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Fantasmes et amours perdus : 2046, le fantasme du temps (2)

19 Novembre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Fantasmes et amours perdus

Avec Bai Ling, la première relation amoureuse de Chow Mo Wan sera éminemment mais uniquement charnelle. Car dépasser cela était impossible pour un homme pris entre deux univers…
 

Fantasmes et amours perdus

I - Zabriskie Point : le fantasme du moment (1) et (2)

II - 2046 : le fantasme du temps

 

c) Su Li Zhen : « J’ai dans les bottes des montagnes de questions où subsiste encore ton écho »

 

d) Bai Ling: « L’amour physique est sans issue »[1]

 

Bai Ling (Zhang Ziyi)

 

« Certaines femmes inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard. »

 

Charles Baudelaire (extrait du Désir de peindre in Le Spleen de Paris)

 

Si pour traiter de cette première relation amoureuse de Chow Mo Wan (Tony Leung) dans 2046 (Wong Kar Wai, 2004), j’ai choisi d’ouvrir sur cet extrait qui conclue le magnifique poème en prose de Charles Baudelaire, Le désir de peindre, c’est justement pour qualifier exactement ce qu’elle n’est pas. Sans même parler de désirer « mourir lentement sous son regard », il est visible que Chow Mo Wan ne souhaite que « vaincre et jouir » de ce superbe objet de fantasmes que constitue Bai Ling (Zhang Ziyi). Le premier verbe a toute son importance car le processus de séduction du héros est bien celui d’un combat[2] dont la victoire n’est obtenue qu’après avoir couché avec Bai Ling. Ainsi, leur relation sera uniquement – ou presque – charnelle et donc jamais complètement amoureuse. Pourtant, celle-ci se place d’abord sous d’autres auspices puisque Chow Mo Wan et Bai Ling sortent, pour la première fois, ensemble lors d’une des nombreuses soirées de réveillon de Noël qui parcourent le film[3]. Et Chow Mo Wan propose alors à Bai Ling d’être son « compagnon[4] de bar ». Mais si cette relation évoluera donc vite vers des rapports sexuels fréquents et débridés, cette idée de compagnonnage de bar n’en est pas moins intéressante. En effet, elle montre que Bai Ling – à la différence, on le verra, de Wang Jin Wen (Faye Wong) – appartient au même univers que Chow Mo Wan c’est-à-dire celui des bars et des dancings de Hong Kong ; celui, donc, de la nuit dans lequel Chow Mo Wan est devenu ce « roi du flirt » comme il se définit lui-même. Ainsi, voisine de Chow Mo Wan dans l’hôtel qu’il habite – et, donc, occupante de cette fameuse chambre 2046[5] –, Bai Ling vit de ses charmes dont elle fait profiter ses nombreux amants. Aussi leur relation se placera sous le signe du sexe mais aussi – même s’il s’agit là d’un jeu – de l’argent et s’ancre donc dans le matérialisme le plus cru échouant toujours à sortir de cette unique logique qui n’est qu’une impasse.

 

Bai Ling et Chow Mo Wan (Tony Leung)

 

En effet, cela signe l’échec même de cette relation. On l’a dit, Chow Mo Wan est un homme qui vit enfermé dans le passé d’une relation amoureuse inaccomplie[6]. Et, rien ne montre son envie de s’épanouir dans ce nouvel univers qui est le sien. S’il le domine et s’il y jouit, il est visible qu’il ne l’aime pas. Aussi ne peut-il réellement aimer Bai Ling et ce par honnêteté vis-à-vis de lui-même. Pourtant, Bai Ling rêve, elle aussi, d’une vie différente. Qui, d’abord, s’écrirait dans un ailleurs qui, pour elle, se nomme Singapour qu’elle finira par rejoindre à la fin du film. Mais pour Chow  Mo Wan, d’ailleurs, il n’y a plus si ce n’est dans le monde de ses rêves dont il ne peut sortir – 2046, donc – et qui peut-être « n’importe où pourvu que ce soit en dehors du monde »[7] donc, en aucun cas, à Singapour, ville qu’il connaît depuis bien longtemps. Mais surtout, Bai Ling voudrait une autre relation avec son amant qui ressemblerait davantage à une histoire d’amour normale. Elle souhaite donc qu’il renonce à ses maîtresses comme elle n’aurait plus alors que lui comme amant. Elle est même prête à restreindre le cadre de ce « contrat » à leur seul hôtel. Mais, dès cette demande formulée, elle se heurte au très ferme refus de Chow Mo Wan et cela implique la fin de leur relation.

 

Bai Ling et Chow Mo Wan

 

Il ne s’agira pourtant pas là de leur dernière rencontre. Les deux personnages se retrouveront à la fin du film[8] et Chow Mo Wan saura se montrer chevaleresque avec Bai Ling[9] la sortant d’une situation difficile et lui donnant l’argent qui lui manque pour quitter Hong Kong pour Singapour. Dans cette dernière séquence, le comportement du héros tranche donc avec l’espèce de cynisme affiché tout au long de sa relation avec Bai Ling. Cela montre, en tout cas, qu’il a une vraie tendresse pour celle-ci et sa réelle générosité n’est ni fausse, ni mécanique. Mais, en aucun cas, cette tendresse ne peut être prise pour de l’amour et l’on ne peut croire que leur relation aurait pu être différente comme voudrait, dans ses ultimes instants, l’envisager Bai Ling.

 

B

ai Ling

 

En effet, celle-ci représente donc le monde dans lequel Chow Mo Wan a choisi de s’enfermer après le départ de Su Li Zhen (Maggie Cheung). Et sans doute ne le fait-il que par dépit et n’y trouve-t-il que de maigres satisfactions – ou consolations – qui sont loin de lui faire oublier son amour perdu. Accepter une vraie relation avec Bai Ling reviendrait donc à s’enfermer complètement et définitivement dans la nuit de Hong Kong et devenir à ses propres yeux ce qu’il représente pour les autres notamment ceux qu’il appelle ses amis. Or, le problème de Chow Mo Wan est qu’il ne veut pas renoncer à cette part de lui-même qu’il a découverte avec Su Li Zhen et qu’il a depuis laissée en jachère. Son vrai monde, c’est 2046 et Bai Ling n’y joue aucun rôle. Au contraire, elle n’est que la plus charmante des représentantes du monde réel auquel Chow Mo Wan a plus ou moins renoncé. Ainsi, son comportement vis-à-vis de celle-ci, tour à tour cynique – il joue là son rôle de viveur – et généreux – c’est, sans aucun doute, sa nature profonde –, est-il dénué d’incohérence. Avec Bai Ling, il ne pouvait y avoir que de l’amour physique et celui-ci, comme le chantait Serge Gainsbourg, était bel et bien « sans issue ». Aussi, contrairement à ce qu’espérait Bai Ling, tout changement de nature de leur relation était, de facto, impossible. Et, dans un autre temps, dans un autre lieu, elle n’aurait sans doute même pas existé car elle ne pouvait prendre pour cadre que cet univers que Chow Mo Wan a choisi par défaut[10]. A l’inverse, avec Wang Jin Wen, Chow Mo Wan semble penser que tout aurait pu être différent s’ils s’étaient rencontrés à un autre moment. Il est vrai que cette nouvelle relation – qui est, elle, parfaitement platonique – semble l’exact inverse de celle qu’il a entretenu avec Bai Ling si ce n’est – mais c’est bien là le plus important –, qu’une nouvelle fois, l’échec est inévitablement au bout. J’y reviendrai dans mon prochain texte.

 

Ran

 

Bai Ling et Chow Mo Wan

Vers Wang Jin Wen

2046 (2004), de Wong Kar Wai


[1] Serge Gainsbourg in Je t’aime, moi non plus.

[2] Il n’est qu’à considérer la (relative) violence de leur première entrevue dans la chambre de Bai Ling quand Chow Mo Wan tente de lui faire accepter un cadeau. De plus, tous leurs rapports sexuels seront marqués par une certaine rudesse.

[3] Ce n’est toutefois pas la première fois qu’ils se rencontrent et les deux personnages ont notamment passé beaucoup de temps à s’observer par chambres interposées.

[4] Et non sa compagne…

[5] Celle-ci a, auparavant, été occupée par Mimi/Loulou (Carina Lau) qui, elle aussi, appartient à cet univers de la nuit de Hong Kong.

[6] Relation amoureuse qui telle que l’a vécue Chow Mo Wan – et surtout désormais telle qu’il s’en souvient – était très éloignée du matérialisme comme l’est le monde de 2046.

[7] Pour citer à nouveau Charles Baudelaire (Anywhere out of the world toujours dans Le spleen de Paris).

[8] Il s’agit même des toutes dernières séquences avant le très beau générique de fin.

[9] Il le sera tout autant avec la deuxième Su Li Zhen (Gong Li) et Wang Jin Wen. Cela montre, à mon sens, que Wong Kar Wai a – tout au long du film – une très grande sympathie pour son héros. Simplement, celui-ci a choisi de se perdre.

[10] Il n’a d’ailleurs sans doute choisi cet univers que pour deux raisons. D’une part, parce qu’il y est doué. D’autre part, et surtout, parce que c’est là qu’il y souffre le moins.

 

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