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Barry Lyndon : Destin et ordre social (1)

28 Mai 2010 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Textes divers

Barry Lyndon prolonge les réflexions de Stanley Kubrick sur l’Homme, la violence et le code social à travers l’histoire d’un homme ayant voulu s’élever au-dessus de sa condition. Le film est divisé en deux parties. Retour, ici, sur la première.

 

Vers le sommaire Kubrick

 

Barry Lyndon : Destin et ordre social

 

I] S’élever…

 

               « By what means Redmond Barry acquired the style and the title of Barry Lyndon »[1]

 

Redmond Barry, Nora Brady et le capitaine John Quinn

Redmond Barry (Ryan O’Neal), Nora Brady (Gay Hamilton)

et le capitaine John Quinn (Leonard Rossiter)

 

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975) est, à l’évidence, une œuvre totale d’une ambition démesurée et qui pourtant emporte pleinement l’adhésion. Il fallait que Stanley Kubrick soit, après les triomphes publics et critiques de 2001, L’Odyssée de l’espace (1968) et d’Orange Mécanique (1971), au sommet de sa gloire pour envisager une si fastueuse adaptation du roman de William Thackeray (Les mémoires de Barry Lyndon, 1843-1844) sur près de trois heures dans un film divisé en deux parties de durée quasiment égales[2]. Disons-le tout de suite, il s’agit là sans doute du sommet formel de Stanley Kubrick – même si 2001, L’Odyssée de l’espace ou Eyes Wide Shut (1999) pourraient également prétendre à ce titre – porté notamment par une sublime photographie (œuvre de John Alcott). On se souvient, bien sûr, de toutes ces superbes scènes éclairées à la bougie – qui demandèrent un travail d’une grande complexité – ou encore de ces plans d’abord moyens qui, par un zoom arrière ou un effet de grue, s’élargissent pour découvrir de sublimes paysages et offrir d’évidentes références à la peinture britannique du XVIIIe siècle (Thomas Gainsborough, William Hogarth,…) soit de l’époque lors de laquelle se déroule le film[3]. La musique (Bach, Haendel, Mozart, Schubert, Vivaldi,…) elle, est extraordinairement bien utilisée – au moins autant que dans 2001, L’Odyssée de l’espace – servant en permanence le film et on n’oublie pas les séquences où interviennent la Sarabande de Haendel non plus que la superbe scène de séduction de Lady Lyndon (Marisa Berenson) par Redmond Barry (Ryan O’Neal) sur le deuxième mouvement du trio pour piano, violon et violoncelle en mi bémol de Franz Schubert[4] qui offre à celle-ci une incontestable touche de romantisme. Au-delà de ces immenses qualités esthétiques, Barry Lyndon constitue une prolongation de la réflexion sur l’Homme (ici en l’insérant dans le passé), la violence et le code social initiée dès le début de la carrière par Stanley Kubrick, particulièrement développée dans 2001, L’Odyssée de l’espace et Orange Mécanique et qui trouvera son aboutissement dans Full Metal Jacket (1987). Ici, l’enjeu est l’élévation progressive d’un homme déclassé, Redmond Barry donc, au-dessus de sa condition suivie de son inéluctable chute. C’est ce sur quoi je souhaite revenir plus particulièrement dans ce double texte – qui suit exactement la division en deux parties du film. Je me concentrerai donc, dans cette première partie, sur l’élévation sociale du héros.

 

Redmond Barry chevauchant

Redmond Barry chevauchant

 

La première partie de l’œuvre, donc, introduite par le carton qui ouvre ce texte, narre les premières aventures de Redmond Barry à partir de la fin de son adolescence. Celles-ci sont de nature picaresque et comme le remarque Stanley Kubrick dans un de ses entretiens avec Michel Ciment[5], elles sont marquées, à l’inverse de la seconde que Barry vivra dans la stagnation, par un mouvement continu puisque Barry – qui, alors, n’avait jamais quitté son Irlande natale –  se retrouve rapidement impliqué dans les turpitudes de la guerre de Sept ans (1756-1763) et mène une existence d’errance. Dès le départ, on apprend de Barry qu’il est le fils d’un homme de loi mort dans un duel. Il s’agit donc un jeune homme déclassé socialement dès son plus jeune âge. Un déclassement qui rapidement empire puisque le héros, à la suite d’un (faux) duel face au riche capitaine John Quinn (Leonard Rossiter), qui souhaite épouser Nora Brady (Gay Hamilton) – la cousine de Barry dont celui-ci est rapidement tombé amoureux –, doit quitter sa contrée et est rapidement privé de toute sa fortune ce qui le conduit à s’engager dans l’armée. Ce premier sous-bloc du film constitue une véritable exposition de l’intrigue qui va suivre. En effet, sont posés les principaux thèmes de Barry Lyndon : la violence – avec les duels au pistolet – et les rapports sociaux dans lesquels comptent avant tout la position dans la société (et Barry ne cessera par la suite, selon le narrateur, de vouloir renouer avec la vie d’un gentilhomme) et l’argent alors que l’amour – et celui que porte Barry à Nora semble pur et entier quand celle-ci ne fait que jouer avec lui finissant par le traiter d’« enfant » – n’est pas grand-chose d’autre qu’un leurre, malgré les serments qui peuvent intervenir ici ou là. Et sur la trajectoire très tourmentée le menant vers son élévation sociale, Barry saura faire grand usage de la violence alors que, dans le jeu social, il fera la découverte progressive de l’opportunisme, voire – mais est-ce si certain ? – du cynisme.

 

Redmond Barry, alors dans l'arm+®e prussienne

Redmond Barry, alors dans l’armée prussienne

 

La violence et son usage, tout d’abord, parcourent toute cette première partie du film. Dès le début, avec son duel (certes faux mais néanmoins gagné) contre John Quinn, on remarque que Barry fait montre de grandes aptitudes pour celle-ci. Non qu’elle apparaisse pour lui comme un plaisir, comme c’est le cas d’Alex (Malcolm McDowell) dans Orange Mécanique, mais il n’a rien d’un des singes de 2001, L’Odyssée de l’espace avant l’arrivée du monolithe. Il sera plutôt à l’image de ces soldats de Full Metal Jacket qui polissent leur utilisation de la violence à travers la préparation et l’exercice de la guerre[6]. La violence existe sous de multiples formes dans Barry Lyndon. Il y a bien sûr les scènes de bataille (plus ou moins) rangée entre deux armées. Mais il y a aussi – et surtout – ces fameux duels dans lesquels Barry excelle et ce que soit au pistolet, à l’épée ou à mains nues. Le match de boxe qui l’oppose à un autre soldat anglais, Toole (Pat Roach), est d’ailleurs l’un des multiples sommets du film lors duquel Kubrick (ce qui est rare dans Barry Lyndon) utilise des effets de caméra tremblée et des raccords extrêmement violents pour donner plus d’intensité à ce combat. Il rappelle – lui qui s’était déjà intéressé, au début de sa carrière avec le court métrage Day of the Fight (1949) et Le Baiser du tueur (1955), à ce sport – que la boxe est, de loin, le plus cinégénique de tous les sports. Au-delà, Barry tire toujours – sauf dans son duel initial avec John Quinn mais celui-ci était donc biaisé – prestige et/ou intérêt de ses différentes victoires. Son aptitude à la violence est donc la condition nécessaire – mais non suffisante – de son élévation sociale tout au long de cette partie du film. On notera encore que le combat existe sous une autre forme, maintes fois représentée, dans Barry Lyndon, celle du jeu (plus ou moins) de hasard. C’est d’ailleurs lors d’une partie de cartes avec sa cousine Nora que l’on découvre le héros de l’histoire. Mais les scènes de jeu se multiplieront surtout après sa rencontre avec le chevalier de Balibari (Patrick Magee), joueur professionnel que Barry aidera d’abord à tricher, avant d’exercer brièvement la même profession que lui. C’est à ce moment, et autour d’une table de jeux, qu’il rencontre la comtesse de Lyndon. Le jeu de hasard rejoint alors – comme lors de la séquence initiale avec Nora – le jeu amoureux (qui, lui-même, n’est que partie du jeu social ; c’est dire que la synecdoque est parfaite), ce dernier pouvant lui aussi être assimilé à une sorte de combat dans lequel coexistent chance, malchance et donc hasard même s’il s’agit, pour l’emporter, d’en limiter la part.

 

Redmond Barry lors d'un duel +á l'+®p+®e

Redmond Barry lors d’un duel à l’épée

 

Mais, on l’a dit, si Redmond Barry a une grande capacité de violence en lui, il ne porte initialement aucune forme de cynisme en lui apparaissant courageux (à l’inverse de son rival fortuné, la capitaine John Quinn), brave – comme le lui dira son ami et premier protecteur le capitaine Grogan (Godfrey Quigley) – mais aussi trop naïf et sincère (et ce notamment dans l’amour qu’il porte à Nora). Son caractère, l’âge et l’expérience de la guerre aidant, se durcira incontestablement tout au long de cette première partie du film. Mais jamais ses qualités premières ne s’étioleront et, vis-à-vis de ses amis qu’il s’agisse du capitaine Grogan puis du chevalier de Balibari, il semble toujours faire montre d’une grande sincérité et n’hésite pas à prendre de grands risques tant pour l’un que pour l’autre. Par contre, il se découvre une nature opportuniste en volant l’uniforme du lieutenant Jonathan Fakenham (Jonathan Cecil) pour fuir la guerre et parcourir la Prusse. Mais s’il est bien, dès lors, « un menteur, un imposteur et un déserteur » comme le qualifiera le capitaine Potzdorff (Hardy Krüger), il n’est, moralement, guère condamnable. Et si lorsqu’il sauve ce dernier des flammes puis s’insinue dans ses bonnes grâces, c’est pour finalement mieux le trahir pour entrer au service du chevalier de Balibari, on ne peut oublier qu’il est alors plus ou moins le prisonnier de Potzdorff. De plus, sa trahison – qui constitue sa principale prise de risque lors de cette partie du film – n’est en rien présentée comme le fruit d’un calcul cynique d’autant qu’il s’écroule en larmes dans les bras du chevalier montrant qu’il a gardé un peu de l’émotivité, voire de la candeur, de sa jeunesse. Bref, dans cette première partie, même si un colonel prussien le qualifie de « débauché sans principes », Redmond Barry n’est, au pire, qu’un cousin très éloigné de l’Alex d’Orange Mécanique. Et le film dessine un portrait plutôt positif du héros qui, pour s’élever vers une position dont il a été trop vite déchu, n’use finalement que de moyens nécessaires.

 

Redmond Barry lors de sa rencontre avec la comtesse de Lynd

Redmond Barry lors de sa rencontre

avec Lady Lyndon (Marisa Berenson)

 

La plus grande évolution de Barry réside peut être alors dans son rapport aux femmes. On l’a vu, sa courte relation avec Nora était parfaitement pure et il faisait montre, dans celle-ci, de la fraîcheur et de la naïveté d’un adolescent. Toute différente est sa relation avec la jeune prussienne Lischen (Diana Koerner). Celle-ci semble s’inscrire comme une étape sans grande importance de son périple et s’ils deviennent amants, c’est pour combler leur solitude sans trop se faire d’illusions. Aussi quand ils se quittent en prononçant chacun ses mots : « Auf Wiedersehen, ich liebe dich », le spectateur y croit d’autant moins que le narrateur, en voix off, a ce commentaire : « Une dame qui donne si facilement son cœur à un jeune homme en uniforme doit être prête à changer d’amant promptement. La vie, sinon, serait une bien triste histoire. Hâtons-nous seulement de dire que le cœur de Lischen ressemblait à maints villages du voisinage ; il avait été pris d’assaut et occupé plusieurs fois avant que Barry se présentât pour l’investir ». Mais il faut vite préciser que le cynisme vient non pas de Barry (ou de Lischen) mais bien du narrateur et qu’il existe un décalage – dont joue très subtilement Stanley Kubrick – entre ce que montre le film et ce que dit le texte qui accompagne les images. Au vrai, la courte historiette d’amour entre Barry et Lischen rappelle tout-à-fait celle entre le lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et Elsa (Dita Parlo) dans La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937) mais le traitement est très différent… En fait, le problème vient du fait qu’on peut tendre à croire le narrateur parfaitement objectif. Or, et la pointe d’ironie qu’il manie continuellement tend à le démontrer, tel n’est pas le cas. Le seul « contrat » qui est, de facto, passé entre lui et le spectateur est qu’il donne la réalité des faits. Quant à leur interprétation, il s’agit là d’une toute autre histoire[7]. Enfin, la troisième femme que rencontre Barry est la comtesse de Lyndon ; il le fait en toute fin de première partie et celle-ci jouera un rôle majeur dans la seconde. Assurément, la belle, fragile et triste comtesse de Lyndon lui donne l’occasion de s’élever au-dessus de sa condition, plus haut qu’il n’aurait jamais pu l’imaginer et – sans doute – du l’espérer. Est-il pour autant parfaitement cynique avec elle ce qui montrerait un changement profond de sa personnalité ? La première partie ne le dit pas encore et j’y reviendrai dans la seconde partie de ce texte. On en reste, pour l’heure, à la séquence de séduction lorsque, après avoir quitté la table de jeu, un Barry calme et résolu (ce qui tranche avec les tremblements dont il était victime au contact de la poitrine de Nora au début du film) rejoint une Lady Lyndon frémissante sur une terrasse. Tandis qu’elle pivote, Barry décroche son bras et va chercher ses mains (comme il avait auparavant tenu entre les siennes celles de Nora et de Lischen) et s’ensuit un baiser – tout cette scène étant donc magnifiée par la divine musique de Schubert.

 

Lady Lyndon lors de sa rencontre avec Redmond Barry

Lady Lyndon lors de sa rencontre avec Redmond Barry

 

 

Ran

 

II] Au-dessus de sa condition

 

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975)


[1] Il s’agit du carton qui ouvre la première partie de Barry Lyndon.

[2] En fait, la première dure un peu plus de quatre-vingt-dix-huit minutes quand la seconde fait un peu moins de quatre-vingt minutes.

[3] Mais on remarquera également que dans la partie où Barry est en Prusse, Stanley Kubrick donne libre cours à son goût pour la symétrie.

[4] S’agit-il là de la plus belle musique qui soit ? Je suis très tenté de répondre par l’affirmative…

[5] Dans Kubrick de Michel Ciment (Calmann-Lévy, 2004).

[6] Il s’agit donc de la guerre de Sept ans ; le narrateur la présente ainsi : « Il faudrait tout le talent d’un grand philosophe et d’un grand historien pour expliquer les causes de cette fameuse guerre de Sept ans dans laquelle toute l’Europe était engagée (…). » On a là l’idée d’une guerre quelque peu absurde que l’on retrouve dans Full Metal Jacket avec le conflit mené au Vietnam par les Américains.

[7] Sur laquelle je reviendrai brièvement dans la seconde partie de ce texte.

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microneedle roller review 27/03/2014 13:11

Redmond Barry is a well known personality in the past. I have seen the film based on his life. The director, actors and every crew members related to it have done a good job in the film. Thank you for sharing.

Antoine 19/11/2011 16:28


Bonjour Victor,


Je te remercie et le fait également au nom de nolan. D'abord, je t'encourage à continuer tes travaux sur Kubrick, sujet que j'estime, on s'en doute, plus que passionnant. N'hésite pas à nous
faire connaître sur quelle approche de son oeuvre tu travailles plus précisément. Je te souhaite également une pleine réussite dans ton entreprise.


Et, bien sûr, il ne faut pas hésiter à laisser des commentaires. C'est avec un grand plaisir que nous les regardons et y répondons.

Victor 19/11/2011 11:32


bonjour Nolan et Ran,


Je suis en Terminale L. L'an dernier, dans le cade des TPE (Travaux Pratiques Encadrés), j'ai choisi de travailler sur le cinéma de Kubrick. Pendant mes recherches sur internet, je suis tombé par
hasard sur votre blog, et voilà, ça fait maintenant prresque un an que je passe régulièrement lire vos articles. Cela fait trois ans que je m'intéresse au cinéma, et vos articles m'ont aidé à
approfondir ma réflexion sur ce que je vois dans un film. Je voulais donc vous remercier pour tout cela, et vous dire de continuer, car même si je ne laisse jamais de commentaire, je lis vos
articles et les apprécie beaucoup !


Sincèrement,


Victor

alexandre mathis 19/06/2010 23:39



tu sais que Barry Lindon est mon film préféré, toute époque et tout pays confondu. Peutt-etre parce que je n'ai jamais cherché à en déméler completement les arcanes.


Ton dossier est passionnant! je fonce lire la suite de ce pas !



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