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Fantasmes et amours perdus : Zabriskie Point, le fantasme du moment (1)

12 Novembre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Fantasmes et amours perdus

Pour commencer cette nouvelle série, j’ai choisi Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni, 1970). Et avant d’aborder la rencontre entre les deux héros, je m’intéresse à celle entre le réalisateur et les Etats-Unis, pleine de fantasmes – de grandeur et/ou de révolution – brisés.

 

Fantasmes et amours perdus

 

I - Zabriskie Point : le fantasme du moment

 

a) Un Européen en Amérique : un point de rencontre

 

Michelangelo Antonioni (1912-2007)

 

Zabriskie Point (1970), c’est l’histoire d’une rencontre. Du point de vue du scénario, puisque le film narre la courte relation entretenue par les deux héros, Mark (Mark Frechette) et Daria (Daria Halprin) mais aussi celle entre Michelangelo Antonioni et les Etats-Unis. Le réalisateur, entré au panthéon des grands du cinéma avec L’avventura (1960), arrive ainsi dans ce pays qui domine politiquement (avec l’Union soviétique) et économiquement le monde à la fin des années 1960 pour y tourner son unique film américain[1]. D’un point de vue historique, cette rencontre ne manque pas de sens. En effet, c’est un homme de la vieille Europe qui vient dans ce nouveau monde qui, géopolitiquement, a pris sa place. Or, Antonioni est attentif aux changements qui secouent le monde – et plus particulièrement sa jeunesse – comme il l’a montré dans son film précédent, Blow Up (1967), qui se situait au cœur du Swinging London. Mais cette dernière œuvre s’ancrait encore dans l’ancien monde européen. La rupture est donc là plus profonde et se révélera extrêmement féconde[2]. Michelangelo Antonioni est ainsi l’un des enfants de cette Europe nostalgique de sa puissance perdue. En tant qu’Italien, ce regret remonte même à l’époque de l’Empire romain, la seule où l’Italie fut véritablement au centre du monde. Antonioni ne résista d’ailleurs pas, dans sa jeunesse, à la tentation fasciste et soutint le régime de Mussolini[3]. Comme tous les Européens de son époque, il fut également un témoin privilégié de l’irrémédiable affaiblissement politique[4] de la région du monde dans laquelle il vivait. Or, il fut bien obligé de faire le – terrible – constat que les pays européens étaient seuls responsables ou presque de ce destin. Leur civilisation si brillante et raffinée, notamment du point de vue artistique et même plus largement culturel, s’était largement compromise et perdue dans des passions nationalistes et la barbarie de deux guerres mondiales. Ainsi, elle ne devait plus constituer le centre du monde.

 

Zabriskie Point – Les étudiants révolutionnaires

 

Aussi, pour percevoir les mutations du monde contemporain, Antonioni se devait-il d’aller aux Etats-Unis[5] c’est-à-dire ce pays héritier de la culture européenne – et plus particulièrement anglo-saxonne – mais qui ne manque pas d’apparaître aux Européens comme légèrement décadent[6].

 

Zabriskie Point dans Death Valley

 

En même temps, les Etats-Unis sont le pays roi du cinéma[7] – cet art d’un XXe siècle que ce pays domine – et, dans Zabriskie Point, Michelangelo Antonioni ne manque pas de se réapproprier les références  du cinéma américain. Ainsi situe-t-il largement son film dans les paysages majestueux et immenses de la Death Valley ce qui ne manque pas d’évoquer – même si le film se situe à l’époque contemporaine – la mythologie américaine du western et notamment ceux de John Ford. On ne peut également s’empêcher de penser en regardant Zabriskie Point aux films du plus célèbre – même s’il est Britannique – des réalisateurs de la grande époque hollywoodienne, Alfred Hitchcock. Ainsi, une courte séquence est située à Phoenix où commence Psychose (1960) et le héros des Oiseaux (1963), Rod Taylor (qui joue le rôle du promoteur immobilier Lee Allen), figure au casting de Zabriskie Point. Plus fondamentalement, la longue séquence dans laquelle Mark tourne dans un petit avion au-dessus de la voiture de Daria rappelle irrémédiablement – même si le traitement du suspense est bien différent – celle, célébrissime, de La mort aux trousses (1959) lorsque Cary Grant est attaqué par un avion. Mais, au-delà de ces réflexions sur son art – et son histoire –, ce qui plus particulièrement intéresse Michelangelo Antonioni est donc de regarder le monde en train d’évoluer. Il s’intéresse donc aux nouvelles cultures mais ne se limite pas au cinéma et, comme dans Blow Up, son film s’accompagne de la musique pop-rock qu’écoute la jeunesse tant américaine qu’européenne[8].

 

Zabriskie Point – la décoration de l’avion

 

Plus largement, Antonioni réfléchit aux mutations politiques et économiques du monde. Aussi, nos deux héros partent-ils de deux endroits bien différents. Les Etats-Unis sont alors en pleine guerre du Vietnam et la contestation monte un peu partout dans le pays notamment sur les campus universitaires. On montre donc Mark, dans l’introduction, au cœur d’une assemblée générale de faculté à Los Angeles. Il y est donc question de l’engagement américain au Vietnam mais aussi de ségrégation raciale et surtout de la possibilité d’une révolution marxiste. Mark, d’ailleurs, rencontrera Daria après avoir fui la ville en avion car la police le recherche pour un meurtre – qu’il n’a pas commis – d’un policier lors d’une manifestation universitaire. Quant à Daria son itinéraire commence à Phoenix dans un haut lieu du capitalisme triomphant c’est-à-dire le siège d’une société dans laquelle son patron, Lee Allen, négocie un contrat de plusieurs centaines de millions de dollars pour créer un faramineux projet immobilier. La civilisation américaine de la consommation (et de la mort de Dieu) avec sa publicité et ses loisirs de masse mais aussi son manque d’idéologie est ainsi regardée et mise à nue par Antonioni[9]. Or, celui-ci semble la juger – en raison même de son manque d’horizon autre qu’une consommation toujours plus grande – sévèrement. Et, Daria, à la fin de son aventure ne rêve d’autre chose que de voir la superbe villa de son patron exploser comme pour en finir définitivement avec cette civilisation décadente de l’argent-roi. Pourtant, Daria – comme Antonioni – semble alors s’écrier, comme le Stravoguine des Démons de Dostoïevski : « J’aimerais tout détruire si cela servait à quelque chose ». Car, Antonioni ne prend pas parti pour la révolution marxiste et semble voir dans celle-ci également une impasse. Ainsi Mark est-il bien trop individualiste[10] pour adhérer véritablement aux projets des révolutionnaires ou de ceux qui se prétendent tels. Ainsi les deux héros sont-ils – et ce dès le début du film et leur rencontre ne fera que confirmer cela – en rupture avec les systèmes de valeurs qu’ils semblaient devoir incarner. Aussi, pour un Européen arrivé aux Etats-Unis, les fantasmes de grandeur séculaire – le triomphe de la démocratie libérale ; la possibilité d’une révolution – semblent bien définitivement s’estomper.

 

Zabriskie Point – Daria (Daria Halprin) devant l’explosion de la maison

 

Tout serait-il donc perdu? La pensée d’Antonioni serait-elle anarchiste[11]? Doit-on rester sur ce constat d’échec? Non pas, car – au-delà du politique – Zabriskie Point est un film en état de grâce qui propose un fragment d’éternité : le moment – éphémère – d’une rencontre.

 

Zabriskie Point – Mark (Mark Frechette) et Daria

 

Ran

La suite

Zabriskie Point (1970) de Michelangelo Antonioni


[1] Dans Profession : reporter (1975), Antonioni fera tourner Jack Nicholson mais il s’agit là d’une production européenne.

[2] Même si Zabriskie Point est loin – malgré toutes ses qualités – d’être l’œuvre la plus célèbre et célébrée d’Antonioni.

[3] Jeune critique de cinéma, il alla même plus loin en célébrant la plus sinistre œuvre de propagande du régime nazi, Le juif Süss (Veit Harlan, 1938) qui, même au-delà de son antisémitisme, n’est guère reconnue pour ses qualités formelles…

[4] Car l’Europe, après la Seconde guerre mondiale, retrouva rapidement  la croissance économique mais ne joua jamais plus un rôle politique de premier plan sur la planète.

[5] Il ira en Chine un peu plus tard pour y tourner Chung kuo, la Chine (1973).

[6] En fait, pour les Européens – dont beaucoup entretiennent, notamment en France, un rapport d’attraction/répulsion pour ce pays –, les Etats-Unis sont, à la fois, l’image de ce que l’Europe a été – comme centre d’impulsion politique, économique et culturelle – et de ce qu’elle sera. Cela s’explique par une culture largement commune entre Europe et Etats-Unis – d’où des transferts perpétuels dans les deux sens – mais aussi quelques différences notamment – et c’est fondamental – en ce qui concerne les rapports à l’espace et à la nature ce qui ne manquera pas d’intéresser Antonioni dans Zabriskie point. Concernant la vision d’un Européen sur les Etats-Unis, je ne peux m’empêcher – même si cela est fort exagéré – de citer Georges Clemenceau : « L’Amérique est le seul pays passé directement de la barbarie à la décadence sans passer par la case civilisation ».

[7] Même si, ironiquement, en 1970, l’âge d’or du cinéma américain – ou plutôt hollywoodien – est achevé depuis environ une décennie alors que les réalisateurs italiens – Antonioni, donc, mais aussi Rossellini, Fellini, Visconti, Risi, Ferreri,… – sont au sommet de leur créativité.

[8] On notera la superbe composition du groupe Pink Floyd pour le film notamment dans la séquence finale dans laquelle la maison de Lee Allen explose dans la pensée de Daria.

[9] Faisons deux remarques – d’importance – sur cette civilisation. D’une part, dans celle-ci, la consommation – Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944), sur lequel je reviendrai, le mettait déjà en évidence – est également sexuelle car Daria (une belle jeune femme) est, à l’évidence – même si ce n’est pas tout-à-fait explicite –, la maîtresse de Lee Allen (un riche homme d’affaires). D’autre part, cette civilisation américaine est, bien sûr, également celle de l’Europe.

[10] Or cet individualisme est constitutif de la nature humaine. Mark n’est donc pas un cas à part et sa difficulté à adhérer à un mouvement révolutionnaire collectif semble plutôt montrer, dans l’esprit d’Antonioni (même si celui-ci a probablement une vague sympathie pour les engagements de jeunesse), qu’une révolution est vouée à l’échec.

[11] On peut néanmoins remarquer que les figures de l’ordre établi – notamment les forces de police – sont fort malmenées dans le film mais cela ne constitue pas son fond et reste finalement périphérique.

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Tietie007 31/10/2016 18:00

Un film pessimiste, qui prendra tout son sens dans la mort précoce de Mark Fréchette.

Benjamin 05/06/2013 15:01

Belle approche politico-sociale.

Je ne crois pas que ce soit Phoenix la ville où les entrepreneurs se trouvent, même si cette ville est bien citée. La preuve me semble-t-il, c'est quand ils prennent la voiture, la radio évoque un chantier à LA et l'un des deux bonhommes fait une remarque qui les concerne en disant quelque chose comme "nous en Californie".

Sinon, je ne savais pas les engagements douteux du réalisateur dans sa jeunesse.

Antoine 27/03/2013 21:44


Ah, oui, mosaïque, je n'aurais pas dit ça comme ça.

Tietie007 25/03/2013 06:15


J'ai beaucoup aimé ce film, que je viens juste de voir. Très mosaïque.

Ran 06/04/2011 15:44



Bonjour Anarion.


Merci pour ce commentaire. Il est évident que je n'ai pas fait le tour de ce chef d'oeuvre dans mes deux textes. Sur l'aspect politique, je suis d'accord. Il y a cet intérêt pour les mouvements
(pseudo) révolutionnaires américains et la jeunesse. Mais malgré l'empathie dont il fait montre, Antonioni ne croit pas beaucoup à cette forme de contestation (l'histoire lui donnera d'ailleurs
raison) et le héros se situe en marge du collectif.


Sur la rencontre, il y aurait mille-et-une choses à dire. Pour moi, il est évident qu'Antonioni est un très grand (le plus grand peut-être) cinéaste du désir. La découverte récente - postérieure
à l'écriture de ce texte - de L'Avventura, L'Eclipse et La Notte m'aura renforcé dans cette conviction. C'est aussi un cinéaste de la rencontre - comme Jarmusch
aujourd'hui - et il se passe énormément de choses (il y a donc construction, je suis tout à fait d'accord) durant ce très court laps de temps. Pour une raison de cohérence interne à la série (qui
revient à un simple problème de vocabulaire), je n'ai pas trop insisté sur la dilatation du temps (on retrouve là un principe hitchcockien même si c'est pour de tout autres motivations) car je
souhaitais faire se succéder, dans la représentation des formes amoureuses, ce que j'ai appelé "le fantasme du moment" (Zabriskie Point, donc), "le fantasme du temps" (2046 qui
serait donc plus exactement celui du temps long) et "le fantasme de la mort" (Vertigo).


Mais, sur le seul Zabriskie Point et les précisions apportées dans ce commentaire, je pense que nous sommes d'accord.



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