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Fellini-Satyricon : Images d’un monde sans Dieu

16 Avril 2010 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Un auteur, une œuvre

L’Empire romain, premier siècle après Jésus Christ. En adaptant librement Pétrone, Federico Fellini peut donner libre court à son art de la profusion baroque. Mais, en creux, il nous donne à voir un monde qui, comme le nôtre, est privé de dieu(x) et, se faisant sinon prophète du moins moraliste, en montre tous les dangers.

 

 

Un auteur, une œuvre

 

 Fellini-Satyricon (Federico Fellini, 1969) : Images d’un monde sans Dieu

 

Federico Fellini

Federico Fellini (1920-1993)

 

« Dieu est mort ». En fait, Friedrich Nietzsche n’est nullement prophétique lorsqu’il écrit cela mais se contente juste d’un constat pour le moins brutal. Mais quant à tirer toutes les conséquences de celui-ci, il faudra du temps. Beaucoup. Car le « malaise dans la civilisation »[1] , est très profond et celle-ci, dans la première moitié du XXe siècle, passera bien près du suicide. Car que peut signifier un monde privé de Dieu – ce macguffin absolu –, nous n’en avons aucune idée[2]. Le cinéma, art du XXe siècle[3], se devait de se pencher sur cette question. C’est le cas de Stanley Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’espace[4] (1968). Un an plus tard, Federico Fellini le fait à son tour, en adaptant librement[5] Pétrone (auteur romain du premier siècle après Jésus Christ), dans Fellini-Satyricon. Le « maestro », symbole de l’âge d’or du cinéma italien, qui s’est fait connaître en traitant de sujets contemporains (en rompant toutefois avec le néoréalisme) dispose, depuis 1960 et la palme d’or obtenue au festival de Cannes par La Dolce Vita, d’une immense notoriété et s’intéresse de plus en plus – comme le montre notamment depuis Huit et demi (1963) – au rapport entre rêve et réalité. Changement de cap, du moins en apparence, avec Fellini-Satyricon, son dixième long métrage, qui se situe donc dans le lointain passé romain mais qui n’a rien à voir toutefois avec un quelconque péplum. Ce film se place ainsi à une époque durant laquelle Dieu n’existait pas encore. Dès lors, le monde mis en scène par Federico Fellini est sans doute plus proche du nôtre qu’il n’y paraît de prime abord. Ce film a, en tout cas, vocation à nous faire réfléchir sur notre civilisation et ses possibles évolutions.


Ascylte, Encolpe et l'esclave

Encolpe (Martin Potter), Ascylte (Hiram Keller)

et l’esclave (Hylette Adolphe)

 

Il faut tout d’abord souligner que l’on est bien, sans équivoque possible, dans un monde mis en scène par Federico Fellini. On retrouve, en effet, le souffle, le baroquisme ou encore la beauté qui lui sont propres. Ainsi, à part peut-être dans cette courte séquence durant laquelle un couple (Joseph Wheeler et Lucia Bosé) se suicide presque calmement, tout n’est qu’emportement et profusion dans ce Fellini-Satyricon. On va ainsi, en suivant le périple des héros, Encolpe (Martin Potter) et Ascylte (Hiram Keller), de fête en fête ou plutôt d’orgie en orgie, passant parfois par des situations de grande infortune, sans que jamais le film ne semble marquer de véritable pause. On retrouve également ce rapport entre rêve (ou illusion) et réalité qui marque de plus en plus la filmographie de Federico Fellini. Souvent, les héros semblent, bien que la plupart des séquences soient censées se dérouler en extérieur, sur la scène d’un théâtre[6] et le réalisateur ne cherche guère à masquer qu’il a tourné son film en studio. Surtout, si l’on peut supposer que la narration est strictement linéaire et que les aventures des héros est présentée de façon absolument chronologique, de nombreuses ellipses temporelles interviennent au cours du film lui donnant un côté extrêmement haché. Ainsi, après s’être perdus, Encolpe et Ascylte se retrouvent sans que l’on sache véritablement pourquoi puis passent d’une situation à une autre, complètement différente, sans qu’aucune transition ne soit ménagée. Le spectateur est d’autant plus perdu qu’un personnage, Eumolpe (Salvo Randone), donné pour mort dans la première moitié du film peut réapparaître à la fin de la seconde sans qu’aucune explication ne soit donnée. Enfin, on ne sait jamais vraiment où se situent les personnages car, s’ils quittent rapidement Rome, ils errent ensuite dans les larges frontières de l’Empire romain mais rien ne vient préciser à quel endroit ils sont exactement. En ce sens, comme beaucoup d’autres films de son réalisateur, Fellini-Satyricon est une œuvre troublante dans laquelle le spectateur perd rapidement tous repères spatio-temporels[7]. Il doit donc s’abandonner au rythme du film et laisser Federico Fellini seul maître du jeu dans la mise en scène de son imaginaire.

Le festin chez Trimalcion

Le festin chez Trimalcion (Mario Romagnoli au centre)

 

Ajoutons à cela qu’il n’y a pas vraiment d’histoire dans ce Fellini-Satyricon en ce sens qu’il n’y a guère plus de point de départ que de point d’arrivée. On croit certes un temps que l’essentiel sera la dispute – qui met un terme à leur amitié – entre Encolpe et Ascylte pour les faveurs du jeune Giton (Max Born) mais celui-ci disparaît, sans que l’on ne se rende compte, du film alors que les deux héros continuent à vivre des aventures communes. Fellini-Satyricon est donc une succession d’épisodes dont le seul lien semble être Encolpe qui est n’est jamais très loin du cœur de l’action. Ainsi, le verra-t-on successivement se battre avec Ascylte puis récupérer Giton au cours d’une représentation théâtrale et l’emmener dans une sorte d’immense bordel troglodyte – dans lequel cohabitent notamment des prostituées, des enfants, des alchimistes, des musiciens et où l’on boit le sang d’un animal fraichement tué alors que se déroulent toutes sortes de spectacles. Après l’écroulement de celui-ci, il rencontre le poète Eumolpe qui l’emmène chez le nouveau riche – qui se pique également de poésie – Trimalcion (Mario Romagnoli) qui donne un immense festin. Celui-ci, après avoir régalé ses invités d’un déluge de nourritures les plus diverses, organise un faux enterrement durant lequel on fait mine de pleurer sa mort. Après cela, Encolpe retrouve Ascylte et Giton et tous sont alors prisonniers de Lichas (Alain Cuny). Celui-ci organise – une nouvelle fois, on moque un rite sacré – un faux mariage entre lui-même et Encolpe. Parvenus sans que l’on ne sache trop comment à recouvrer leur liberté, ils se rendent dans la demeure du couple suicidé et y font l’amour avec la seule esclave (Hylette Adolphe) qui y est demeurée présente. Puis, en commettant plusieurs meurtres, ils enlèvent un jeune hermaphrodite (Pascale Baldassare) – considéré comme un oracle et un demi-Dieu – qui ne tarde pas à trouver la mort. Sans qu’aucune transition ne soit ménagée, Encolpe se retrouve à combattre un gladiateur déguisé en minotaure (Luigi Montefiori). Il est vaincu mais on apprend rapidement qu’il ne s’agit que d’une farce – menée aux dépens d’un étranger – car on s’apprête à fêter le dieu du rire. Durant la même séquence, Encolpe échoue à faire l’amour à une femme et semble sombrer dans une sorte de dépression. Réapparaît alors un Eumolpe devenu riche qui le conduit dans un « jardin des délices »[8] mais Encolpe n’y retrouve pas sa virilité. Il le fera enfin auprès de la magicienne Œnothée (Donyale Luna). Retrouvant sa gaieté et voulant profiter d’une jeunesse dont, dit-il, « la fleur est trop vite fanée », il ne s’arrête guère à la mort d’Ascylte, ni à celle d’Eumolpe – qui a comme ultime volonté d’être mangé par ceux auxquels il lègue ses biens[9] – et embarque sur un bateau pour une terre inconnue. Là, il raconte (en voix off[10]) son voyage avant d’être, sur une petite terre en ruines, transformé en peinture comme les autres personnages du film qui se termine sur cette dernière image. Bref, on le voit, guère de cohérence et même un côté quelque peu picaresque dans les aventures d’Encolpe et d’Ascylte.

Giton et Encolpe

Giton (Max Born) et Encolpe

 

Mais si, de par leur côté spectaculaire et outré, certaines de ces séquences sont fort réjouissantes, ne manque tout-de-même, in fine, pas de se poser la question du sens de tels aventures. Et, de fait, il ne semble guère y en avoir[11] car le monde de Fellini-Satyricon est abandonné des dieux. Il se situe ainsi au premier siècle de notre ère c’est-à-dire que les Dieux romano-grecs sont en train de mourir alors que le Dieu chrétien n’est, lui, pas encore vraiment né. Ainsi, pas plus qu’elles ne sont marquées par une quelconque morale catholique, les aventures de nos héros n’ont rien à voir avec celles des Héros grecs. Et si, à l’inverse d’Ascylte qui ne cesse de rire de tout, le personnage d’Encolpe est parfois empreint d’une certaine gravité, celle-ci a de très sérieuses limites et les épisodes de sa vie sont loin rappeler les aventures homériques[12]. Ainsi, à l’instar du monde actuel, la religion est, dans Fellini-Satyricon, réduite à une sorte d’amusement et de rites sans contenu, toute trace de sacré ayant disparu au point que l’on puisse facilement se moquer de celui-ci ce dont les personnages ne se privent d’ailleurs guère. Dans ces conditions, à quoi se résume alors la morale ? Eumolpe, par exemple, fournit la réponse en affirmant que le monde est désormais décadent à cause de l’argent et qu’il y a maintenant « plus de beauté dans un lingot d’or (…) que dans les œuvres de Phidias »[13]. On peut également citer la conclusion – qui déclenche les éclats de rire – de l’histoire de la veuve (racontée au cours du faux enterrement de Trimalcion) : « mieux vaut un amant vivant qu’un mari mort ». Ainsi, dans le monde sans Dieu de Fellini-Satyricon, de morale collective, il n’y a plus et tout (y compris le crime) semble dès lors permis. Les héros sont absolument libres – et font grand cas de cette liberté – mais cela ne les amène qu’à une vie de débauche comme le montre notamment l’exemple de Trimalcion (qui ajoute la fortune à la liberté). Le regard porté sur ce monde par Federico Fellini est donc sans guère de concessions et il ne semble pas apprécier ses jeunes héros. Cela annonce son Fellini-Casanova (1976) dans laquelle il fera de cette incarnation du libertinage (jouée par Donald Sutherland) un bien triste pantin. Cependant Federico Fellini n’a rien d’un cinéaste catholique car il sait notamment que Dieu est mort[14] mais il montre, par un détour par un passé imaginaire et baroque, les dangers que font peser sur la civilisation une telle perte de repères. En quelque sorte, la conséquence d’un monde sans Dieu est un monde d’absolu libéralisme[15]. Si cela peut être une chance, une grande réflexion s’impose également qu’à l’évidence les héros de Fellini-Satyricon n’ont absolument pas faite. Le mérite du cinéaste – qui fait là montre d’une grande acuité et adopte une position de moraliste – est, à travers ce film, de nous permettre de commencer à nous poser cette question. Celle-ci, sans aucun doute, est la plus fondamentale de notre temps. En avons-nous vraiment conscience ?

La danse de Fortunata lors du festin chez Trimalcion

La danse de Fortunata (Magali Noël) lors du festin chez Trimalcion

 

Antoine Rensonnet

 

 

[1] Pour reprendre le nom d’une œuvre d’une œuvre célèbre de Sigmund Freud (1929).

[2] Notamment du point de vue de la morale. La mort de Dieu implique nécessairement – ce que le communisme voulait nier – qu’une morale collective cède la place à une éthique individuelle (toute l’œuvre de Fiodor Dostoïevski est, par exemple, traversée par ce problème qu’il laisse, malgré son génie, sans solution) extrêmement complexe à définir. D’où la nécessité du religieux qui, malgré son immense nocivité, reste un frein à certaines dérives. De sorte que le mot prêté à cette vieille baderne d’André Malraux (1901-1976) – écrivain brouillon, communiste sans vraies convictions (ce qui, à tout prendre, vaut mieux…), gaulliste opportuniste et grandiloquent ministre de la Culture au début de La VeRépublique – : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » est sans doute vrai. Le monde actuel n’est pas, malheureusement, intellectuellement mûr au point de se priver de la ressource offerte par le sentiment religieux et il aurait toute chance de s’effondrer sans la béquille que représente celui-ci.

[3] Pour un approfondissement de mon point de vue sur les idées de ce début de texte, je renvoie à mon « histoire et théorie générale du cinéma » notamment les trois premiers textes.

[4] Et aussi dans son vrai/faux jumeau Orange mécanique (1971) ; voir mon texte sur 2001, L’Odyssée de l’espace .

[5] Comme le souligne le carton qui annonce le titre du film.

[6] C’est tout particulièrement net dans la première scène du film durant laquelle Encolpe semble déclamer une longue tirade.

[7] Notons que ce n’est d’ailleurs pas le cas des héros. Aussi le processus d’identification du spectateur à ceux-ci est-il rendu très difficile.

[8] Qui, encore une fois, a des allures d’immense bordel.

[9] Ainsi, aux nombreux crimes et à la permanente débauche sexuelle, s’ajoute pour finir l’anthropophagie…

[10] On entend, à plusieurs reprises, Encolpe en voix off durant le film mais ce procédé est assez peu utilisé car il sert essentiellement à fournir des renseignements destinés à la compréhension de l’intrigue. Or, comme on l’a vu, ceux-ci sont limités au strict nécessaire…

[11] De manière certes tout-à-fait différente, on peut rapprocher cela de la conclusion que je tirais de Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987 ; voir mon texte).

[12] Ne serait-ce que parce que dans les cycles épiques grecs, la narration présente une certaine continuité et doit se conclure – comme le montre L’Odyssée – par un retour du Héros dans sa terre.

[13] Mais, dans la seconde partie du film, Eumolpe, devenu riche, adoptera exactement le même mode de vie que Trimalcion.

[14] Et il ne le regrette pas car sa liberté s’exerce dans ses films – et dans ses rêves.

[15] Celui-ci ne saurait d’ailleurs se résumer au seul libéralisme économique. De manière visionnaire, Federico Fellini montrera d’ailleurs, dans Ginger et Fred (1985), les ravages d’un certain libéralisme culturel créé par la télévision (tout particulièrement dans l’Italie de Silvio Berlusconi).

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