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Alphaville : Le sublime et le grotesque

7 Mai 2010 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Un auteur, une œuvre

Le grotesque de Lemmy Caution et des clichés de la science-fiction. Le sublime de la poésie d’Eluard et de la lumière expressionniste. Soit Alphaville ou la rencontre magnifiée par Jean-Luc Godard des cultures populaire et élitaire comme incarnation de ce que peut – doit ? – être l’art cinématographique.

 

 

  Un auteur, une œuvre

 

 

Alphaville, Une étrange aventure de Lemmy Caution (Jean-Luc Godard, 1965) : Le sublime et le grotesque

 

             « Alpha-60 : Savez-vous ce qui transforme la nuit en lumière ?

              Lemmy Caution (Eddie Constantine) : La poésie. »

 

Extrait du dialogue d’Alphaville (Jean-Luc Godard, 1965)

 

Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard (né en 1930)

 

Pour que se forme un mouvement artistique, il faut être plusieurs. Aussi la Nouvelle vague n’aurait-elle pas existé sans François Truffaut, Eric Rohmer, Claude Chabrol et quelques autres encore. Pour que perdure un mouvement artistique, il faut également que celui-ci développe une originalité et un souffle qui lui sont propres. Aussi la Nouvelle Vague n’occuperait-elle pas l’éminente place qu’on lui connaît dans l’imaginaire cinéphile mondial sans la présence en son sein de Jean-Luc Godard. Qu’on ne se méprenne point, mon propos n’est pas ici de rogner les très grands mérites des cinéastes plus haut cités mais tout en reconnaissant qu’ils sont des auteurs de très grande qualité, leur cinéma – à part peut-être celui d’Eric Rohmer – n’est pas d’une originalité immense et rien de réellement révolutionnaire n’y prend véritablement place. Et si tous contribuent, à l’orée des années 1960, à revivifier le cinéma français, on peut tout de même – sans qu’il n’y ait là rien de péjoratif – les qualifier de « classiques ». Tel n’est donc pas, à mon sens, le cas de Jean-Luc Godard qui, tout au moins dans la première partie très prolifique (pas moins de quinze longs métrages entre 1960 et 1967) de sa longue carrière, crée une rupture dans l’ordonnancement du cinéma mondial. A son art, c’est une Révolution au sens quasi-étymologique du terme que fait accomplir le réalisateur puisqu’il va en mettre à nu les fondements. Dès A bout de souffle (1960), son premier film et œuvre-symbole de la Nouvelle Vague, le ton est donné et Godard atteindra son sommet, touchant au film total, avec Pierrot le fou en 1965. En fait, deux idées (ou intuitions) sont alors présentes dans le cinéma de Jean-Luc Godard. D’une part, le cinéma, art du XXe siècle, est la rencontre des cultures populaire et élitaire (et le réalisateur dispose, lui-même, d’une culture colossale et protéiforme). D’autre part, il est la synthèse de tous les arts qui l’ont précédé[1]. Alphaville, réalisé quelques mois avant Pierrot le fou et également daté de 1965, portent la trace de ces éléments qui forment la pensée et le cinéma de Jean-Luc Godard.

 

Lemmy Caution

Lemmy Caution (Eddie Constantine)

 

On remarquera que le film est sous-titré Une étrange aventure de Lemmy Caution. Si beaucoup est dans le « étrange », il semble toutefois clairement situer le film du côté de la culture populaire en reprenant le personnage de Lemmy Caution. Celui-ci est un agent secret issu d’une série noire (créée par Peter Cheyney). Ses aventures ont été, en France, adaptées au cinéma, dans des films pour la plupart réalisés par Bernard Borderie, dans une série de policiers bas-de-gamme rendus très populaires par le charisme – visage marqué, silhouette virile et accent américain – de l’acteur principal, Eddie Constantine. Avant Alphaville, celui-ci endossera huit fois entre La Môme vert-de-gris (Bernard Borderie, 1953) et A toi de faire… mignonne (Bernard Borderie, 1963), en passant par Lemmy pour les dames (Bernard Borderie, 1962), le costume de Lemmy Caution, la neuvième, avec Jean-Luc Godard donc, sera aussi la dernière[2]. Vu le contexte d’émergence de ce personnage, voir Godard l’utiliser était certes très surprenant mais il s’agit bien sûr – même si le producteur, André Michelin, s’y trompera un temps – d’un détournement, c’est également une référence à une certaine culture populaire et ce, d’autant plus, que le réalisateur s’appuie sur les caractéristiques du personnage connu du grand public. De plus, il crée le personnage d’Henri Dickson (Akim Tamiroff), évidente référence à un autre agent secret bien connu, Harry Dickson et évoque, au détour d’une conversation entre Lemmy Caution et Henri Dickson, Dick Tracy et Guy l’éclair (c’est-à-dire la version française du personnage de Flash Gordon), morts dans l’étrange monde d’Alphaville.

 

Natacha Von Braun et Lemmy Caution

Lemmy Caution et Natacha Von Braun (Anna Karina)

 

Et c’est justement en mobilisant d’autres codes que ceux des aventures policières que commence à s’opérer le détournement de Jean-Luc Godard et qu’il éloigne son film d’une production très grand public. Mais ces autres codes appartiennent également purement – du moins en apparence – à la culture populaire puisqu’il transporte Lemmy Caution dans un monde de science-fiction. A cet égard, s’il faut absolument relier Alphaville à un genre, il s’agit bel et bien d’un film de science-fiction. Mais, là où l’aventure de Lemmy Caution commence à devenir réellement « étrange » est que ce monde de science-fiction n’est ni plus, ni moins rien d’autre que le nôtre ou plus exactement celui la révolution technique et consumériste de la société occidentale des années 1960. En fait, si l’on suit le scénario, ce monde est un espace propre retiré du reste du l’univers dominé par un ordinateur géant (on est trois ans avant le HAL du 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick…), Alpha-60, créé par le professeur Ludwig Von Braun (Howard Vernon)[3]. Mais cette technologie, ces panneaux lumineux, ces moyens de communication, cet univers de boutons et de machines technologiquement avancés sont bien les nôtres. Cela renforce l’étrangeté du film mais lui donne également cet aspect documentaire qui est propre à la Nouvelle Vague[4]. Voilà, en tout cas, une façon très habile de mobiliser certains des poncifs de la science-fiction puisque Jean-Luc Godard, comme le fera François Truffaut un peu plus tard dans Fahrenheit 451 (1966) mais de façon nettement plus originale, met en scène le risque d’un monde déshumanisé où le rationnel aurait pris le pas sur l’humain et où chacun aurait un rôle assigné par un cerveau supérieur – celui-ci s’incarnant (si l’on peut dire…) dans un ordinateur géant qui exerce un contrôle totalitaire sur la population humaine. Plus donc que dans l’idée, l’originalité d’Alphaville en tant que film de science-fiction réside alors dans la forme adoptée par son auteur. On remarquera d’ailleurs qu’Alphaville est réalisé dans un superbe noir et blanc et utilise – Jean-Luc Godard annonçant, en quelque sorte, l’autovampirisation de son art … – des éclairages expressionnistes, son film portant incontestablement l’empreinte du film noir américain classique des années 1940 et 1950. Godard sera ainsi précurseur puisque tant Ridley Scott (Blade Runner, 1982) qu’Andrew Nicoll (Bienvenue à Gattaca, 1997) réutiliseront cette esthétique dans des films de science-fiction.

 

Lemmy Caution2

Lemmy Caution

 

 

Tout cela suffirait sans aucun doute à faire d’Alphaville un très grand film mais il y a plus, bien plus qui tient à l’immense force poétique du film. Et Godard, en sus d’une poésie propre au cinéma – celle de l’image donc – remobilise la culture élitaire (et la fait donc bien se mélanger à la culture populaire) en utilisant Paul Eluard. En effet, Lemmy Caution dispose de deux armes[5] dans le monde déshumanisé dans lequel il pénètre : son revolver – « Je tire, c’est ma seule force contre la fatalité » dira-t-il à un moment – et Capitale de la douleur de Paul Eluard. Outre les passages de ce recueil que lit Lemmy Caution et qu’il fait découvrir à Natacha Von Braun (Anna Karina) – car l’enjeu du film est bien de refaire un être humain à part entière de la fille du professeur Von Braun –, la poésie existe à de multiples niveaux et les mots participent toujours de la beauté d’Alphaville et ce alors que, dans ce monde, beaucoup ont été bannis – « pleurer », « lumière d’automne », « tendresse »,… – au nom de la rationalité et que La Bible est réduite à un dictionnaire. Aussi la voix off est-elle surmobilisée par Jean-Luc Godard qu’il s’agisse de celle de Lemmy Caution (« Il était 24 heures 17, heure océanique quand j’arrivais dans les faubourgs d’Alphaville. » est sa première intervention) ou de celle, si étrange et si spécifique, d’Alpha-60 qui intervient très souvent et offre des propositions dites rationnelles dont celle-ci qui ouvre le film :

 

                « Il arrive que la réalité soit trop complexe pour la transmission orale.

                La langue la recrée sous une forme qui lui permet de courir le monde. »[6]

 

 

Mais le grand moment reste, bien sûr, la découverte de l’amour[7] – ainsi que de sa différence et de son lien avec la volupté – par Natacha Von Braun lors d’une superbe séquence où elle retrouve Lemmy Caution dans sa chambre. En voix off, elle récite alors ce texte :

 

      « Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,

      Nos silences, nos paroles,

      La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,

      Un seul sourire pour nous deux,

      Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,

      Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,

      En silence ta bouche a promis d’être heureuse,

      De loin en loin, ni la haine,

      De proche en proche, ni l’amour,

      Par la caresse nous sortons de notre enfance,

      Je vois de mieux en mieux la forme humaine,

      Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche

      Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,

      Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,

      Le regard, la parole et le fait que je t’aime,

      Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,

      D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,

      J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière[8],

      Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,

      Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard. »

 

 

Il s’agit là, en fait, d’un collage – technique qu’aime à utiliser Jean-Luc Godard et qui, au cinéma, se transforme en montage – de différents poèmes de Paul Eluard et qui forme une nouvelle poésie, autonome. Mais ce texte, si magnifique fut-il, est encore sublimé par les images avec lesquelles il fait corps – ce qui offre d’ailleurs à cette séquence sa sensualité si extrême. Et l’on voit, entre autres, le beau visage d’Anna Karina et surtout ses mains qui viennent, un instant, recouvrir celui d’Eddie Constantine… Pendant quelques deux minutes et trente secondes, le cinéma de Godard atteint là un sommet et est comme en apesanteur. Cela annonce la fin du film – qui, après quelques dernières péripéties, intervient une vingtaine de minutes plus tard –, lors de laquelle Natacha, fuyant Alphaville en compagnie de Lemmy Caution, prononce à deux reprises – et d’abord très difficilement – ces trois mots : « Je vous aime ». Ainsi, par l’amour et la poésie, redevient-elle définitivement humaine. Et la route menant vers les pays extérieurs (et les villes de Florence, Nueva York, Tokyohama, Angoulême City,…) peut dès lors s’ouvrir – et le film se terminer.

Natacha Von Braun

Natacha Von Braun

 

Ainsi avant même Pierrot le fou, Jean-Luc Godard signe-t-il un vrai chef d’œuvre. A vrai dire si l’on peut n’y voir qu’un film de science-fiction, d’ailleurs fort réussi (avec un scénario confus, voire incompréhensible ce qui, comme souvent chez Godard, n’a guère d’importance au-delà du fait que cela renforce la poésie du film), Alphaville, Une étrange aventure de Lemmy Caution est surtout un troublant objet cinématographique non identifié dans lequel, donc, par la grâce de son auteur et d’Eluard, fusionnent pour le meilleur cultures populaire et élitaire et où la poésie finit par tout embraser…

 

La main de Natacha parcourant le visage de Lemmy Caution

La main de Natacha Von Braun parcourant le visage de Lemmy Caution

 

Ran

 


[1] Sur ces points, je renvoie à mon « histoire et théorie générale du cinéma » notamment aux troisième et quatrième parties.

[2] Après avoir tourné avec Godard, Eddie Constantine ne retrouvera plus les rôles qui ont fait sa gloire et sa fortune… Il aura toutefois la chance de trouver quelques grands rôles chez Rainer Werner Fassbinder.

[3] Qui a changé son nom puisqu’il s’appelait auparavant Nosferatu…

[4] De plus, cela permet à Jean-Luc Godard de faire un film qui mobilise peu de moyens financiers ce qui est également l’une des caractéristiques de la Nouvelle Vague.

[5] On pourrait également y ajouter son humour (il dit qu’on devrait nommer Alphaville « Zéroville ») qui est aussi celui de Jean-Luc Godard puisque Lemmy Caution se fait passer pour un journaliste, Ivan Johnson, du Figaro-Pravda. De même, deux des professeurs travaillant au sein d’Alpha-60 sont nommés Heckell (Jean-André Fieschi) et Jeckell (Jean-Louis Comolli), évidente référence au couple d’oiseaux de cartoons, Henkel et Jekel…

[6] Dans ce film où le langage joue un rôle si décisif, le fait que la première déclaration d’Alpha-60 porte sur celui-ci est, bien sûr, à souligner.

[7] Le film est, bien sûr, une ode amoureuse à la compagne d’alors de Jean-Luc Godard, Anna Karina – toujours superbement filmée. A plusieurs reprises – dans ce film où les mots sont si importants –, celle-ci demande, ingénument : « L’amour ? Qu’est-ce que c’est ? ». Cela sonne comme un écho à la célèbre question « Dégueulasse ? Qu’est-ce que c’est ? » posée par Patricia (Jean Seberg) à la fin d’A bout de souffle.

[8] La référence à la lumière – si importante dans Alphaville – est, dans ce poème, à remarquer.

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gate opener 16/11/2014 12:09

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garcinia cambogiaoz 24/03/2014 13:17

I am looking forward to the Alphaville. It can be a very beautiful enactment of the stories of vampires and humans. And I do agree that even vampires enjoy poetry and arts. Thanks a lot for sharing this with us.

Antoine 03/02/2013 21:07


Peut-être est-ce ce qui a donné le titre, je ne sais pas...


C'est important de noter que le film se construit sur un univers SF classique - qu'on retrouve, avec les livres, chez Truffaut ou, avec le superordinateur, chez Kubrick.


Godard a beau joué brillamment avec les codes, il respecte la science-fiction et réalise l'un des films parfaits d'un genre qui, au cinéma, commence alors à acquérir ses premières vraies lettres
de noblesse.

Sylvain Métafiot 28/01/2013 15:28


Alphaville peut-être en référence aux Alphas du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. En tout cas, la ville totale et première dont émane le contrôle absolu de l'intelligence
artificielle.


Le film de Godard, brillamment analysé dans votre article, a de nombreux points communs avec les contre-utopies littéraires et notamment avec la plus célèbre d'entre elles, 1984 de
George Orwell : http://ragemag.fr/orwell-sur-pellicule/


C'est un formidable film de SF cérébral qui, malgré une économie de moyens, est d'une puissance narrative et intellectuelle telle que nombre de films actuels, débordant d'effets spéciaux,
devraient prendre pour modèle.

Ran 03/12/2010 23:48



Aucune idée, je n'ai pas la réponse. Il me semble que c'est juste un jeu avec les codes de la science-fiction (un problème pour certains...). Alphaville (comme Metropolis) est censée être une
ville-monde (même si Godard montre clairement qu'on est à Paris) fondée pas Nosferatu/Von Braun. De plus, c'est un monde régi par la logique donc logiquement ça donne Alphaville.


Mais je pense que, oui, Godard s'amuse aussi avec les idées SF d'utopie urbaine et le film se conclue sur des références aux retours à d'autres villes "normales" (Nueva York,...).



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