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Docteur Folamour

12 Septembre 2010 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films anciens

Septième long-métrage et troisième film de guerre de Stanley Kubrick, Docteur Folamour est surtout un incroyable chef d’œuvre d’humour noir, pour ce qui est la seule incursion du réalisateur dans le genre comique, qui a résisté au temps et mobilise quelques thèmes chers à notre auteur.

 

 

Affiche de Docteur Folamour

Affiche de Docteur Folamour (Stanley Kubrick, 1964)

 

Basé sur le roman Red Alert (1958) de Peter George, Docteur Folamour (1964) – dont le titre complet est en fait Docteur Folamour ou comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe – est le septième long-métrage d’un Stanley Kubrick qui s’est définitivement imposé parmi les grands réalisateurs de sa génération. Et si pour des raisons de confort et de liberté, il tourne désormais, depuis Lolita (1962), en Grande-Bretagne, il bénéficie – et ce sera toujours le cas – du soutien des grands studios américains. Il s’agit de son premier et unique film comique, de son premier film de science-fiction (ou de politique-fiction ou de guerre-fiction) mais aussi d’un nouveau film de guerre (déjà le troisième après Fear and Desire en 1953 et Les Sentiers de la gloire en 1957 et avant Full Metal Jacket en 1987) mais celle-ci est la guerre froide. C’est donc un nouveau film polémique (comme presque toujours) et (cette fois directement) politique dans lequel se manifeste l’étrange pacifisme de Kubrick – on l’avait vu dans Les Sentiers de la Gloire et on le reverra dans Full Metal Jacket, voire Barry Lyndon (1975) –  qui ne cesse de  dénoncer la guerre mais semble être complètement fasciné par celle-ci l’envisageant peut-être comme le plus beau des spectacles à mettre en scène (l’attaque de la base et surtout les nombreux plans sur le B 52 en vol ne cesseront de le démontrer tout au long du film). Docteur Folamour traitant de la guerre froide et de la possibilité d’un conflit (ou d’un accident) nucléaire, le rapport à l’actualité est ici direct, le monde étant passé à deux doigts de ladite guerre avec la crise des fusées en octobre 1962 soit moins d’un an avant le tournage du film.

 

Le Q.G. de guerre du Pentagone

Le Q.G. de guerre du Pentagone

 

Et pourtant, s’il est passionnant, d’un point de vue historique, de regarder Docteur Folamour à partir de cette prémisse et de s’interroger sur le regard que les contemporains pouvaient avoir d’une apocalypse nucléaire qui certains jugeaient alors inéluctable (Hiroshima est dans toute les mémoires)[1], on peut, dans une très large mesure, également faire abstraction du contexte. Là réside, près de cinquante après sa sortie, l’immense force de ce film. La guerre froide étant finie[2], l’œuvre n’est donc plus ancrée dans aucune actualité (certes les armes nucléaires existent toujours…) et comme je le faisais remarquer dans un texte consacré à ce genre, il ne peut plus vraiment être considéré comme un film de science-fiction[3] mais l’humour est tel que Docteur Folamour n’a guère pris de ride et emporte toujours une pleine adhésion. Même si l’on est parfois saisi de rires nerveux dans Orange Mécanique (1971) ou Full Metal Jacket – notamment avec l’excellent sergent Hartman (Lee Hermey) – Docteur Folamour reste le seul film ouvertement comique de son auteur. Cet humour est noir et féroce et est conçu comme une mécanique implacable autant qu’un jeu de massacre qui fonctionne eu égard à la gravité même du thème qu’il aborde. Ainsi toutes les situations, et même les noms des héros (Le général Jack D. Ripper – Sterling Hayden – le général et obsédé sexuel Buck Turgidson – George C. Scott – le Premier minsitre soviétique Kissov,…), sont outrées et à la limite de la bouffonnerie – et ce n’est pourtant jamais lourd.

 

Buck Turgidson

Buck Turgidson (George C. Scott)

 

On peut essayer d’en déceler les raisons. Tout d’abord, le film ne recule devant aucune limite étant ainsi incroyablement subversif. Au-delà même de l’histoire qui amène jusqu’à la destruction de l’humanité, le personnage (Peter Sellers) qui donne son titre au film (mais n’en est pas le seul héros ; il n’apparaît d’ailleurs qu’au bout d’une cinquantaine de minutes) est l’un de ces anciens scientifiques nazis récupéré par les Etats-Unis. Il ne peut ainsi réprimer dans les dernières minutes ses saluts hitlériens et, en proie à une immense excitation à la fin du film – parce qu’il propose une sélection de l’humanité sur une base eugéniste –, il recouvre l’usage de ses jambes et s’écrie, à l’adresse du président des Etats-Unis (Peter Sellers également) : « Mon Führer, je marche ». Kubrick n’omets même pas de se moquer de la religion notamment avec le général Turgidson qui demande à sa maîtresse de ne pas oublier ses prières et propose d’en faire une lorsqu’il croit le danger passé. Ensuite, il faut remarquer le génie de la mise en scène de Stanley Kubrick. Son film est d’un rythme (il dure à peine une heure et demie) et d’une efficacité incroyables et son utilisation du montage parallèle (Docteur Folamour se déroule sur trois théâtres distincts : Le QG de guerre du Pentagone, la base de Ripper et l’avion du major Kong – Slim Pickens) est extraordinaire[4]. Il bénéficie également d’immenses acteurs comiques : Peter Sellers, que Kubrick retrouve après l’inégal Lolita[5], l’un des plus grands talents de sa génération[6], et qui joue trois rôles (Folamour, le président des Etats-Unis et le colonel Mandrake de la R.A.F., second du général Ripper), Sterling Hayden en général fou qui déclenche une guerre nucléaire car il est persuadé que les Russes injectent du fluor dans l’eau ce qui corrompt ses précieux « fluides corporels », Slim Pickens, en pilote de B 52 qui dès le déclenchement de l’attaque troque son casque pour un chapeau de cow-boy et finit par sauter dans le vide sur sa bombe nucléaire ou encore George C. Scott, totalement irrésistible avec son anticommunisme primaire, ses chewing-gums et ses obsessions et qui connaît son plus grand moment lorsqu’il mime, avec ravissement et des yeux qui font penser à celui du loup de Tex Avery dans Red Hot Riding Hood (1943), un B 52 échappant aux tirs soviétiques avant de prendre conscience du résultat catastrophique que cela engendrerait. Quant aux dialogues, ils sont simplement parfaits (rappelons la célèbre conversation entre le président américain et le premier minsistre soviétique ivre – on ne le voit pas – qui se conclut par un « Je suis capable d’être aussi désolé que vous, Dimitri », le « Pas de bagarre ici. C’est le QG de guerre » du président à l’adresse de Turgidson et de l’ambassadeur soviétique – Peter Bull – ou encore cette phrase du président, « Je ne passerai pas à la postérité comme le nouvel Hitler » à laquelle Turgidson répond : « Vous préoccupez-vous plus du peuple des Etats-Unis ou de votre image ? »). De plus Kubrick joue très habilement du suspense avec toutes ces minutes décomptées (ou ces distances dans l’avion) qui ne cessent de faire monter la pression avant la catastrophe ou encore avec la révélation de l’existence de « la machine de l’Apocalypse » mise au point par les Soviétique qui est annoncée dès avant le générique mais dont l’existence n’est attestée qu’à la moitié du film. Ainsi Stanley Kubrick utilise tout ce qui lui est possible pour concevoir cette farce tragique (qui reste avant tout une farce) et si son film est si drôle, c’est enfin parce que son humour est porté par une solide dose de misanthropie puisqu’il montre la bêtise de ceux qui ont trop bien appris leur leçon (le colonel « Bat » Guano – Keenan Wynn – qui a du mal à accéder à la demande de Mandrake de détruire un distributeur de coca-cola), la folie de beaucoup et le cynisme de tous avec cette idée finale de Folamour, unanimement acceptée[7], de faire descendre une partie de l’humanité dans des puits de mine pendant un siècle en sélectionnant les meilleurs hommes (dont l’armée et le gouvernement…) par ordinateur avec une proportion d’un homme pour dix femmes, ces dernières étant choisies pour leur attrait sexuel.

 

Docteur Folamour

Docteur Folamour (Peter Sellers)

 

Aussi, notamment en fonction de ce dernier élément, ce film comique n’est-il pas si atypique que cela dans la carrière de Stanley Kubrick et souvent l’on se retrouvera cette misanthropie dans la suite de son œuvre – qui n’est d’ailleurs absolument pas incompatible avec un certain humanisme. Sa grande réflexion sur la violence, qui culminera dans Full Metal Jacket, constitutive de la nature humaine – en ce qu’elle le distingue du singe – commencera d’ailleurs véritablement avec son film suivant, 2001, L’Odyssée de l’espace (1968). D’autres points relient largement Docteur Folamour au reste de l’œuvre de Kubrick. Ainsi l’échec du plan parfait (déjà abordé dans L’Ultime Razzia en 1956) ou plutôt ici sa trop grande réussite. Il n’y a d’ailleurs pas un seul plan dans ce film mais deux, celui d’attaque des Américains et celui de défense des Russes qui vise non à détruire la Terre mais à établir un équilibre de la terreur et c’est leur conjonction qui provoque la catastrophe. Le premier échoue à cause d’une défaillance humaine (« L’élément humain nous a lâchés » constate Turgidson) alors que le second doit sa mise à exécution à l’absence de contrôle humain possible (on retrouvera cette idée avec HAL dans 2001, L’Odyssée de l’espace). Cela montre bien la complexité des idées que Kubrick met en scène, avec un tel brio et un tel humour, dans son film ce qui participe largement de la réussite celui-ci[8]. Pour aboutir au désastre, il faudra encore passer par un échec des systèmes de contrôle – certes réduits au minimum – qui sont aussi des systèmes de communication et celle-ci se réduit souvent à de simples codifications. On retrouve là un autre thème récurrent de l’œuvre de Stanley Kubrick. Il faut encore un dire un mot du début et de la fin du film avec leurs sous-entendus sexuels parfaitement explicites (le ravitaillement du B 52 au début qui figure clairement une pénétration et la jouissance à la fin avec le cri du major Kong qui saute sur la bombe déclenchant l’explosion du champignon nucléaire[9]). Dans un tel film (et il y a bien d’autres références sexuelles plus ou moins évidentes dans Docteur Folamour[10]…), qui joue à merveille de l’outrance, cela ne surprend guère mais on remarque qu’il y a là une certaine annulation de la scène finale d’émotion des Sentiers de la gloire. Et surtout Kubrick y reviendra régulièrement – et ce même dans des films qui tendent vers une forme de perfection esthétique comme Eyes Wide Shut (1999) – ce qui montre que la trivialité a, dans son univers et sa réflexion sur l’homme, une importance extrême.

Le major Kong sur la bombe

Le major Kong (Slim Pickens) sur la bombe

 

Mais au-delà de ce qu’il implique pour la suite d’une carrière qui va définitivement entrer dans une autre dimension avec son film suivant 2001, L’Odyssée de l’espace – l’un des quelques films les plus fondamentaux de l’histoire du cinéma (et ce même – mais comment est-ce possible ? – si on ne l’apprécie pas), Docteur Folamour est en lui-même et sans conteste, l’un des films les plus drôles du cinéma et, à mon sens, le premier grand chef d’œuvre d’un Stanley Kubrick qui ne va pas tarder à en tourner de très nombreux autres.

 

Un champignon nucléaire

Un champignon nucléaire

 

Ran

 

Note de Ran : 5

 

Docteur Folamour (Stanley Kubrick, 1964)

 

Spécial Kubrick 


[1] Notons, dans cet ordre d’idées, que les Américains – et les Soviétiques – diffusaient alors des reportages de propagande en l’honneur de la bombe nucléaire et que le regard des contemporains sur celle-ci était sans doute ambivalent.

[2] A moins – et ce n’est pas mon cas – que l’on ne considère les troubles sporadiques entre Russie et Etats-Unis ou entre Chine et Etats-Unis comme des signaux annonçant une nouvelle Guerre Froide.

[3] Voir mon texte « La science-fiction : un genre ? Des codes et des représentations » publié dans « Textes divers ». Notons que cela constitue une différence notable avec 2001, L’Odyssée de l’espace qui reste un film – Le Film – de science-fiction par excellence alors qu’il se situe dans un futur qui est aujourd’hui notre passé – mais ce sera également valable, par exemple, pour Blade Runner (Ridley Scott, 1982) passé novembre 2019.

[4] Dans ce film, la division entre trois théâtres d’opération bien distincts semble remplacer celle entre différentes parties successives et bien délimitées qui est caractéristique de nombreux films de Stanley Kubrick.

[5] Un mot sur ce film : la jeune fille (Sue Lyon) était trop vieille pour que le film soit aussi corrosif que le roman éponyme de Vladimir Nabokov (1955). Avec Docteur Folamour, mais dans un tout autre genre, Stanley Kubrick va en quelque sorte se rattraper et démontrer tout son anticonformisme que l’on retrouvera souvent notamment dans Orange Mécanique.

[6] Il montrera également son génie comique dans de nombreux films de Blake Edwards notamment Quand l’inspecteur s’emmêle (1964) et The Party (1968).

[7] Même si Turgidson s’inquiète d’un possible écart – la fameuse notion de « gap » – de puits de mines entre Américains et Soviétiques…

[8] Et, répétons-le, ces idées étaient assez crédibles en 1964.

[9] Cela procède donc d’une certaine logique : le début et la fin du film se répondent.

[10] Après tout, Ripper n’a-t-il pas déclenché son attaque nucléaire parce qu’il a été, un jour, impuissant !

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nolan 20/09/2010 11:10



Bonjour


Quand il y a une collection DVD Kubrick, Folamour n'apparait pas parce qu'il ne fait pas partie du catalogue Warner bros. mais Columbia Pictures. Cette dernière a attendu le 40 e
anniversaire du film pour faire une belle édition DVD (avec l'entretien dont parle Ran) facilement trouvable sur les sites de vente par internet comme Amazon ou Fnac.



Ran 20/09/2010 11:02



Bonjour et merci Roger.


Docteur Folamour existe en DVD (chez Universal ; avec, en bonus, une interview de MacNamara...) ; il est paru il y a assez longtemps et n'appartient pas aux séries classiques d'oeuvres
de Kubrick en DVD. Personnellement, je ne possède pas l'édition (je n'ai qu'une copie d'une diffusion télévisée) mais nolan peut peut-être en dire plus car je crois qu'il l'a.



roger 20/09/2010 09:46



bonjour.


 Personnellement passionné par l'oeuvre de Kubrick, je trouve que sur ce site tous les commentaires sont excellents, parfois un peu difficiles pour un non spécialiste.


en ce qui concerne le Dr Folamour, je ne l'ai jamais trouvé en DVD. As-tu une piste ?


r.d



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