Cosmopolis

8 Juin 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Fascinant essai théorique de David Cronenberg sur le dérèglement d’un monde néo-capitaliste. Celui de Cosmopolis, résumé à un héros fantôme et à une immense limousine, ne s’incarne jamais vraiment, malgré la multitude d’événements, et en est rendu d’autant plus inquiétant.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

 

C 1Eric Packer (Robert Pattinson)

 

L’intéressant A Dangerous Method (2011) s’interrogeait, autour des figures de Carl Gustav Jung (Michael Fassbender) et de Sigmund Freud (Viggo Mortensen), sur les méandres du psychisme humain. C’est pourtant avec Cosmopolis que David Cronenberg signe son grand retour vers l’étrange. En une journée de la vie d’un jeune multimilliardaire (Eric Packer – Robert Pattinson), passé et futur, matières salies et technologies virtuelles, se confondent. Robert Pattinson compose un personnage spectral à la densité indéfinissable. Il court derrière une femme insaisissable (Sarah Gadon) et, surtout, vers un tueur invisible (Paul Giamatti) donc sa propre destruction – dont on ne sait s’il l’organise méthodiquement. Héros du néo-capitalisme, dit cognitif, il a perdu, est perdu mais semble vouloir, peut-être pour rendre un dernier hommage à ce qu’il fut, appliquer le fameux principe de Jean Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ». Dans la mort, il est aussi en quête d’ultimes sensations, aussi enivrantes qu’inutiles. Pour le reste, ce qu’il est vraiment et ce qu’il fait exactement resteront dans le flou. Les informations, les rencontres, les conversations et les actions s’accumulent dans un flux ininterrompu (d’où l’impression que le film est un peu long et parfois bavard) mais ne font que renforcer le vide et l’énigme entourant un homme. Le cyber-capitalisme, chanté par une théoricienne (Samantha Morton), objet d’une modélisation extrême et absurde réalisée par Packer, est un trop-plein qui cache mal son néant. David Cronenberg, sans livrer la moindre leçon, observe cette perte de substance et la révèle. Il domine sa mise en scène, froide et rythmée par une musique synthétique, montre l’immense limousine, progressivement abîmée, du héros qui, à la poursuite de son destin, trace d’incompréhensibles trajectoires le menant vers un coiffeur (George Touliatos) puis la menace indistincte. Quand Cosmopolis s’ouvre, Eric Packer évidemment, est déjà mort. Or, aucun des éléments de son errance, des rapports sexuels aux mutilations, ne le ramènera à la vie. Même un instant. Il est loin, bien loin, des héros jarmuschiens – ceux (Johnny Depp puis Forrest Whitaker) de Dead Man (1995) et de Ghost Dog (1999) notamment – qui se découvrent dans le contact.

 

C 2Eric Packer et Elise Shifrin (Sarah Gadon)

 

Dans New-York, la cosmopolis, ramenée à une voiture aux écrans omniprésents, les variations des monnaies sont les seules marques, paradoxales, du consistant et de l’universel. La verticalité ayant presque disparu, le monde, privé d’une de ses dimensions, n’a plus d’épaisseur et s’égalise dans la vacuité. Cet Eric Packer ne peut exister. Désincarné, on se demande si les interactions, et les souillures et stigmates qu’elles lui imposent, ne l’éloignent pas un peu plus d’un réel à la tessiture de plus en plus incertaine. A moins qu’il ne souffre, justement, de n’avoir jamais pu véritablement en établir. De lui, on pourrait dire qu’il connaît (il le prouve) la sensation et la réflexion et qu’il lui manque, entre les deux, l’émotion. L’explication – et, partant, toute tentative trop brutale d’interprétation de Cosmopolis – serait simpliste : il restera un mystère, centre absolu auquel on ne peut s’identifier, pour lequel l’empathie est impossible. Sans doute est-il un vrai salaud mais, puisqu’il figure un ‘‘être’’ insondable, on ne saurait le détester. Derrière les vitres de sa limousine, une ville, espace clos et multiple, est en ébullition. Celle-ci est peut-être au bord de l’explosion puisque beaucoup veulent supprimer la civilisation – ou la pousser à son terme logique, qui sait ? – en remplaçant la monnaie par des rats. Mais ces autres sont, plus encore qu’Eric Packer, des ombres. Intangibles et qui, rarement, viennent frapper le héros. Le Président des Etats-Unis, lui, est ramené à une simple idée ; sans le moindre contenu, elle ne prendra pas forme humaine. En fait, dans Cosmopolis, sorte de Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976) des années 2010 (dans lequel le riche a remplacé le pauvre et où le discours de Cronenberg se veut, à la différence de celui de Scorsese, parfaitement impénétrable), ce ne sont que des espaces mentaux qui, par bribes, s’animent. Celui de l’auteur, du spectateur, du héros et de tant d’autres croisés ça et là. Hermétiques, ils ne coaguleront jamais. Dans le cinéma de David Cronenberg, jusque dans ses œuvres les plus dérangeantes, comme Crash (1996) ou eXistenZ (1999), résistait un rapport décisif, fût-il ‘‘malsain’’, à l’organique. Avec Cosmopolis, il tend à, progressivement, s’estomper et le film devient une fable abstraite, d’une implacable maîtrise, sur le dérèglement. Qui, s’achève devant un dernier fantôme : une toile de Mark Rothko. Troublant et angoissant…

 

C 3Eric Packer

 

 

Antoine Rensonnet

Note d’Antoine Rensonnet : 5

Note de nolan : 3

Cosmopolis (David Cronenberg, 2012)

Partager cet article

Commenter cet article

Sylvain Métafiot 09/06/2012


Beaucoup trop bavard et pédant à mon goût malgré une absurdité et une étrangeté des dialogues qui retournent le cerveau du spectateur.


Mais c'est vrai que si l'on part du postulat de la désincarnation totale du monde, que préfigure Packer à travers son auto-destruction, l'idée est séduisante.


Cela dit, la bande-annonce est foutrement mensongère !

nolan 09/06/2012


Cosmopolis fut pour moi une séance difficile. En sortant de la salle, je n'avais rien compris, j'avais trouvé le film très long et vraiment pas aimable. La seule chose qui m'avait cloué
était la mise en scène incroyable de la voiture et la photographie très soignée. J'avais trouvé aussi que l'acteur était très bien même si je ne comprenais pas un traître de mot de ce qu'il
disait. Mais disons que j'étais plutôt dans le rejet.


Rejet qui s'est ensuite transformé en interrogation. D'abord, toute réaction de rejet marqué (la salle dans laquelle j'étais a souffert bien plus que moi) mérite qu'on se pose la question sur les
raisons. Ensuite parce que 3 jours plus tard, j'avais toujours le film dans la tête (il est parfois assez traumatisant) et que j'arrivais même à le reconstruire, à me rendre compte que de
nombreuses scènes m'avaient plu mais que je n'étais sans doute pas prêt à voir tout en entier. Exactement comme un autre Cronenberg, Faux Semblant !


Au final, je pense toujours qu'une grande partie du sens m'a échappé (mais ici ou ailleurs, je lis des choses fort intéressantes sur le film, y compris lorsqu'il n'est pas apprécié) mais le film
est drôle (au sens de bizarre : la scène avec le producteur de rap, cette obsession pour la coiffure, la prostate asymétrique, le meurtre du garde du corps, ...) et si bien mis en image que je
lui donne une bonne note (sans rapport avec la tienne cela dit). 


Un film que je reverrai sans doute (pas tout de suite). 


La BA donne envie, vraiment, mais c'est vrai qu'elle montre l'action (sexe, violence et boite de nuit) et ne dis pas que le héros va surtout bavarder. Moi j'aurais été distributeur, je n'aurais
pas fait autrement !

Flow 09/06/2012


Cronenberg excelle dans la forme. Il n'y a pas de doute, au regard de cette limousine qui signifie le cloisonnement de son héros.


Mais le fond ne m'a pas convaincu (et je ne changerai pas d'avis^^). Bavard, ennuyant et prétendumment philosophique, on attend qu'une seule chose la fin.

Antoine 09/06/2012


Bon, la fameuse bande-annonce, je ne l'ai jamais vue. Ceci dit, ça m'amuse plutôt de la savoir si mensongère.


 


Pour faire une réponse commune à vos trois commentaires (dont je vous remercie), disons que, à mon sens, le fond du film est purement dans sa forme - ce qui explique mon enthousiasme.


Les discours, omniprésents comme dans A Dangerous Method (mais moins agréables, comme vidés - l'un des deux films se situe au début de l'ère moderne, l'autre à la fin) n'ont, je le
crois, pas grand sens direct. On peut donc les juger pédants soit par leur outrance propre, soit par le regard, semble-t-il, ironique que Cronenberg porte dessus.


Mais l'essentiel - qui, forcément, distingue le film du roman dont il est issu - relève d'un choix esthétique extrêmement étonnant. En réduisant (sauf à la fin où le héros doit monter un
escalier) le monde à une très longue limousine, Cronenberg enlève de son film la dimension verticale et le prive volontairement d'épaisseur. Ce qui est particulièrement troublant alors que les
tours sont les symboles par excellence du capitalisme triomphant (et que la 3 D est la nouvelle mode cinématographique...).


En outre, les personnages ont beau parler et la limousine avoir un trajet (qu'on ne peut pas observer - il faudrait la voir de haut), aucun but (hors le coiffeur et la mort) ne se dessine, aucune
chronologie ne se dégage (Cosmopolis avance linéairement mais accumule, sans ordre logique, des éléments épars - ceux-là mêmes qui, je suppose, amusent nolan et servent à la
bande-annonce). Passé, présent, futur, vie et mort sont entremelés. Bref, malgré le respect de la règle des trois unités, aucune structure narrative claire n'apparaît derrière laquelle on
pourrait, commodément, se réfugier pour "comprendre" le film (en fait, ce serait juste pouvoir le raconter).


Plus d'espace, pas de ligne temporelle. Il faut bien se raccrocher, la nature ayant horreur du vide, à quelque chose pour retrouver notre dimension perdue. Elle ne peut être que mentale et, les
dialogues étant ce qu'ils sont, elle n'est pas donnée au spectateur. Aussi Cronenberg signe-t-il un essai théorique sur un monde désincarné livré à l'interprétation du spectateur. Qui peut tout à
fait refuser cet "exercice". Auquel cas, le film n'existe plus. Ce qui est une perversité supplémentaire de l'auteur, une prise de risque aussi et une liberté offerte au spectateur (celle de
trouver le film complètement creux - ce qui, en soi, est faux car être creux présuppose qu'il y a un volume qui entoure).


Ce que je juge assez extraordinairement fin quand on prend comme terrain un capitalisme, finissant ou non, qui de financier deviendrait cognitif. Ce qui est sans doute une réalité mais une
réalité-leurre puisqu'elle n'a plus d'incarnation physique et que la si précieuse information n'estabsolument plus factuelle...

Antoine 10/06/2012


PS : à nolan, j'espère que tu as mieux compris ce que j'entendais par "annulation du réel par l'écrêtement spatial"...

Kim 01/07/2012


Merci pour cette très belle critique, juste, claire et pleine d'intelligence. Le film divise, on adore ou on déteste, moi je fais partie de ceux qui ont beaucoup aimé. Des semaines après l'avoir
vu, j'y pense encore. J'ajoute que je connaissais déjà le livre  de DeLillo avant e voir le film, mais même comme cela, le film n'a cessé de me surprendre. Au finish, je continue d'y
repenser, ile a quelque chose de fascinant... avec un petit cercle 'amis, nous ne reparlons, nous discutons, nous comparons nos points de vue... on ne peut pas en dire autant de tous les autres
films que l'on voit, quel que soit leur genre. Pour moi, c'est un film qui ne ressemble à rien d'autre de ce que j'ai vu depuis très longtemps. Un film différent, pas facile d'accès, mais
magnifique. Evidemmetn la différence divise toujours...

Kim 01/07/2012


Je rajoute un petit mot pour remarquer que c'est aussi la première fois que je vois mentionner le tthème de l'absence de verticalité (visible en tout cas) dans le film ... La verticalité est plus
présente dans le livre puisqu'Eric est montré regardant la ville depuis le sommet de son gratte-ciel. Dans le film, il ne reste que des mots  : le minarte du rappeur et la tour d'Eric,
mentionnée par Vija Kinsky.


"Dans New-York, la cosmopolis, ramenée à une voiture aux écrans omniprésents, les variations des monnaies sont les seules marques, paradoxales, du consistant et de l’universel. La verticalité
ayant presque disparu, le monde, privé d’une de ses dimensions, n’a plus d’épaisseur et s’égalise dans la vacuité."

Antoine 01/07/2012


Merci beaucoup Kim.


N'ayant pas lu le roman de DeLillo, la précision que vous apportez est passionnante. Elle me confirme dans l'idée que Cronenberg a opéré un choix véritablement radical. Je m'étonne d'ailleurs que
cette idée esthético-thématique n'ait pas été plus remarqué.


Ce qui me surprend beaucoup moins, par contre, c'est que le film divise tant. En le voyant, je le pressentais et remarquais d'ailleurs (en privé) que c'était pour moi assez bon signe. J'ai
essayé, en répondant à de précédents commentaires, d'expliquer pourquoi ce film avait été si peu aimé par certains et en suis revenu à cette suppression de verticalité qui peut donner une
impression de vide si on ne fait pas l'effort de remplir le manque. Je le repète : le coup de génie de Cronenberg est d'arriver à une parfaite fusion de la forme et du fond.

Edouard 23/07/2012


Beau texte, Antoine. Je partage totalement ton sentiment, à la fois sur le film et sur sa place dans l'œuvre de Cronenberg. (oui, mille fois oui, à propos de l'absence de verticalité, absence qui
participe de la "bizarrerie" du film : tout n'est que glissement horizontal, dans la gestion de l'espace et du temps)

Antoine 23/07/2012


Merci Edouard. 


Nous voici dans le même camp pour un film qui n'a pas que des thuriféraires. Je persiste à penser que beaucoup de ceux qui n'ont pas aimé ont trop écouté et pas assez regardé Cosmopolis.

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest