure à ce jour (bien que True Grit soit un très bon cru) et notre ultime véritable émotion cinématographique.

 

Spécial Coen

 

A Serious Man (Joel et Ethan Coen, 2009) : Mauvaises nouvelles des étoiles

 

Sommaire actif :

a.Une absurdité dramatiquement cohérente : la morale affinée des frères Coen 

b.Conclusion : Larry et ses doubles, tout est-il si noir ?

 

a.Une absurdité dramatiquement cohérente : la morale affinée des frères Coen 

 

               

« Acceptez le mystère ».

De Monsieur Park (Steve Park) à Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg).

« Il suffit de changer de perspective ».

Du rabbin Scott (Simon Helberg) à Larry Gopnick.

« Hachem ne nous a rien promis ».

Du rabbin Nachtner (George Wyner) à Larry Gopnick.

 

ASM 8

Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg)

 

« Ça n’a pas de sens » disait déjà Barton (John Turturro) dans Barton Fink (1991) devant les agissements de Charles Meadows (John Goodman). Dans A Serious Man (2009), accablé de malheurs de diverses ampleurs, Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg) reprendra les mêmes mots lors de sa discussion avec le père (Steve Park) de Clive Park (David Kang), l’un de ses étudiants, qui tente de le corrompre et le menace d’un procès en diffamation. Et il ne cessera, par la suite, de s’interroger sur la catastrophique dégradation d’une existence, qui, bien que morne, lui paraissait satisfaisante mais se dérègle désormais à une affolante vitesse (l’action du film tient en une quinzaine de jours). Rien n’aurait donc changé ou presque en quelques vingt ans et une dizaine de films supplémentaires, dans la vision du monde des frères Coen. Il est vrai que celle-ci a toujours été marquée par un regard amusé devant l’absurdité de la vie et on a déjà noté, qu’entre l’inadaptation spatiale et la formation intellectuelle, de nombreux points lient Barton à Larry. Certes, mais dans Barton Fink, il y avait un diable (Charles Meadows, donc) pour « expliquer », à tout le moins partiellement, le désordre du monde. Et ce personnage, sous des aspects fort différents (souvent carnavalesques, parfois très inquiétants), était présent dans de nombreux autres films du duo – Arizona Junior (1987) avec Leonard Smalls (Randall ‘‘Tex’’ Cobb) ; Miller’s Crossing (1990) avec Eddie le Danois (J. E. Freeman) ; Fargo (1996) avec Gaear Grimsrud (Peter Stormare) ; No Country for Old Men (2007) avec Anton Chigurh (Javier Bardem). Rien de tel dans A Serious Man où le potentiel « dybbuk » (Fyvush Finkel) du prologue ne réapparaîtra jamais dans le corps principal du film. Quant à « Hachem » (Dieu) auprès duquel Larry tente de trouver des réponses aux questions qui l’assaillent en consultant différents rabbins, il ne lui adressera aucun signe. Dieu est mort, donc. Si les auteurs avaient sans doute déjà fait ce lucide constat depuis bien longtemps, ils ne l’avaient encore jamais exprimé si frontalement – et avec tant d’amertume. Aussi, le ciel, à moins qu’il ne se charge de lourdes menaces dans l’ultime séquence du film, est-il désespérément vide dans A Serious Man. Il ne contient pas de puissance supérieure mais les hommes ont également échoué à le dominer. Aussi cet homme de science qu’est Larry peine-t-il, perché sur le toit de sa maison, à régler son antenne de télévision et à capter les ondes satellites.

 

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Larry Gopnick dans l’un de ses cauchemars

 

De même, les seuls principes que, dans la réalité ou en rêve, notre professeur de physique pourra énoncer sont ceux de Schrödinger (qui permet de prouver, à l’issue d’une expérience complexe, que l’on ne sait pas si un chat est mort ou vivant) et d’Heisenberg. Concernant ce dernier, Larry, dans ses songes, dit de lui qu’« il prouve qu’on ne peut jamais être sûr de ce qui va arriver »… Déjà dans The Barber (2001), film qui, selon nous, marquait la rupture – qui sera définitivement mise au jour avec No Country for Old Men – de tonalité (celle-ci se faisant désormais nettement plus grave) dans l’œuvre coenienne, l’avocat Freddy Riedenschneider (Tony Shalhoub) évoquait directement la théorie du scientifique allemand, la résumant ainsi : « Plus on en voit, moins on en sait ». Comme A Serious Man, même si les partis-pris esthétiques et narratifs étaient autres, le film était privé de diable et son héros (Ed Crane – Billy Bob Thornton) partageait quelques-unes des caractéristiques de Larry Gopnick (bien qu’il rêvait, lui, de changer sa place dans la société à l’inverse de notre héros). Ainsi la science, auquel Larry croyait, se montre-t-elle aussi impuissante que la religion et l’idée de mettre le monde en équations s’avère-t-elle chimérique. L’étudiant corrupteur tout comme, plus tard, un Sy Ableman (Fred Melamed) revenu le hanter dans ses rêves (qui, toujours, tournent au cauchemar) feront d’ailleurs remarquer au héros que l’on peut très bien se passer des mathématiques. Quant à la loi, elle échoue également à réguler quoi que ce soit, Larry, sans que l’on sache s’il est ou non bien conseillé par son avocat (Adam Arkin), s’embarquant des procédures sans fin tant à propos de son futur divorce d’avec sa femme Judith (Sari Lennick) qu’en ce qui concerne le litige l’opposant à l’indélicat monsieur Brandt (Peter Breitmayer) – féroce caricature de plouc américain stupide, grossier et violent – sur les limites de leurs propriétés respectives. Enfin, la médecine, elle-même, est tout aussi inefficace puisque le film s’ouvre par une visite de Larry au docteur Shapiro (Raye Birk). Le praticien assure alors le héros de sa bonne santé mais, dans l’ultime séquence, il apparaît évident que les résultats de l’examen (que l’on ne connaîtra toutefois pas avec précision) sont finalement désastreux.

 

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Le docteur Shapiro (Raye Birk) et Larry Gopnick

au début d’A Serious Man

 

Aussi la transcendance ou la mise en place de différentes superstructures intellectuelles expliquant et/ou organisant le monde sont toutes plus inefficientes les unes que les autres dans A Serious Man. Et cette parfaite comédie se fait-elle assurément très noire, l’histoire de Larry, l’homme sérieux, n’étant qu’un exemple (ayant valeur de parabole ?) de la dramatique absurdité de l’existence dans laquelle l’Humain ne sait et ne maîtrise, in fine, rien du tout. Quelques solutions partielles viennent tout de même s’offrir à Larry mais elles ne sont absolument pas à même de résoudre l’ensemble de ses problèmes et surtout pas ses interrogations métaphysiques. Ainsi, alors qu’il tente vainement de réparer son antenne et scrute le ciel, c’est du sol que vient la possibilité d’une amélioration puisqu’il découvre sa voisine, madame Samsky (Amy Landecker) en train de bronzer nue bien protégée par les murs de sa propriété. La rencontre entre le héros et celle-ci sera prometteuse, Larry se laissant aller (enfin !) et acceptant de fumer de la marijuana mais elle tournera court, étant gâchée par l’arrestation de son frère Arthur (Richard Kind). Et quand Larry fera un rêve érotique dans lequel il s’imagine en plein coït avec cette désirable jeune femme, celui-ci, comme chacun de ses songes, se transformera en épouvantable cauchemar. Ainsi cette rencontre, à quelques espoirs plus ou moins avoués et surtout une légère remise en cause de son mode de vie près, ne lui apportera rien. Elle montre toutefois que c’est en se montrant terre-à-terre (y compris au sens physique du terme) et non en s’en remettant à Hachem ou aux mathématiques qu’une échappatoire est possible. Assurément, l’initiative de Larry d’aller à la rencontre de madame Samsky est-elle bien plus efficace que sa volonté de rencontrer des rabbins. Si cela tend à minorer le pessimisme qui anime le film, il n’en va pas de même du second point de résolution des problèmes puisqu’il réside, tout simplement, dans l’argent. Définitivement étouffé par ses nombreuses difficultés financières (dettes, nécessité de payer l’enterrement de Sy Ableman et une chambre au Jolly Roger, remboursement d’un abonnement souscrit par son fils Danny – Aaron Wolff – à une compagnie de disques), Larry n’aura d’autre choix que de renoncer à son éthique et d’accepter de transformer la note de Clive Park contre une grosse somme d’argent. Malheureusement, ce sera peut-être à cause de cet acte délictueux que le ciel, qui refusait de lui venir en aide, se manifestera enfin puisque, dans les derniers instants du film, il se charge d’une tempête alors que le docteur Shapiro souhaite annoncer une nouvelle à Larry que l’on imagine aisément mauvaise. Au moins, le spectateur, lui, au vu des événements précédents, ne pense nullement à condamner le héros. Toujours est-il qu’après No Country for Old Men et alors que l’œuvre ne s’inscrit pourtant aucunement dans la logique du film noir, la place de l’argent dans A Serious Man témoigne du profond désenchantement des frères Coen. Notons enfin que le seul élément d’ordre « magique » ou « scientifique » qui semble fonctionner dans le film est le « Mentaculus » mis au point par Arthur qui est un ramassis de formules absconses – dont la forme même évoque assez directement les papiers du docteur Mabuse (Rudolf Klein-Rogge) dans Le Testament du docteur Mabuse (Fritz Lang, 1933) – permettant de gagner au jeu. Et encore n’est-il donc pas, d’une part, l’œuvre de Larry (qui enseigne dans une Université et aspire à la titularisation mais n’a jamais rien publié) et, d’autre part, semble devoir être pour celui-ci et son auteur une source de problèmes supplémentaires.

 

ASM 11

L’avocat (Adam Arkin) et Larry Gopnick

 

Ainsi, la trajectoire de Larry Gopnick apparaît-elle, dans son absurdité, dramatiquement cohérente. L’homme sérieux qu’il voudrait être (et est probablement) ne domine rien du tout. On l’a déjà remarqué, comme Barton Fink ou Ed Crane, il est parfaitement impuissant à contrôler l’espace (y compris au niveau mental comme l’indiquent ses multiples rêves) mais son corps le trahit également puisqu’il exprime, ce qui le rend souvent très touchant (par exemple, lorsqu’il écroule en larmes devant son avocat), son perpétuel malaise. De plus, ce personnage en situation de perpétuelle faiblesse frappe par sa non-maîtrise de la parole qui lui interdit d’être un chef de famille respecté et chacune de ses conversations (que ce soit avec les membres de sa famille, Sy Ableman, Clive Park et son père, les rabbins Scott – Simon Helberg – et Nachtner – George Wyner –, son avocat, son collègue Arlen Finkle – Ari Hoptman –, son médecin, ,…) dans lesquels il s’engage tourne, malgré ses efforts, immanquablement à sa confusion et ce quand bien même ses interlocuteurs ne lui veulent aucun mal. Aussi, au-delà même de tous les coups du sort qu’il subit, les impressions du héros de perdre pied et de voir l’ensemble de ses certitudes s’éroder ne sont-elles que tristement logiques. Comme pour bien d’autres héros coeniens avant lui, qu’ils y aient parfaitement réussis (Tom Reagan – Gabriel Byrne – dans Miller’s Crossing) ou totalement échoué (Llewelyn Moss – Josh Brolin – dans No Country for Old Men), l’enjeu de la prise en mains du scénario (lié, comme souvent, à celui de la domination de l’espace) existe pour Larry Gopnick. Mais la différence entre A Serious Man et les autres films des frères Coen est que ce scénario n’est en aucun cas clairement défini. Même pour Barton Fink et Ed Crane, ses prédécesseurs dont Larry est assurément le plus proche, le but pouvait être, sinon atteint (ce n’était pas le cas), du moins défini (quitter Hollywood pour le premier ; changer de vie pour le second). Pour ce nouveau héros, il se résume seulement à un énorme point d’interrogation (que l’on peut si on le souhaite nommer la vie) et la croyance – dont tout laisse à penser qu’elle est infondée – que le fait qu’il ne puisse être mis au jour n’est que la conséquence des desseins impénétrables de Dieu (qui ne doit rien aux hommes selon le rabbin Nachtner) n’est qu’une maigre autant qu’inutile consolation. La mise en scène classique (mais ici portée à son summum) de l’absence de sens du monde par les frères Coen aboutit donc, nous semble-t-il, à un discours plus cohérent et surtout plus noir qu’à l’habitude.

 

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Monsieur Brandt (Peter Breitmayer) et Larry Gopnick

 

Quelle morale peut-on alors retirer de la triste aventure de Larry Gopnick ? Pas grand-chose puisqu’aucune véritable solution ne semble s’offrir à Larry alors que la fin semi-ouverte annonce, pour lui, des temps encore bien plus difficiles et que l’on ne songerait nullement à le blâmer malgré sa presque constante apathie. Et, quand il y renonce un instant, que ce soit en allant voir sa voisine ou en acceptant l’argent de Clive Park, une nouvelle catastrophe, plus grande encore que les précédentes, surgit. De même, quand il propose un arrangement qui ne lui est pas trop défavorable en demandant à sa femme d’aller vivre chez Sy Ableman, les deux le sermonnent et le traitent comme un enfant. Mais, très paradoxalement, la morale des frères Coen sort affinée d’A Serious Man. Ils n’ont, en effet, pas renoncé à faire de cet évident drame une excellente comédie et leur humour, renouvelé, plus fin que jamais mais toujours aussi efficace, s’affirme pleinement comme une politesse du désespoir. Cette idée a sans doute toujours été, à tout le moins partiellement, celle des frères Coen (Barton Fink, leur quatrième film, suffirait à le démontrer) mais la gravité s’empare de manière trop nette de leur œuvre depuis une dizaine d’années (et The Barber) pour que l’on ne puisse voir dans cela qu’un hasard et que l’on ne doive pas l’envisager comme une rupture profonde. A ce titre, A Serious Man constitue une excellente nouvelle puisqu’il prouve que les frères Coen, mêmes de plus en plus désabusés sur la condition humaine, ne se contentent pas seulement de signer des films sympathiques mais sans grande ambition (Intolérable Cruauté en 2003 et Ladykillers en 2004) ou des farces réussies (Burn After Reading en 2008). Du reste, le récent True Grit (2010) confirmera d’ailleurs l’évolution de la Weltanschauung coenienne, bien assombrie depuis Fargo, en étant très grave sur le fond mais en laissant une grande place à l’humour. Il n’en reste pas moins que si l’homme glandeur (le duc – Jeff Bridges) « sauvait » encore le monde (coenien ou même entendu dans un sens plus large) dans The Big Lebowski (1998), « l’homme sérieux », si sympathique fut-il, n’y a probablement pas sa place. Mais tout est-il vraiment si noir ? Oui et non…

 

b.Conclusion : Larry et ses doubles, tout est-il si noir ?

 

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Sy Ableman (Fred Melamed) et Larry Gopnick dans un cauchemar du second

 

Lors de sa conversation avec le rabbin Nachtner, Larry se demande si Sy Ableman et lui ne formeraient pas une seule et même personne. Cette idée n’a rien de stupide et confirme la noirceur d’A Serious Man. En effet, Sy prend sa femme à Larry, l’oblige à quitter son domicile, meurt dans un accident de voiture alors que le héros en a un, au même moment, mais sans gravité. On pourrait voir dans le décès de ce très antipathique personnage une forme de morale mais il continue à poser des problèmes au héros après celle-ci puisque Larry doit payer ses funérailles – et lors de l’oraison funèbre (très éloignée de celle de Donny – Steve Buscemi – dans The Big Lebowski…), Nachtner définit Ableman comme le véritable « homme sérieux » – et que Sy revient dans les cauchemars de Larry. De ce point de vue, Sy Ableman est bien un vrai double de Larry qui a pour fonction de l’annihiler, thématique que les frères Coen avaient déjà abordée, mais de manière toute différente, dans The Big Lebowski.

 

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Danny Gopnick (Aaron Wolf)

 

Mais le vrai double de Larry Gopnick n’est-il pas autre et ne serait-il, tout simplement, son fils Danny qui, naturellement, est appelé à le remplacer ? A l’appui de cette hypothèse, on remarquera que, dans ce film quasiment monocentrique, Danny est le seul (à l’exception de Sy lors d’un montage parallèle des deux accidents de voiture) à être toujours dans l’espace cinématographique quand Larry en est absent – ce qui se produit à différentes reprises. Ainsi, les première et dernière séquences se déroulent en montage parallèle montrant ce que vivent respectivement le fils et le père. De plus, si Larry est présent lors de la Bar-mitsva (dont la préparation est au cœur du film et qui se conclue peu après celle-ci) de son fils – deuxième séquence à la synagogue après l’enterrement de Sy Ableman –, ce dernier en est clairement le personnage principal (au point qu’elle est largement filmée en caméra subjective). Ainsi constituerait-t-il bien un second centre, certes plus épisodique que le premier, dans A Serious Man. Or Danny semble destiné à exprimer (et il le fait déjà largement) certaines potentialités que son père se refuse presque toujours à envisager. La première tient à la consommation de drogue. Si Larry fume en compagnie de sa décomplexée autant que désirable voisine un peu de marijuana, Danny, lui, est très souvent sous son empire, notamment lors de sa Bar-mitsva, et une grande partie de son activité consiste à trouver différents moyens pour s’en procurer.

 

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Danny Gopnick lors de sa Bar-mitsva

 

 Deuxième point, le rock n’roll joue un très grand rôle dans sa vie puisqu’aux chants traditionnels juifs présents dans la discothèque paternelle, il préfère écouter Jefferson Airplane. On notera d’ailleurs, qu’après son prologue, le film s’ouvre sur l’oreille de Danny pleine de l’écouteur d’un baladeur qui diffuse sa musique favorite. Si au travers du coûteux abonnement qu’il a souscrit au nom de son père, la passion de Danny crée des problèmes supplémentaires à un héros qui n’en avait guère besoin, elle permet de situer le jeune garçon comme un moderne s’opposant directement, et pour le meilleur, à un père qui cherche des réponses dans des coutumes surannées. Le film propose ainsi un gros travail sur la musique qui y joue un rôle primordial mettant en concurrence, de manière diégétique (alors qu’une troisième couche musicale, totalement extradiégétique, est constituée par la composition originale de Carter Burwell, très mélancolique et bien dans le ton général d’A Serious Man), musique juive et rock n’roll. Et, entre les deux, le triomphe de la seconde est clairement signifié par les frères Coen. L’intervention totalement surréaliste du rabbin Marshak (Alan Mandell) en faveur de Danny, censément le plus sage des religieux, qui a absolument refusé de voir (donc d’aider) Larry le démontre. En conclusion de la Bar-mitsva, le vieux rabbin reçoit Danny. Il prononce alors un discours complètement incohérent (ainsi se confirme un peu plus l’impuissance de la religion…) ne se montrant capable – et encore, bien difficilement –, sous les yeux ahuris de Danny, que de réciter le nom des membres de Jefferson Airplane. Mais il offre tout de même une véritable solution, toute matérielle et absolument pas spirituelle, à Danny puisqu’il lui rend son baladeur confisqué au début du film (qui contient, au surplus, l’argent permettant de payer Mike Fagle – John Kaminski Jr. –, créancier et dealer de Danny). Ainsi, la musique constitue-t-elle bien – comme dans The Barber avec Beethoven – une évasion potentielle face aux difficultés du monde. A condition, toutefois, de bien la choisir. Quant au sexe, troisième élément, du fameux triptyque sixties, Danny est encore un peu jeune pour le connaître mais nul doute qu’il saura en découvrir les plaisirs en temps voulu.

 

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La rencontre entre le rabbin Marshak (Alan Mandell) et Danny Gopnick

 

Danny semble donc bien parti, en s’éloignant de l’oppressante tradition juive et en s’ancrant dans les nouvelles potentialités de l’époque pour une existence bien moins sérieuse mais nettement plus heureuse, que celle de son père. Si l’on est plus inquiet pour la fille de Larry, Sarah (Jessica McManus), qui ne songe qu’à réussir sa coiffure (ce qui ne la resitue guère positivement dans la filiation des personnages coeniens, souvent adeptes de coupes de cheveux très étranges) et si l’on doit surtout noter que le western True Grit adopte, à travers la triste trajectoire de Mattie Ross (Hailee Steinfeld), un discours tout autre concernant le devenir de l’enfant dans la société (sans doute parce que Mattie, à l’inverse d’un Danny tourné vers la modernité, est restée prisonnière du passé en ne souhaitant que se venger et en s’ancrant pour ce faire dans un Ouest légendaire destiné à disparaître), il n’en est pas moins évident qu’au travers du personnage de Danny, l’absurdité d’A Serious Man se charge d’un peu d’énergie positive. Si tout ceci ne sauvera aucunement le pauvre Larry Gopnick, cela éclaircit considérablement le ciel très noir du film. Et on peut alors rêver que le « vrai » double de Larry soit, contre toute attente, un futur duc (quand bien même cela souligne aussi l’échec éducatif de son père). L’amertume a donc incontestablement gagné le cinéma des frères Coen et A Serious Man reste un film très grave sur le fond. Mais tout espoir n’a pas disparu et la morale de l’histoire serait donc moins noire mais plus corrosive qu’il n’y paraît au premier abord. Peut-être, finalement, le duc – l’exact contraire de « l’homme sérieux » – n’est-il pas tout à fait mort dans l’univers coenien puisqu’il existe encore à l’état de potentialité. Ainsi le monde pourrait-il encore être sauvé… Tant mieux !

 

Ran

 

Auparavant :

Mauvaise nouvelle des étoiles (1)

 

ASM 17

Danny et Larry Gopnick

 

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