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eXistenZ : L’organique virtuel

9 Juillet 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Un auteur, une œuvre

eXistenZ est, avec sa réflexion sur les monde réels et virtuels au travers du phénomène du jeu vidéo - efficacement mise en scène grâce à un scénario très malin, l’un des grands films de science-fiction de ces dernières années. Mais avec son étrange et dérangeante représentation de l’organique, il atteint une autre dimension

 

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 Un auteur, une œuvre

 

eXistenZ (David Cronenberg, 1999) : L’organique virtuel

 

David CronenbergDavid Cronenberg (né en 1943)

 

Né en 1943, le Canadien David Cronenberg est déjà un réalisateur célèbre et célébré – quoique relativement controversé – quand sort, en 1999, eXistenZ. En effet, sa carrière au cinéma a commencé quelques trente années plus tôt avec Stereo (1969) et il a accédé à une certaine reconnaissance critique dès le début des années 1980 avec des films comme Videodrome (1982) et Dead Zone (1983). Il connaîtra ensuite un immense succès avec La Mouche (1986) et pourra dès lors faire financer ses projets, pourtant souvent iconoclastes, au sein du système hollywoodien et bénéficier de stars au générique de ses films. Ainsi Crash (1996), film précédant eXistenZ, provoquera une certaine polémique au festival de Cannes (où il obtiendra néanmoins le prix spécial du jury) puisque le film narre l’expérience de gens qui vivent leurs pulsions sexuelles à travers des accidents automobiles. Si le réalisateur a depuis opté pour une veine plus réaliste, avec ses deux derniers films en date, les excellents A History of violence (2005) et Les Promesses de l’ombre (2007) – qui, toutefois, montrent que son intérêt pour le rapport de l’être humain à la violence ne se dément pas –, eXistenZ est encore un représentant (l’avant-dernier à ce jour puisqu’il précède Spider en 2002) de la fascination de son auteur pour l’étrange, la carrière de David Cronenberg comptant nombre de films fantastiques, d’horreur ou de science-fiction. De plus, eXistenZ prolonge sa réflexion sur notre rapport au corps (déformé) – et plus largement à l’organique – déjà au centre de Crash.

 

Allgera Geller et Ted PikulTed Pikul (Jude Law) et Allegra Geller (Jennifer Jason Leigh)

 

Et pourtant, eXistenZ est un pur film de science-fiction et même d’anticipation – c’est-à-dire se situant dans une tendance plutôt réaliste – puisqu’il s’intéresse au développement d’un univers virtuel au sein du monde réel à travers le thème du jeu vidéo. Mais plutôt que d’adopter une esthétique froide – même s’il n’est pas interdit que celle-ci s’accompagne d’un certain baroquisme – souvent à l’honneur dans ce genre de films (que l’on songe, par exemple, à  2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick en 1968 ou à Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol en 1997), David Cronenberg fera un choix radicalement différent en mettant la chair au centre de son film, et ce y compris dans la mise en scène des objets futuristes (notamment avec le pod qui sert à entrer dans le monde virtuel). Mais, avant d’y revenir un peu plus loin, voyons tout d’abord comment Cronenberg respecte les canons du genre qu’il a choisi et joue avec ceux-ci. Le réalisateur choisit donc de traiter du phénomène du jeu vidéo en pleine expansion depuis une vingtaine d’années (et cela n’a cessé de s’amplifier depuis) et de la volonté de celui-ci de proposer au joueur un monde de plus en plus proche du réel – jusqu’à partiellement se confondre avec celui-ci – mais qui lui offre également un exutoire à ses fantasmes notamment de violence[1]. Le jeu eXistenZ – qui est donc aussi le titre du film – créé par Allegra Geller (Jennifer Jason Leigh) propose donc à ses participants d’entrer dans un monde virtuel et d’incarner des personnages qui sont à la fois eux-mêmes mais pas tout-à-fait, la frontière entre les deux étant particulièrement mince[2]. Au sein de ce jeu ultra-réaliste (mais l’on y entrera qu’au bout d’une quarantaine de minutes), on ne sait donc pas ce qui relève exactement du libre-arbitre du héros ou du scénario du jeu puisque le joueur ne contrôle absolument pas. Ceci ne cesse d’effrayer le néophyte Ted Pikul (Jude Law) – auquel le spectateur, qui manque également de repères, ne peut que s’identifier – alors qu’Allegra Geller, créatrice de ce nouveau monde dans lequel nombre de ses semblables sont également à l’aise, ne cesse d’y trouver un immense plaisir. Ainsi, le joueur est-il exactement comme dans la vie mais néanmoins protégé puisque tout ceci reste de l’ordre virtuel. Aussi dans un monde (réel) où existent de tels univers virtuels, la réalité physique devient-elle inutile et de même que plus personne, comme le souligne à un moment Allegra Geller, ne skie réellement, les relations sexuelles (et il y en aura une entre Allegra et Ted) sont, elles aussi, destinées à se produire dans l’univers virtuel. A ce niveau, eXistenZ est donc bien un film de science-fiction « classique » traitant, outre celui du libre-arbitre déjà évoqué, de thèmes récurrents du genre comme la présence de plus en plus grande du réel dans les univers virtuels ou, à l’inverse et corrélativement, de notre incapacité à vivre pleinement dans le réel. Comme inévitablement va se produire une confusion entre le monde réel et le monde virtuel, David Cronenberg peut même développer son propos puisqu’à la fin du film, Ted finit par demander à Allegra si les (nombreux) meurtres sont vrais ou faux et ce que peut dès lors bien signifier toute cette violence.

 

Un gamepodUn gamepod

 

 

Tout ceci n’est donc pas d’une extrême originalité mais est formidablement bien mis en scène grâce à un scénario particulièrement roué (dû à David Cronenberg lui-même) qui permet au réalisateur d’habilement creuser son propos. Résumons-le ainsi, quitte à en dévoiler les principaux ressorts[3] : dans un monde futuriste, Allegra Geller présente son nouveau jeu vidéo, eXistenZ, mais elle est victime d’une agression par le fanatique anti-virtuel Noel Dichter (Kris Lemche) et s’en sort avec l’aide de Ted Pikul. En fuite, les deux héros doivent trouver une solution pour jouer à eXistenZ afin de vérifier que ce jeu – révolutionnaire et qui a coûté une fortune – n’a pas été endommagé. Après différentes péripéties, notamment la rencontre avec l’étrange garagiste Gas (Willem Dafoe qui, en personnage complètement cinglé, fait une réjouissante apparition) qui tente de les assassiner et grâce à l’aide d’un spécialiste des jeux vidéo vivant retiré, Kiri Vinokure (Ian Holm), ils peuvent enfin entrer dans le jeu – dont ils ne sortiront dès lors plus guère – et après une période d’adaptation, ils en découvrent le scénario[4] ; il s’agit, comme le leur révèlent Yevgeny Nourisch (Don McKellar) et Hugo Carlaw  (Callum Keith Rennie) – qui se combattent d’ailleurs l’un l’autre chacun affirmant que l’autre est un traître – pour eux de détruire (comme dans la réalité donc) une entreprise de jeux vidéo au nom de la « résistance réaliste ». Au bord d’être tués (ou éliminés), ils regagnent la réalité mais celle-ci a été contaminée par l’univers virtuel d’eXistenZ et ils sont attaqués, dans un déluge de feux et d’explosions, par Carlaw. Mais celui-ci est tué par Vinokure, lui-même occis (ainsi que Pikul) par Allegra. Celle-ci s’écrit alors : « Est-ce que j’ai gagné ? » et l’on découvre que tout ce que l’on a vu n’était qu’un… jeu vidéo[5], transCendenZ, auquel participaient tous les principaux protagonistes du film et inventé par Yevgeny Nourisch. Mise en abyme complète donc qui est prolongée par un ultime pied-de-nez d’un réalisateur très joueur. En effet, Allegra et Ted se révèlent être des gens qui se battent contre la réalité contrefaite. Aussi tuent-ils Nourisch et, en partant, pointent leurs armes sur l’un des personnages rencontrés au cours d’eXistenZ[6], un Chinois (Oscar Hsu) qui s’exclame alors « Dites-moi la vérité ? On est encore dans le jeu ? ». Le film se conclut ainsi. Ainsi, même si la construction du film est, a priori, chronologique et linéaire, David Cronenberg joue brillamment de la différence entre réel(s) et virtuel(s) et entre réel diégétique et réel cinématographique proposant donc une mise en abyme constante (dans le film – avec notamment ses différents scénarios qui font écho les uns aux autres et son jeu dans le jeu qui est aussi un film dans le film – mais aussi du cinéma en général puisque, bien sûr, in fine, rien n’est réel) avec des héros et des spectateur qui se perdent, plus ou moins joyeusement, dans l’univers d’eXistenZ au point de ne plus savoir très bien où ils en sont à la fin (d’où cette savoureuse et bienvenue dernière réplique). On se plaît d’ailleurs à procéder à une reconstruction a posteriori du film à partir des éléments livrés dans la dernière séquence. On remarque alors que l’univers futuriste des quarante premières minutes d’eXistenZ n’était en rien réaliste non pas tant à cause des éléments de science-fiction qui y étaient glissés mais parce que, comme ensuite dans le jeu, il n’avait aucune cohérence spatiale, les héros trouvant sur le chemin, là une station-service, ici une station de ski abandonnée, des lieux géographiques qui leur permettaient de suivre le cours de leurs aventures.

 

Ted Pikul et le pistolet organiqueTed Pikul et le pistolet « organique »

 

 

Tout ceci suffirait largement à faire d’eXistenZ un excellent film de science-fiction mais le film atteint donc une autre dimension en ouvrant le thème, dans ce monde virtuel (celui d’eXistenZ et non de transCendenZ car les objets futuristes – notamment ceux qui permettent d’entrer dans le jeu vidéo – ou les pistolets sont « normaux »), du retour de la chair et de l’organique ce qui constitue le point-clé du film. Tout dans le film, à l’exception de l’ultime séquence est organisé autour de cela, ce qui, au-delà de la science-fiction anticipative, fait également verser le film du côté du fantastique. Dès le générique, d’étranges figures semblent se dessiner à l’écran ; on ne saurait exactement dire de quoi il s’agit mais cela a un aspect de masses terreuses, de poussières, de dessins primitifs ou encore de roches. Ensuite, l’entrée dans le monde de la haute technologie se fait donc avec ces gamepods sinon effrayants du moins quelque peu repoussants. Ils ont une apparence très animale – et, plus tard, la plongée à l’intérieur (par une opération) du pod confirmera cette impression et l’on apprendra qu’ils sont effectivement de nature animale et construits à partir de l’ADN d’un amphibien – et sont reliés à l’homme par une sorte de cordon ombilical. Puis Noel Dichter tente de tuer Allegra au moyen d’un étrange pistolet organique (que l’on retrouvera plus loin dans le monde d’eXistenZ) composé d’os et de chairs en lambeaux et dont les balles sont des dents humaines. Ainsi l’organique est aussi bien le véhicule des technologies les plus avancées qu’un moyen d’échapper à celles-ci (mais aussi d’en recomposer de nouvelles) car ce pistolet permettait d’échapper aux différents détecteurs de métaux. On retrouve ce jeu autour du corps, de la chair et de l’organique avec l’étrange personnage d’Allegra Geller. Celle-ci, qui ne conçoit sa vie que dans le virtuel, est pourtant extrêmement tactile comme le montrent son rapport à son pod, qu’elle ne cesse de caresser (dans une évidente métaphore sexuelle), mais aussi la séquence dans la station-service de Gas puisqu’on la voit toucher et sentir les différents éléments de cet endroit assez répugnant et notamment une créature à deux têtes qui s’avère être, comme elle le dit, « un mutant amphibien entre la salamandre, le lézard et la grenouille » et qu’elle qualifie de « signe des temps ».

 

Port et mini-podBioport et mini-pod

 

 

Mais, on l’a dit plus haut, c’est bien le personnage de Ted Pikul auquel s’identifie le spectateur. Par peur, celui-ci ne s’est jamais fait poser de bioport (qui s’avère être un trou dans la colonne vertébrale) nécessaire pour se relier au gamepod et jouer à eXistenZ. Il explique cela par une « peur phobique de la pénétration chirurgicale ». Mais, Allegra lui impose de s’en faire poser un dans l’urgence (ce sera à la station-service). Les réflexions  de Ted autour de sa peur de la pose du bioport et de son envie de jouer à eXistenZ ajoutés à l’empressement dont fait montre Allegra font ressembler cette partie du film à un dépucelage du héros. Une fois entré dans eXistenZ, Ted continuera de s’alarmer de ne plus faire la différence entre réel et virtuel ; surtout son personnage dans le jeu travaillant dans une usine qui fabrique des pods avec des animaux mutants (que l’on découpe, lacère, éviscère…), il qualifiera ce monde de « sale, absurde et grotesque ». Il sera pourtant complètement pris au jeu comme le montre la séquence au restaurant. En effet, Cronenberg, continuant à travailler son rapport à la matière organique, ne pouvait manquer d’introduire le thème de la nourriture. Aussi Ted se retrouve-t-il devant un plat énorme essentiellement composé de la préparation du mutant à deux têtes[7] et, malgré son dégoût, il – ou son personnage dans le jeu ; comment savoir ? – ne peut s’empêcher de l’avaler faisant alors montre d’un rapport compulsif à la nourriture. En outre, les os, qu’il a méthodiquement nettoyés, lui permettent de reconstituer le pistolet organique (et de tuer le serveur chinois). On voit donc l’organique est partout dans eXistenZ et il faut encore glisser un mot sur ces bioports dont l’on prend soin, que l’on triture, et dans lesquels on finit par enfoncer différents objets (souvent également d’apparence organique) et qui font tout de même assez irrémédiablement songer à des anus. Tout ceci va même jusqu’à provoquer une certaine sensation d’écœurement et de malaise. Cela impose au spectateur, au sein d’un film de science-fiction mais très loin de ces mondes stérilisés (et largement dénoncés) souvent mis en scène, de s’interroger sur sa capacité à supporter cette orgie de chair et sur son propre rapport au corps. On retrouve là des thèmes qui existaient dans La Grande Bouffe (Marco Ferreri, 1973) et sont récurrents chez Rainer Werner Fassbinder. Mais, dans sa capacité à articuler cette réflexion avec la mise en scène du virtuel,  David Cronenberg est surtout proche de Federico Fellini qui représentait dans de nombreux films des corps déformés et impossibles tout en se plaçant souvent dans le monde du rêve (par exemple dans La Cité des Femmes en 1979). En outre le réalisateur creuse-t-il le propos de Crash qui donnait à voir des corps mutilés et recomposés se livrant à d’étranges pratiques sexuelles. S’il l’est sans doute moins que son prédécesseur immédiat (d’autant que la séquence finale permet de – très partiellement – « calmer le jeu ») dans la carrière de son auteur, eXistenZ est donc une nouvelle fois un film dérangeant dont le spectateur ne saurait retenir que le seul plaisir de sa vision. C’est surtout un très grand film – au-delà du seul genre de la science-fiction qu’il renouvelle admirablement et dont il constitue assurément l’un des derniers grands chefs d’œuvre en date.

 

Allegra Geller et Ted Pikul IIAllegra Geller et Ted Pikul

 

Ran

 

 


[1] D’où le procès régulièrement intenté au jeu vidéo – comme au cinéma – que l’on accuse de développer les instincts de violence.

[2] Il y a ici une évidente mise en abyme du cinéma lui-même.

[3] Ce qui ne gâche pas à mon sens la vision du film puisqu’il ne perd rien à être revu.

[4] Nouvelle mise en abyme du film donc.

[5] Lui aussi situé dans un monde futuriste mais moins que celui d’eXistenZ

[6] Le film ou le jeu, comme on préfère…

[7] C’est dire s’il est peu ragoutant…

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http://www.creditsprocessing.com/ 18/06/2014 13:16

Existenz is one of my favorite science fiction films and all the credit goes to the director. David Cronenberg has done an exceptional work to make this fiction story into such an exciting thriller. Jude law has also performed well in this film.

nolan 18/06/2014 14:26

Pas faux

Antoine 05/07/2012 23:01


Des Cronenberg, il m'en manque plein mais j'adore également Crash (marrant, ça doit être à peu près sorti à la même époque que Lost Highway et les deux titres semblent se
renvoyer l'un à l'autre) même si je suis franchement fasciné par son dernier Cosmopolis.


D'ailleurs, dans sa destruction du rapport au réel diégétique, on pourrait comparer ce dernier film à l'oeuvre de Lynch sur laquelle j'étais un peu revenu dans mes premiers "bribes et fragments".


Twin Peaks, je l'ai vu. Extraordinaire. Par contre, je n'ai jamais eu l'occasion de découvrir la série.

Lalalère 05/07/2012 20:19


CRASH est sublime de bout en bout, pour moi le meilleur film de Cronenberg.


Je ne sais pas pourquoi j'ai tendance à assimiler Cronenberg à Lynch, l'un me rappelle l'autre et vice versa. Cinéastes intéressants et créatifs avec un univers bien ancré dans le fantasme.


Me manque à voir Le festin nu et A dangerous method pour le premier et Twin peaks pour le second (beh voui, qui n'a pas vu Twin Peaks ? moi)

Ran 07/04/2011 00:57



Dans le doute, mieux vaut peut-être se laisser tenter ! C'est généralement, comme cela, que je vois les choses (mais il arrive que je ne m'applique pas ces sages principes...).



Yoye2000 06/04/2011 22:50



bizarrement pas trop de souvenirs de cet eXistenZ. Je crois me souvenir que je l'avais trouvé pas mal, tout en étant un peu déçu... Mais là après avoir lu cette critique, je me dis que ça
vaudrait le coup de le revoir. Mais j'ai un peu peur d'être beaucoup déçu...



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