Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Django Unchained par Antoine

3 Février 2013 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Plus virtuose que jamais, Quentin Tarantino greffe son univers sur les codes du western pour créer son héros absolu. Son Django Unchained est un chef-d’œuvre de cinéma total. Aussi ne peut-on que s’incliner et, surtout, savourer.

 

 

DU 1

Django (Jamie Foxx) et Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio)

 

Le cinéma de Quentin Tarantino est régi par un principe simple et directement moral : tout est matière à transaction mais on est coupable ou on ne l’est pas. D’où d’interminables discussions et un nombre astronomique de meurtres sans sommation. Le réalisateur tire la quintessence de l’alternance entre les deux – en se glissant toujours un peu plus profondément dans le gouffre béant qu’il a découvert. Aussi parvient-il à imposer, ici pendant près de trois heures, un rythme dément reposant sur un alliage magique entre surprise, suspense et vitesse. Sans doute ne s’était-il même jamais montré si virtuose. Il avait certes, dans Pulp Fiction (1994), les deux Kill Bill (2003 et 2004) ou  Inglourious Basterds (2009), frappé très fort mais sa capacité à travailler la matière cinématographique atteint un sommet inconnu avec Django Unchained. Respectant à peu près les canons formels du western, le genre le plus codifié qui soit (fut-il mâtiné de spaghetti), il crée un objet effervescent qui ne menace jamais de s’affaisser sous le poids d’un hiératisme malvenu(1). Django Unchained réussit la greffe parfaite entre les éléments constitutifs du cinéma : image, musique, dialogue, récit, mouvement, effets… L’alchimie est si jouissive qu’on en oublierait presque combien elle est miraculeuse. Quentin Tarantino rappelle sans cesse qu’il colle des morceaux épars, parfois des plus baroques, mais prend grand soin de ne pas – trop – laisser voir comment. Certitude et politesse, geste assuré, surtout, d’un maître qui touche au chef-d’œuvre.

 

DU 2

King Schültz (Christoph Waltz) et Django

 

Alchimie du cinéma, donc, que Django Unchained. Reste cette question : peut-on, au nom de son art, tuer sans sourciller, mener à bien une quête vengeresse et s’arranger avec l’histoire ? Oui, cent fois oui si le cinéma se donne bien comme factice. Sur le fond, Tarantino est d’ailleurs on ne peut plus clairet ne tolère aucun compromis. Etre coupable, dans Django Unchained, c’est être raciste comme c’était être nazi dans Inglourious Basterds. Qu’un planteur (‘‘Big Daddy’’ – Don Johnson) affecte une certaine proximité avec ses esclaves noires ou que Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio) écoute l’ordre du vieil intendant Stephen (Samuel L. Jackson)(2) ne sont que tristes simulacres ou accommodements mineurs. Il importe plus d’en révéler le néant que de se noyer dans les satisfaisants méandres d’une fausse complexité. Au milieu du XIXe siècle, les blancs pouvaient, comme King Schültz (Christoph Waltz), faire le choix de ‘‘mépriser l’esclavage’’. Seules la bêtise, parfois maquillée de phrénologie, la lâcheté et la perversité en éloignaient. Les racistes n’ont aucune excuse. Une fois distinctement énoncée, cette vérité ne mérite pas vraiment d’être approfondie. Cependant, la séquence historique est d’une telle gravité (et ses séquelles si prégnantes) que Tarantino ne peut se contenter de tirer parti des ressorts dramaturgiques offerts par ce contexte chargé. Sans recourir à des discours édifiants sur les Etats-Unis ou sur l’Homme, il règle, définitivement et honnêtement, nous semble-t-il, le problème et signifie son dégoût en quelques scènes d’une réelle et horrifiante violence(3) (D’Artagnan – Ato Essandoh – déchiqueté par les chiens, Broomhilda – Kerry Washington – fouettée ou placée au four, le combat de Mandingues…), en soulignant la folie sadique s’emparant de Candie lors du défonçage du crâne d’un vieux domestique ou en filmant des regards d’esclaves effrayés. Au-delà, le réalisateur peut multiplier les dialogues ciselés et les éclatantes fusillades. Plein d’humour, laissant libre cours à sa verve créative, il n’a plus aucune raison de s’interdire de jouer, sans douter un seul instant de sa toute-puissance, du pouvoir cathartique du cinéma. Et peut, comme à la fin d’Inglourious Basterds, tuer tous les méchants.

 

DU 3

Stephen (Samuel L. Jackson) et Calvin J. Candie

 

Un mot, encore, sur Django (Jamie Foxx). Tarantino, qui avait déjà mis en scène d’extraordinaires personnages et invente ici de géniaux seconds rôles avec Schültz, Candie ou Stephen, crée indéniablement son plus beau héros. Il s’appuie sur une trame ultra-classique de quête-révélation mais prend quelques vrais risques. Celui, d’abord, de laisser longuement Django dans l’ombre écrasante de Schültz, son raffiné bienfaiteur qui l’entraîne dans l’activité peu reluisante de chasseur de primes. Le maintenir un temps en position de comparse présente l’avantage de ne pas arrêter le film sur les péripéties trop connues du parcours d’apprentissage (évidemment facilité par les étonnantes dispositions de Django) tout en détaillant cette étape nécessaire (la découverte de la liberté, l’abandon de la méfiance, le gain en assurance…). Cependant, on craint que Django, une fois placé au centre du dispositif, ne soit pas à la hauteur de son glorieux et troublant mentor qui domine tant une parole prononcée avec dilection. En outre, le passage de flambeau s’annonce périlleux. Il est miraculeux. King Schültz conte, lors d’une veillée, la légende de Siegfried et reconnaît en son noir interlocuteur, alors plein d’une candeur avide, un double improbable du héros germanique. De lui-même, il se meut en auxiliaire. A Candyland, Schültz demeurera brillant mais c’est Django, pénétré de son rôle ingrat de négrier, qui, toujours, retiendra l’attention – qu’il s’agisse de celle du maître des lieux ou du spectateur. Ce virage pris, Tarantino en effectue un autre. Dans une ultime acrobatie, il élimine brusquement Schültz et Candie et propose un final aventureux où Django reste, au bout de sa trajectoirepunitive, seul en scène. Logiquement le plus court, ce dernier segment affirme un peu plus la classe folle du personnage principal. Avec audace et simplicité, en veillant à sa complétude(4), Tarantino met au jour un nouveau mythe purement cinématographique et Django Unchained atteint un souffle épique inédit qui achève de donner son prix à cette œuvre d’abondance.

 

DU 4

Django

 

Antoine Rensonnet

 

Note d’Antoine Rensonnet : 5

 

Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012)

 


(1) On admirera notamment comment, sans rien enlever à la tension de la situation générale, un gag cartoonesque et un mot d’esprit détruisent l’inutile pathos potentiellement contenu dans les retrouvailles entre Django et sa bien-aimée Broomhilda.

(2) Troublante séquence dans la bibliothèque lors de laquelle le bouffon du roi, muni d’un verre de vin, se transforme complètement en dominant (non pas l’égal des blancs mais bien celui de Candie). Il n’est dès lors plus un simple traître ou un cruel bourreau parmi tant d’autres mais l’un des ordonnateurs suprêmes du mal, au service duquel il met son intelligence (qu’il est l’un des seuls à posséder). Stephen devient un grand personnage de méchant en même temps qu’il fait subir à Candie sa seule véritable humiliation.

(3) On mesure alors toute la différence avec le gore carnavalesque des litres de sang ou des chairs amoncelées issus des furieuses pétarades…

(4) Ainsi la contradiction, progressivement dévoilée, entre les deux objectifs de Django, retrouver Broomhilda et détruire Candie, est-elle levée à la fin du film.

 

Partager cet article

Commenter cet article

Film streaming 08/05/2014 20:22

Le bon goût de mymp est de retour. Incroyable

Antoine 06/03/2013 22:27


C'est furtif, mais de la part d'un auteur qui a mis en scène Les Nibelungen et par un héros, le gros Lohmann, qui n'a rien d'un Siegfried mais est bien le personnage positif tel que
l'envisage alors Lang, ce n'est peut-être pas tout à fait fortuit.

Benjamin 06/03/2013 22:13


Etonnant ! Quoique, j'imagine qu'il s'agit d'un air incontournable pour un Allemand et a fortiori dans les années 1920 ou 1930. Film à revoir pour ma part. Merci de l'info !

Antoine 06/03/2013 20:33


Tiens, on utilise - ou plutôt on évoque - la fameuse Chevauchée dans Le Testament du Docteur Mabuse.

Benjamin 26/02/2013 15:26


Même grand plaisir chez nous ! Nous avons particulièrement apprécié la ruine entreprise par Tarantino de Naissance d'une nation et avons du coup d'autres choses à dire à propos de l'utilisation
(ou non) de La chevauchée des Valkyries au cinéma, ce sur quoi nous avions parlé ensemble à propos d'Apocalypse now.

.obbar-follow-overlay {display: none;}