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Burn after reading : quand la tragédie devient farce

11 Octobre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Un auteur, une œuvre

Film mineur – quoique qu’excellente comédie – des frères Coen, Burn after reading semble porter en lui-même la négation de la possibilité de faire aujourd’hui un chef d’œuvre. Réalisé moins d’un an après l’extraordinaire No country for old men, cela semble étonnant – voire inquiétant.  
 

Un auteur, une œuvre

 

Burn after reading (Joel Coen, 2008) : quand la tragédie devient farce

 

Ethan et Joel Coen (nés en 1957 et 1953)

 

Il n’est pas rare dans l’histoire du cinéma qu’un auteur après avoir signé un – ou le – sommet de son œuvre se « repose » en quelque sorte en réalisant ensuite un film mineur[1]. Pour n’évoquer que deux exemples récents, citons Wong Kar Wai qui, après avoir réalisé ce film total qu’est 2046 (2004) est allé se ressourcer aux Etats-Unis pour y tourner le plaisant mais sans réel intérêt My blueberry nights (2007) ou encore Woody Allen qui, après le très grand Match point (2005) en a offert une sorte de très réussie variation comique avec Scoop (2006)[2]. Mais, en 2008, le cas des frères Coen est tout de même parfaitement singulier. Ainsi, sortent-ils, à quelques mois d’intervalle seulement, No country for old men et Burn after reading. Pour moi, le premier est sans conteste leur chef d’œuvre ; il réunit, en effet, les deux dimensions qui fondent leur talent : un humour noir omniprésent et une capacité – notamment en dominant parfaitement l’espace cinématographique qu’ils composent – à créer une ambiance oppressante. On peut certes préférer à ce film Miller’s crossing (1990), Fargo (1996) ou The barber (2001) mais nul ne peut nier qu’avec ce film, les deux frères redressent la barre d’une carrière qui avait tendance à s’embourber dans des comédies plaisantes –Intolérable cruauté (2003), Ladykillers[3] (2004) – mais dénuées d’un véritable intérêt sur le fond. Or, moins d’un an plus tard, arrive Burn after reading. Celui-ci n’est certes pas un mauvais film[4]. C’est même une excellente comédie, l’une des meilleures de ce duo d’auteurs dont la réputation dans le genre n’est – ne serait-ce qu’avec The big Lebowski (1997) – pas à faire. En outre, le film jouit d’une mise en place scénaristique parfaite, les deux frères s’amusant – avec brio – à jouer de la différence entre réel cinématographique et réel diégétique. Ainsi, si chaque morceau du puzzle tient parfaitement en place, le récit est à peu près impossible à raconter comme le montrent la difficulté des pontes de la CIA à comprendre ce qui se passe[5].

 

                       

      Comment s'appelle cet acteur ?..               et J.K. Simmons mal comprenants

 

Mais ce film est et n’est qu’une farce. Cela ne serait guère gênant – et l’on se contenterait volontiers du plaisir qu’on a à le regarder – si le film ne semblait pas porter en lui un discours qui va – et ce, répétons-le, alors que ses auteurs viennent de signer une de leurs œuvres les plus ambitieuses – jusqu’à nier la possibilité même d’avoir de grands rêves artistique au début du XXIe siècle. Certes, on retrouve, dans Burn after reading, des traits de l’univers habituel des frères Coen notamment en cela que, dans ce film comme dans leurs précédents, personne ne semble véritablement « normal »[6] et de très nombreux personnages semblent même très limités sur le plan intellectuel. Néanmoins, dans d’autres œuvres, ceux-ci disposent parfois d’un certain talent – même s’il est hors normes – comme Anton Chigurh (Javier Bardem), dans No country for old men, qui semble totalement maîtriser – ce qui n’est pas sans donner une certaine atmosphère fantastique au film – l’univers dans lequel il se situe ou, au contraire, ont une réelle dimension pathétique tel Ed Crane (Billy Bob Thornton) dans The Barber. Mais, dans Burn after reading, les personnages sont, tous ou presque, des pantins véritablement stupides – voire même, à l’exemple de Chad Feldheimer (Brad Pitt), complètement demeurés – et surtout, ils sont, pour la plupart – ce qui tranche assez largement avec le reste de l’œuvre des Coen – assez antipathiques, tout particulièrement Osborne Cox (John Malkovich) et Harry Pfarrer (George Clooney).

Brad Pitt et sa bouteille
(Brad et son couteau ici)

 

De plus, au-delà de ce qui s’apparente à un mélange de haine[7] et de mépris pour l’humanité, le film développe un scénario (avec quelques quiproquos s’avérant désastreux et surtout de nombreux meurtres qui règlent l’intrigue) et des thèmes (des histoires d’amour – qui se réduisent d’ailleurs à des histoires de sexe – , de guerre, de patriotisme, de trahison et de vengeance) de tragédie mais, ici, plus rien n’a de sens, tout sombrant dans la bêtise la plus complète. Cela donne certes au film un côté surréaliste auquel, nos deux auteurs – qui, répétons-le, s’amusent à jouer des codes narratifs – prennent un évident plaisir comme le montre l’hilarant dialogue final entre deux hiérarques de la CIA :

 

   « -     Quelle conclusion tirer de tout cela ?

-         Sans doute qu’il ne faut plus le refaire…

-         Même si nous ne savons pas ce que nous avons fait. »

 

Cela est certes drôle mais on est toutefois bien loin d’un  film dans lequel l’on se contenterait de traiter de choses graves sur un mode léger. L’œuvre, au contraire, semble presque nihiliste et s’inscrit même – bien que cela ne soit pas explicite – dans la réflexion existant en Occident, et tout particulièrement aux Etats-Unis, sur la fin de l’histoire[8]. Ainsi, de la même manière, que Harry Pfarrer est consternant en obsédé sexuel paranoïaque ou que Ted Treffon (Richard Jenkins) est ridicule en gérant de club de fitness amoureux transi de son employée, Osborne Cox est pathétique en ex-employé de la CIA alcoolique se donnant une importance qu’il n’a jamais possédée. Mais, il est bien un orphelin de la guerre froide donc, en un sens, une victime de la mort des idéologies. De manière symbolique – dans ce monde où tout sens semble perdu – le seul personnage gagnant du film, Linda Litzke (Frances McDormand), aura, en fin de compte, le droit de se recréer un nouveau physique comme si les rêves – américains ou pas – ne pouvaient plus se réduire qu’à cela : dépenser une fortune pour échapper à soi-même.

 

 

George Clooney et son pop corn

Frances McDormand et sa paille

 

Aussi se généralise ce sentiment que tout est fini car tout a déjà était fait ou dit parcourt le film. Certes, appliquée au cinéma, c’est là une problématique qui obsède avec une force incroyable les réalisateurs américains depuis vingt ou trente ans[9]. Et les frères Coen – comme tous les grands auteurs américains de leur génération (Tim Burton, David Lynch, Quentin Tarantino,…) travaillent en se référant au passé du cinéma notamment celui de l’âge d’or américain des années quarante et cinquante. Ainsi, un film comme The Barber est un hommage explicite au film noir alors que No Country for old men, dans sa construction de l’espace ainsi – et c’est d’ailleurs lié – que dans certaines de ses thématiques[10] ne peut empécher de faire penser au western. Dans ce film, le sentiment de fin d’un monde existe déjà – c’est même l’un des thèmes majeurs et il est explicite jusque dans le titre – mais le traitement est complètement différent de ce qu’il est dans Burn after reading. On a donc, dans ce dernier film l’impression – et il joue, en ce sens, au maximum de la figure de la mise en abyme entre le propos du film, d’une part, et sa réalité en tant qu’œuvre, d’autre part – que la tragédie est aujourd’hui réduite à n’être qu’une farce. Cela n’a rien à voir avec la fusion – qui fait le meilleur des frères Coen – entre drame et comédie.

John Malkovich

en robe de chambre et sa hache

 

Bien que le film soit si drôle, cela reste tout de même, in fine, plutôt déprimant car cela véhicule l’idée que la possibilité de la tragédie, avec tout ce qu’elle implique de grandeur[11], est, dans le monde dans lequel nous vivons, morte. Et, avec elle, celle du chef d’œuvre – donc de l’art. Leur film précédent démontrait pourtant le contraire. La suite de leur carrière reviendra-t-elle sur la conclusion si pessimiste de Burn after reading ? C’est heureusement hautement probable mais on verra… En attendant, on a bien ri – même si c’est parfois un peu jaune. Il faut sans doute savoir, pour cette fois-ci, s’en contenter.

Ran.

Burn after reading (2008), de Joel Coen


[1] Le meilleur exemple est, en fait, le parfait contre-exemple. Ainsi, après avoir réalisé son le film le plus personnel – et, de mon point de vue, son œuvre maîtresse – avec Vertigo en 1958, Alfred Hitchcock enchaîne l’année suivante par ce qui est peut-être le meilleur film de divertissement de l’histoire du cinéma, La mort aux trousses. Les deux, en tout cas, méritent de figurer dans n’importe quel panthéon du cinéma.

[2] Ce doublet drame/comédie est en tout cas une grande réussite à l’inverse de Melinda et Melinda, sorti l’année précédente, qui voulait réunir ces deux dimensions – sans complétement les lier – dans un même film.

[3] Ce dernier est, de plus, un remake très inférieur à l’original Tueurs de dames (Alexander Mackendrick, 1955)

[4] Et la vision que j’en ai eue avant de rédiger ce texte me l’a fait réévaluer à la hausse.

[5] On trouve, à ce niveau-là, déjà, une forme de mise en abyme.

[6] Et, en cela, je trouve leur vision du monde extrêmement rassurante…

[7] A la différence du mépris, la haine pour l’espèce humaine est assez rare chez les frères Coen.

[8] On peut notamment penser aux thèses de Francis Fukuyama développées dans La fin de l’histoire (1992).

[9] Cela a, en partie, donné son nom à ce blog. Je reviens, en particulier, sur ce point dans la sixième et dernière partie de mon histoire du cinéma.

[10] L’idée de passage d’un monde à l’autre qui oblige certains, comme le shérif Bell (Tommy Lee Jones), – alors qu’ils ont contribué à faire de leur pays ce qu’il est devenu – est l’un des thèmes favoris du western crépusculaire tel que le pratiquait, par exemple, Sam Peckinpah (notamment dans Pat Garrett et Billy the kid, 1973).

[11] Et non de grandiloquence…

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