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Errements du film politique

22 Février 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Donc Bribes et fragments parle de politique. Du film politique. Alors j'entends déjà les lecteurs qui se disent que nous surfons honteusement sur l'actualité pour faire de l'audience. C'est faux. Pour faire de l'audience, nous avons mis une photo de cul. nolan.

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L'Exercice de l'EtatL’Exercice de l’Etat (2011)

 

Errements du film politique – C’est la saison. La campagne électorale bat son plein. Avec sa dramaturgie inhérente, brillante et pauvre – selon l’instant, ce qu’on regarde, où l’on se place. On ne sait ce qu’il sortira de cette séquence 2012 mais on peut supposer qu’elle inspirera, plus ou moins directement, des artistes. Des réalisateurs notamment. De fait, la politique fournit une matière inépuisable au cinéma. C’est presque logique. La démocratie, ayant heureusement écrasé ses concurrents, est le régime de l’ère des masses, le cinéma, son art. La question, d’ailleurs, n’est pas de savoir s’il y a de grands films politiques. D’une certaine manière, tous les chefs-d’œuvre sont, à des degrés divers, politiques. Ils portent en eux une nécessité éthique qui intègre une facette politique. Mais produit-on, régulièrement, de grands films sur la (ou le) politique ? En 2011, le sujet fut au cœur de plusieurs œuvres et le bilan est mitigé. Je n’ai pas vu Pater – et le regrette – mais il semble qu’Alain Cavalier y interrogeait avant tout, de façon pertinente, son dispositif. Si la politique n’y était peut-être pas que pur prétexte, il s’agissait d’abord d’un film sur le cinéma. Quant à La Conquête, consacré à la (longue) première campagne de l’actuel chef de l’Etat, ce n’était qu’un affligeant navet. Si anodin qu’il n’y a rien à en retenir. Si ce n’est que, entre autres défauts – dont certains, simplement factuels, suffisaient à plomber l’ensemble –, son parti-pris révélait l’un des écueils à éviter pour le film politique. La Conquête se voulait amusant, prétendait regarder le monde du pouvoir avec distanciation. Il est vrai qu’il prête souvent à sourire – et même un peu plus. Néanmoins, si le sujet ne réclame surtout pas d’être traité avec une onction particulière, il n’est guère loisible d’observer la politique au travers du seul prisme comique. Pas beaucoup plus importante que dans tout autre microcosme humain mais sans doute symptomatique, L’absurdité qui régit les rapports au sein des hautes sphères gouvernementales (ainsi qu’entre hommes politiques et médias) doit certes se dévoiler, elle ne saurait pour autant être centrale. Sauf à signer une farce. Qui, sauf exception, risque de ne pas être bien corrosive…

D’un tout autre niveau était L’Exercice de l’Etat. Bien que souvent drôle et parfois cinglant, le film de Pierre Schöller adoptait, lui, un ton grave. Et plutôt juste. Sans conteste, le film à thème était réussi. Il n’en butait pas moins sur deux récifs qui réduisaient sa dimension. Le premier était de se transformer, trop sensiblement, en film à thèse. Pourtant, il ne développait pas quelques idées trop commodes et outrancièrement simplistes. Il se gardait ainsi d’afficher des opinions bien-pensantes et généreuses interdisant au spectateur le moindre désaccord. Il n’en appelait pas à l’union des hommes de bonne volonté et ne disait nullement que tous les politiques étaient inévitablement corrompus. On lui en sait gré. Mais, au-delà d’un discours un peu convenu sur la solitude d’un ministre, il théorisait l’impuissance nouvelle de l’Etat. C’est une possibilité, pas une certitude. Cela aurait dû faire l’objet d’un questionnement puisque l’œuvre d’art se doit d’exprimer les tensions d’une époque. Par nature, le film politique est cependant tenté de porter un message. L’autre faille de L’Exercice de l’Etat était celle du déficit d’incarnation. Difficile, voire impossible, de connaître les options idéologiques des héros, de savoir même dans quel camp ils se situaient. On remarquera que les réduire à des abstractions géométriques était assez cohérent avec le propos de l’auteur sur la situation de l’Etat. Notons également qu’il voulait montrer que Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet), ministre des Transports, était un homme comme les autres (qui boit, mange, bande,…). Cette neutralisation politicienne du politique n’était, en fait, qu’une facilité. Que le ministre mis en scène soit de gauche et il aurait été immédiatement perçu comme traître – ce qui aurait considérablement amoindri les possibilités d’empathie à son égard. Qu’il soit de droite et on aurait taxé (à tort) L’Exercice de l’Etat de tract antigouvernemental. En omettant de préciser l’étiquette de Saint-Jean, ou plus exactement en privant celui-ci de celle-là, Pierre Schöller pensait probablement toucher d’un peu plus près l’universel. Au contraire, il venait flirter avec une certaine banalité.

Alors, n’y a-t-il pas de grands films sur la politique ? Les deux exemples ici brièvement rappelés ne permettent pas d’offrir une réponse à cette question. Ils mettent toutefois en évidence quelques-unes des limites du genre. Si l’on doit reconnaître certaines qualités aux pamphlets (comme ceux d’Yves Boisset dans les années 1970) privilégiant le contenu au contenant, aux comédies noires sur les manœuvres en coulisses (les Anglo-Saxons – le récent In the Loop le confirme – possèdent un talent en ce domaine) ou aux portraits de grands hommes (ainsi le touchant et un brin lisse Promeneur du Champ-de-Mars, consacré à François Mitterrand, du communiste Robert Guédiguian), la voie, pour que le film directement politique s’élève vers les sommets, reste étroite. De l’autre côté des Alpes, alors que s’annonçaient, en 2006, des élections générales, Nanni Moretti a su, avec Le Caïman, l’emprunter. En prenant tout le monde à revers…

 

Antoine Rensonnet

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Antoine 24/02/2012 15:10


Ah la la, mon Dieu, La Dame de fer... Comment peut-on faire un film sur un tel sujet sans jamais ou presque se poser la question du point de vue ? Au-delà même de l'aspect esthétique, on
mesure toute la différence avec le dernier Eastwood...


Sinon, oui, je partage cette idée d'une relative frilosité du cinéma français - à l'inverse du cinéma américain - vis-à-vis du politique. C'est un peu ce que je reproche à L'Exercice de
l'Etat en remarquant l'absence de caractérisation politique. Le film est bon mais c'est une limite.


Or, souvent, même si les films ne sont pas directement politiques (M, le maudit comme parfait exemple), ils n'acquièrent leur pleine dimension qu'en intégrant, plus ou moins
consciemment, les tensions d'une époque. La crise, disons identitaire, traversée par les Etats-Unis dans la seconde moitié des années 1970 est au coeur du cinéma du Nouvel Hollywood. Cela donne
Taxi Driver ou Apocalypse Now.


Il n'y a, en tout cas, nulle hésitation de la part des Anglo-saxons à s'emparer des sujets les plus lourds.


Il faut aussi noter le problème de la censure (on connaît l'histoire tourmentée de La Bataille d'Alger et même des Sentiers de la gloire - quarante ans après la Première Guerre
mondiale... - dans notre pays) qui conduit sans doute à l'autocensure.


On remarque aussi que les deux derniers énormes succès du cinéma français l'ont été parce que le public (à tort ou à raison) les a considérés comme consensuels, rassurants, protecteurs. Si c'est
que l'on recherche prioritairement, le cinéma français, quels que soient les résultats d'exploitation, ne risque pas de se porter vraiment bien...

Sylvain Métafiot 24/02/2012 14:05


Drôle de coïncidence, je tombe là-dessus : http://vidberg.blog.lemonde.fr/2012/02/24/le-cinema-francais-se-porte-bien/

Sylvain Métafiot 24/02/2012 14:01


Il m'a toujours semblé qu'en ce qui concerne la politique (en un sens plus large que les arcanes politiciennes des gouvernements), les films américains possédaient une certaine supériorité par
rapport aux long-métrages français, ces dernières années.


Que l'on pense aux films de Sidney Lumet (12 hommes en colère, Network), aux Hommes du président, à complexe Syriana, au dernier Clint Eastwood et, bien
évidemment, à l'excellente série The West Wing.


On songe également à la puissance des films sociaux de Ken Loach.


Mais aux vues de La dame de fer et de L'exercice de l'Etat, le constat ne semble pas si évident que cela même si une certaine frilosité vis-à-vis de l'objet politique perdure
chez nos metteurs en scène hexagonaux.

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