Drive
Beau et efficace, Drive de Nicolas Winding Refn est une incontestable réussite qui doit beaucoup au magnétisme de son héros. Elle n’est cependant pas totale, le réalisateur ne maintenant pas jusqu’au bout une complète confiance en son spectateur.
Le « driver » (Ryan Gosling)
Puisque d’autres films étaient de qualité, on pourra toujours discuter à n’en plus finir mais il ne nous semble pas que Nicolas Winding Refn et son Drive aient volé leur prix de la mise en scène obtenu lors du dernier festival de Cannes. Le réalisateur danois choisit un parti-pris résolument esthétisant, qui n’exclue pas quelques images franchement sales, et s’y tient au long de ces cent minutes. Rythme général étonnamment et volontairement affaibli, musique vintage mais bien léchée, multiplications des effets (ralentis et surimpressions en tête), montage plutôt doux pour mieux mettre en valeur les brusques explosions de tension, dans les courses-poursuites entre voitures, bien sûr, dans des scènes d’ultraviolence, surtout. On ne sait trop ce qu’il en restera – à ce titre, une seconde vision s’impose peut-être – entre l’effet de mode et la maîtrise assurée mais, au premier abord, cela fonctionne. C’est beau et sanglant et nos nerfs, parfois à vifs, ressortent finalement détendus de la projection de Drive. Ce qui, d’ores-et-déjà, apparaît certain est que ce film bénéficie d’une qualité fondamentale dont le réalisateur échoue toutefois à tirer un plein profit. En effet, tout tourne autour d’un centre, unique et absolu, le « driver » (Ryan Gosling), les seconds rôles, décoratifs, amusants et/ou inquiétants (tels les différents membres de cette petite mafia de Los Angeles), n’étant, eux, pour réussis qu’ils soient, que de simples comparses. L’âme du film réside, toute entière, en son héros. Or, incontestablement, celui-ci (fort bien porté par son interprète), homme sans nom, au passé inconnu et défini par quelques rites et éléments immuables (une veste frappée d’un scorpion, un cure-dents) intéresse toujours, fascine parfois. Mutique, hiératique, monolithique mais non dénué d’émotions, quoiqu’elles demeurent insondables (hors son histoire d’amour avec Irene – Carey Mulligan), il se fait, par son aura magnétique et fantastique, eastwoodien (tels les personnages fétiches de l’acteur-réalisateur notamment dans ses westerns : L’Homme des Hautes Plaines en 1973, Pale Rider, le cavalier solitaire en 1985 ou Impitoyable en 1992), voir jarmuschien (on songe au héros fantôme – Forrest Whitaker – de Ghost Dog, la voie du samouraï en 1999). Il est en danger, on le sent pourtant invincible. Il tue, sans remords, regrets, ni même, tant il semble résolu, états d’âme apparents, on ne peut cependant que l’imaginer d’une réelle intégrité morale. Ce faisant, il interroge et c’est toute l’œuvre qui y gagne en densité : cette violence du driver que l’on sent affleurer, qu’il vide régulièrement en pilotant des bolides et dont il fera grand usage, dont on ne sait trop s’il est proportionné mais est, sans aucun doute, extrême, l’aime-t-il et l’aime-t-on ? Pas plus qu’on ne peut le faire de celle d’un Travis Bickle dans Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976) ou d’un Tom Reagan (Gabriel Byrne) dans Miller’s Crossing (Joel et Ethan Coen, 1990), on échoue ici à complètement percer la nature du driver. Mais on ne peut que l’apprécier et tenter, bien qu’il apparaisse d’un autre monde, de s’y identifier. Un questionnement, personnel, surgit et Nicolas Winding Refn ne manque pas d’en jouer avec une finesse certaine – d’autant qu’il ne l’impose pas. Cependant, à la différence de Martin Scorsese ou des frères Coen, l’auteur rencontre une certaine difficulté à articuler le dispositif mis en place avec l’intrigue. Du héros, parfois, de plus en plus en fait, on tend à s’éloigner. Alors, il est évident que la confiance initiale placée, non dans le personnage principal, mais bien dans le spectateur, s’étiole. Aussi donne-t-on à ce dernier quelques éléments narratifs, in fine, parfaitement superflus pour qu’il ne perd point ses quelques repères. Peut-être, puisqu’il n’y a guère de tunnels, ce défaut est-il sans gravité du point de vue de la fluidité. Mais, en termes de cohérence d’ensemble, le choix (ou plutôt l’incomplète assomption du choix de départ) est assurément négatif. Il fallait, à notre sens, laisser le spectateur face à la magie du driver, le premier étant confronté – et conduit – par le dernier. Dommage. Drive souffre que son histoire, évidemment sans autre intérêt que de nous maintenir constamment en éveil, devienne, en de courts mais encombrants instants, le moteur du film. Il n’en reste pas moins que Drive est globalement un succès. Qui, pour Nicolas Winding Refn, est encore à complètement confirmer. En étant, cette fois-ci, tendu vers la seule nécessité interne de son œuvre.
Le « driver »
Antoine Rensonnet
Note d’Antoine Rensonnet : 3
Note de nolan : 3
Drive (Nicolas Winding Refn, 2011)
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