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Dead man

20 Avril 2011 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films anciens

Cinéaste de la rencontre par excellence, Jim Jarmusch est aussi un grand cinéaste de l’évasion. Tout spécialement dans ce très étrange Dead Man, plastiquement superbe, gorgé de poésie et élégamment porté par la superbe musique de Neil Young.

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DM 1Affiche de Dead Man (Jim Jarmusch, 1995)

 

Parfois le cinéma invite juste à se laisser porter. Et alors nous le trouvons, bien souvent, moins accessible que celui de Fritz Lang, de Alfred Hitchcock, voire de Stanley Kubrick pour ne citer que celui de quelques très grands auteurs (nos favoris, bien sûr). C’est que nous restons – même si lesdits réalisateurs créent avant tout des images qui donnent du sens – très attachés à l’histoire, aux péripéties et au cadre. Mais nous faisons une erreur. Le cinéma de Jim Jarmusch, comme avant lui celui de Michelangelo Antonioni, est « facile » à apprécier car, nous l’avons dit, il suffit avant tout de se laisser emporter.

 

DM 2William Blake (Johnny Depp) et Thel Russell (Mili Avital)

 

Ainsi en va-t-il de ce Dead Man (1995), sixième opus de Jim Jarmusch. Certes, il mobilise un genre surréférencé (le western, en l’occurrence) mais cela est (presque) sans importance même si l’on ne saurait nier la volonté du réalisateur de rendre hommage à de glorieux prédécesseurs qui ont pu l’inspirer (la présence de l’icône Robert Mitchum au générique en atteste). Mais, tout le cinéma (ce que confirmeront pleinement, entre autres, Ghost Dog, la voie du samouraï en 1999, Broken Flowers en 2005 ou  The Limits of Control en 2009) de cet auteur est fondé sur l’extrême dépouillement d’une trame narrative qui se résume à presque rien (serait-elle alors, même si les héros – comme le suggèrent souvent le titre – sont réduits à des fantômes, la vie ?) au point d’être souvent quasi-incompréhensible. Il y a certes, dans Dead Man, en toile de fond, une couse-poursuite entre le héros, William Blake (Johnny Depp), et un chasseur de primes Cole Wilson (Lance Henriksen), mais celle-ci semble se dérouler comme au ralenti et là n’est, de toute façon, pas l’essentiel. Seuls, en fait, importent les instants de rencontre qui, eux, sont étirés au maximum. Comme, pour nous suggérer, que ce ne sont que dans ces moments-là (au contact de l’autre, donc) que l’existence acquiert un semblant de sens. Aussi, dans son périple à travers l’Ouest sauvage, William Blake croisera-t-il de nombreux personnages (mais peut-être ne sont-ils que des visions ?) toujours baroques, souvent délirants (ainsi un Iggy Pop travesti en femme). Pour le reste, il n’y a guère plus à retirer de sa quête, commencée en train et achevée en canoë, mais cela est, très largement, suffisant. Le film est donc une invitation au voyage en compagnie de deux déracinés. Et celui-ci se fait surnaturel et étrange puisque William Blake, dès après la demi-heure, devient « l’homme mort » du titre alors que l’Indien (Gary Farmer) qui le guide se fait nommer Personne. La légende n’est donc pas que celle de l’Ouest et elle acquiert, malgré les très nombreux coups de feu échangés, une véritable dimension contemplative et onirique qui n’est pas seulement liée aux magnifiques paysages traversés.

 

DM 3John Dickinson (Robert Mitchum)

 

Aussi Dead Man doit-il s’apprécier, et pleinement, pour ces quelques moments de grâce. Au-delà, il faut en souligner l’extrême beauté plastique (due, tout particulièrement, à la superbe photographie en noir-et-blanc de Robby Müller) ainsi que, comme toujours chez Jarmusch, la grande qualité de la bande-son qui s’accorde parfaitement à la (relative) lenteur, au faux rythme du film. Ici, c’est Neil Young qui compose une musique, volontiers élégiaque, qui épouse l’odyssée de William Blake. Ajoutons à cela que l’œuvre est largement empreinte de poésie s’ouvrant sur une citation d’Henri Michaux qui donne le ton (« Il est toujours préférable de ne pas voyager avec un mort ») et jouant, en permanence, de l’homonymie entre son héros et le célèbre poète britannique William Blake (1757-1827), Personne identifiant l’un à l’autre.

 

DM 4Salvatore ‘‘Sally’’ Jenko (Iggy Pop) et William Blake

 

On se contentera donc d’une très courte critique (même si, avouons-le, le manque de temps joue ici son rôle et que l’on espère, dans un proche avenir, accoucher d’un texte un peu plus complet sur Ghost Dog, la voie du samouraï qui constitue, pour nous, l’incontestable chef-d’œuvre de son auteur). Mais l’important était pour nous de redire quel prix nous attachons à un tel cinéma. Il nous repose et s’impose comme important, sinon vital. Avec lui, c’est notre rapport au regard (et à l’écoute) qui se trouve, doucement et calmement, redéfini. Oui, pour peu que l’on y soit quelque peu attentif, le cinéma de Jim Jarmusch – comme, redisons-le, celui de Michelangelo Antonioni (qui était, au surplus, le plus grand réalisateur du désir) – est facile. Il constitue donc, en lui-même, une très belle rencontre – indispensable, même !

 

DM 5William Blake

 

Ran

 

Note de Ran : 4

 

Dead Man (Jim Jarmusch, 1995)

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Benjamin 05/05/2011 12:48



Du coup, faudra qu'je revois Ghost dog pour me refaire un avis ! :p



Ran 04/05/2011 14:49



Pour la critique, je n'en sais rien - mais je crois l'avoir dit.


Sinon, à part que je place Ghost Dog (sur lequel je reviens prochainement) au-dessus, entièrement d'accord avec toi !



Benjamin 04/05/2011 10:18



Je ne pense pas que la critique fut mauvaise bien que je ne sois sûr que du très favorable avis de Télérama.


Magnifique descente aux enfers d'un comptable devenu poète, où quand les mots disparaissent (gare au plus bavard) le tonnerre des revolvers les remplace. Dead man est le film de Jarmusch que je
place au-dessus des autres. La poésie est partout présente dans ce western hanté. Hanté par Blake et ses prédécesseurs (les Antiques et Milton). Hanté par Blake et les rockeurs qu'il inspire. La
musique est vibrante et le son de Young pénétrant. Presque une fable rock qu'aurait pu jouer les Doors ou Waits. Les dégaines des rockeurs et celle des cowboys ne se confondent-elles pas ? Voyez
Wincott, Hurt, Byrne, voire Iggy ! Dead man nous ouvre les portes de la perception mes amis...



Ran 22/04/2011 21:36



C'est quand même vrai aussi que tu frises le conflit d'intérêt sur ce coup, mon cher nolan .



Ran 22/04/2011 21:23



Bonsoir à tous et merci pour vos remarques et commentaires.


Personnellement, comme je le remarquais dans le texte, je trouve que la musique fait beaucoup pour le film et j'ai du mal à le concevoir sans (je ne suis donc pas d'accord avec vous, Dasola, mais
vous avez raison sur le fait qu'il est de toute façon impossible de le voir sans celle-ci). Pour moi aussi, l'adéquation entre les images, d'une part, et la musique, d'autre part (auquel
j'ajouterais volontiers la poésie qui s'ancre dans les dialogues) est parfaite.


Je voulais, en revenant sur ce film - et même si j'aime bien, parfois jusqu'à l'excès, décortiquer les oeuvres - rendre un hommage à ce cinéma (que je qualifie donc de "contemplatif") dont il est
effectivement assez difficile d'isoler le sens (tenter de le faire est, en tout cas, réduire le film et perdre beaucoup de ce qu'il apporte - même si faire de l'analyse à partir de Dead
Man n'est pas impossible) dont Jarmusch est l'un des meilleurs représentants avec Antonioni (même si de ce dernier, on dira moins volontiers qu'il est "cool", qualificatif qui va comme un
gant à Jarmusch). Je ne le fais pas - même si j'avais eu l'occasion d'écrire sur Zabriskie Point - assez souvent, je trouve. Le manque est donc (très) partiellement réparé. Par contre,
je ne savais pas que Dead Man avait été mal acceuilli à sa sortie. Comme quoi, les gens se trompent souvent (sur le cinéma contemporain, j'avais eu l'occasion de le noter à propos de
The Big Lebowski qui est bien différent de Dead Man - mais très cool aussi).


Sinon, je n'ai pas vu Year of the Horse et mon Jarmusch préféré reste tout de même Ghost Dog sur lequel j'ai prévu de faire un détour prochainement. Mais je place Dead
Man très haut également.



nolan 23/04/2011 08:36



Sur Zabriskie Point :


Un Européen en Amérique : un point de rencontre


« Allons nous habiller et nous
déshabiller »



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