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Clint Eastwood ou le Surhumain à rebours (1)

8 Février 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Cette semaine et la suivante, Bribes et Fragments revient sur Clint Eastwood avec la sortie récente de J. Edgar et s'interroge sur le façonnage du mythe Eastwood et en particulier de sa pérennité. nolan

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Gran-Torino.jpgGran Torino (2009)

 

Clint Eastwood ou le Surhumain à rebours (1) – Certains films font qu’une œuvre entière, riche, foisonnante et contradictoire, tend à former un ensemble cohérent. J. Edgar, le dernier opus de Clint Eastwood, est incontestablement de ceux-là. Sa réception est cependant mitigée. On lui adresse mille critiques qui, parfois, sont argumentées – sinon fondées. D’autres apparaissent particulièrement stupides. Notamment quand on lit qu’il ne s’agissait pas d’un sujet pour Eastwood. Au contraire, sans être son plus grand chef-d’œuvre (place que je continue de réserver à l’exceptionnel Impitoyable), J. Edgar me semble bel et bien être une pierre angulaire dans la filmographie de l’auteur, une sorte de chapiteau venant couronner un magnifique édifice. D’ailleurs, l’auteur ne souhaite signer, depuis maintenant une dizaine d’années, que des films majeurs. Quelques-uns, comme le récent Au-delà, sont, au moins partiellement, ratés mais aucun n’est plus de ces films, certes agréables, mais simplement commerciaux (Eastwood avait même réussi à donner jour à un modèle particulier de production) qui lui servaient à financer des projets plus ambitieux. Longtemps, Eastwood s’est servi de son mythe. Aujourd’hui, seul lui importe de le servir. A plus de quatre-vingt ans, avec la liberté qui est la sienne, on peut le comprendre – et s’en réjouir. Il faut toutefois remarquer qu’il est, probablement, le seul cinéaste à avoir réalisé un si grand nombre de films ayant une telle dimension testamentaire. On ne saurait déceler la même logique chez Woody Allen, pourtant tout aussi productif, presque aussi âgé et qui, lui aussi, aura inventé un personnage (on ne peut plus différent – ne serait-ce que physiquement…– de celui d’Eastwood), lui collant à la peau. Malgré ses efforts (dont une hilarante mort dans Scoop), il semble dans l’incapacité de s’en débarrasser et ne cesse de créer des doubles puisqu’il ne peut plus paraître, comme avant, à l’écran. Aussi ses derniers films (Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, Minuit à Paris) ne sont-ils que variations, passionnantes, autour d’obsessions cent fois ressassées. Eastwood, lui, s’en découvre constamment de nouvelles. L’une, toutefois, domine toutes les autres : offrir une unité à sa prestigieuse carrière afin de connaître le privilège d’écrire sa propre histoire – dans laquelle il incorpore soigneusement une solide part de légende et évacue l’aspect privé. Cette ambition est celle de Hoover dans J. Edgar mais le patron du FBI échoue irrémédiablement. Mais il n’est qu’à demi le double d’un Eastwood qui, lui, entend bien parvenir à ses fins. Son vrai double, il l’a définitivement annihilé dans le somptueux final de Gran Torino. Marqué par l’âge, Eastwood, l’acteur, y retrouvait une dernière fois son magnétisme. Il faisait mine de sortir l’un des ces gros flingues qui, si souvent, furent ses compagnons. Ce n’était qu’un leurre destiné à tromper l’ennemi. Troué de balles, Eastwood s’écroulait. Mort, il n’avait néanmoins rien perdu de son immense aura. Mieux, il avait prouvé qu’elle pouvait grandir un peu plus sans qu’il n’ait besoin de se parer d’attributs phalliques. Qui pouvait l’imaginer, en cet instant, impuissant ? Au moment des adieux, le Surhumain se portait comme un charme. Mais, depuis longtemps, sans rien abandonner de ce qui avait fait sa gloire, Eastwood était décidé à lui privilégier l’Humain. Le temps, sans rien altérer de sa superbe, a aiguisé sa réflexion. Au contraire, ses stigmates ont recouvert un Hoover qui a refusé de changer. Aussi, dans la tentative de l’auteur de construire, film après film, son monument et d’en maîtriser chaque pierre, J. Edgar est bien l’aboutissement d’une trajectoire.

 

Antoine Rensonnet

 

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Antoine 26/02/2012 19:37


Space Cowboys, c'est un petit peu avant qu'Eastwood ne se décide qu'à faire des films importants - et testamentaires (ce qu'on peut sans doute dater de Mystic River). On est
encore dans le divertissement léger mais Eatswood, comme c'est le cas depuis Impitoyable, assume son âge, joue sur et de son vieillissement, modifie et affine son personnage. On ne peut
pas dire qu'il refuse de vieillir mais il est certain qu'il vise à une forme d'immortalité - à travers son oeuvre.

Flow 26/02/2012 19:22


Tout à fait d'accord. Les films du papy du cinéma jouent sur ce même thème testamentaire (j'ai vu Space Cowboys récemment et c'est assez flagrant) indéfiniment. J.Edgar lui tend un miroir et
l'éclaire de très belle façon. Oui, il répète le même schéma mais comme le directeur du FBI c'est qu'il rechigne à vieillir...

Antoine 11/02/2012 19:33


Merci messieurs.


 


A Christophe : Je crois qu'Eastwood restera controversé quoi qu'il arrive... Certains lui reprochent d'être exactement le même que dans les années 1970, confondent l'homme et le réalisateur
(McGilligan a sévi sur Eastwood comme sur Lang - avec la même approche désespérément puritaine...), d'autres s'arrêtent à quelques films ratés pour le déclarer gâteux. Enfin, bon... L'oeuvre est
riche et devient complexe à aborder. D'où quelques raccourcis...


 


A Sylvain : Il y a effectivement une volonté de renouvellement constante chez Eastwood. Quitte d'ailleurs à toucher à des thèmes qui surchargent quelque peu ses films ou qu'il maîtrise mal. Ainsi
le rugby (même si ce n'est pas celui qui est central dans Invictus). Je ne sais pas si nous ressentirions Invictus différement si nous ne connaissions pas ce sport. Mais ce
qu'il est amusant de constater, c'est qu'Eastwood découvre et s'empare de ce sport exactement de la même façon que le fait son héros (Mandela, donc) dans son film. Ce n'est peut-être pas
complètement anodin...

Sylvain Métafiot 10/02/2012 00:45


Très bon texte. Eastwood ne démérite pas avec l'âge, J. Edgar le prouve. Avec ce dernier film il a sut retrouver la puissance visuelle et l'intensité narrative de Gran Torino.


Et il est vrai que, contrairement à d'autres grands réalisateurs, il sait se renouveler en arbordant des grands thèmes aussi différents que le western, la guerre du pacifique, la boxe, la
politique, le jazz, le rugby (ahem...) et bien sûr l'amour (sous différentes variations) qui parsème ses oeuvres.


J'attends avec impatience la suite de l'article.

CHRISTOPHE LEFEVRE 09/02/2012 00:51


Je vais faire lire ton texte à l'un de mes collègues, spécialiste d'Eastwood. Enfin, content de lire un article objectif sur ce grand réalisateur. Car on a tendance à dire n'importe quoi sur lui
en ce moement. Certains remettent même en cause l'idée qu'il ait réalisé quelques chefs-d'oeuvre (Impitoyable est aussi mon préféré).

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