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Grandeur du film politique, Le Caïman (1)

14 Mars 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Cette semaine et la suivante, Bribes et fragments revient sur Le Caïman de Nanni Moretti qui parle d'un des plus grands séducteurs italiens, du monde même : Giacomo Casanova... On me fait signe que non, c'est Silvio Berlusconi. C'est kif kif. nolan.

 

  Le Caãman 1

Le Caïman

 

 

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience. »

René Char in Le Poème pulvérisé (1945-1947 ; A la santé du serpent, VII)

 

Grandeur du film politique, Le Caïman (1), un retournement dialectique – Italie, printemps 2006 : Silvio Berlusconi, président du Conseil sortant, mène à nouveau les listes de droite aux élections générales italiennes. Vainqueur en 1994 et 2001, battu en 1996, il se présente pour la quatrième fois. Il n’est pas favori et sera, de peu, défait par Romano Prodi. Deux ans plus tard, le ‘‘Cavaliere’’, après l’explosion de la coalition de gauche, retrouvera le pouvoir et ne le cèdera, devant l’accumulation de scandales en tous genres et l’aggravation de la crise de la dette, qu’en novembre 2011. Mais, dès 2006, avant que le personnage ne sombre définitivement dans le ridicule, une partie de l’opinion italienne a honte de celui qui le représente. Honte de ses déclarations, du fait qu’il est un leader politique quand il possède trois chaînes de télévision, de ses démêlés judiciaires et de l’utilisation qu’il fait du pouvoir pour tenter de s’en extirper. Pourtant, il lui faut se rendre à l’évidence, qu’elle le veuille ou non, l’Italie, depuis près de trente ans, c’est Silvio Berlusconi. En 1986, d’ailleurs, Federico Fellini, dans son chef-d’œuvre doux-amer Ginger et Fred, avait pris la mesure de la berlusconisation de la société italienne. La charge était virulente et le Maestro faisait montre d’une rare prescience. Mais Berlusconi n’était pas encore entré en politique. Vingt ans plus tard, le problème est d’une toute autre ampleur. Ce ne sont plus seulement des programmes stupides qui polluent le petit écran et des coupures publicitaires qui massacrent les films(1) mais des conflits d’intérêt permanents qui minent un Etat républicain incarné par une caricature. Devant cette situation, Nanni Moretti veut réagir. C’est, pour le plus doué des réalisateurs italiens, une obligation morale. Il le fait au moyen de son art. Le cinéma se nourrit naturellement des tensions d’une époque mais Le Caïman– autre surnom, bien plus péjoratif, de Berlusconi et que Moretti veut imposer – se veut une attaque frontale. Pourtant, il ne doit pas être un simple tract (à la manière du navrant Fahrenheit 9/11de Michael Moore, dirigé, deux ans plus tôt, contre George W. Bush) mais d’une véritable œuvre. Toute la difficulté de ce projet, ambitieux et fascinant, est là. Elle ne réside pas dans l’existence de pressions politiques mais dans le risque de ne proposer qu’un discours de gauche et bien-pensant. Dans Le Caïman, l’auteur qui interprète visiblement son propre rôle, le souligne clairement. Il déclare ainsi à la jeune cinéaste Teresa (Jasmine Trinca) et au producteur sans le sou Bruno Bonomo (Silvio Orlando) qui eux aussi, souhaitent, monter un film sur Berlusconi :

 

              

« Teresa : Je veux te confier le premier rôle.

Nanni Moretti : Merci ! Merci ! (…) Merci. Mais un film sur Berlusconi, non, vraiment ! On sait déjà tout sur lui.

Teresa : Avec ses télévisions ?

Nanni Moretti : Ceux qui veulent savoir savent. Ceux qui ne veulent pas comprendre… On ne peut pas informer plus, on sait tout !

Teresa : Alors on ne fait rien. Comme ça, il gagne encore ?

Nanni Moretti : Il a déjà gagné ! Il y a vingt, trente ans, avec ses télévisions, il nous a changé la tête. Et puis, je ne suis pas convaincu par le scénario.

Bruno : Tu ne l’as pas lu !

Nanni Moretti ; D’accord, mais c’est tout comme ! Je sais déjà ce qui est écrit. Il y a ce que le public de gauche veut s’entendre dire. Berlusconi qui rate son lifting, mais qui réussit son implant, et tout le monde rigole !

Teresa : Ce n’est pas mon film, ça !

Nanni Moretti : Je sais. Mais tout le monde rit, il n’y a pas de quoi rire. Et puis, j’ai un autre projet…

Teresa : On a dû se tromper, Bruno. On retourne travailler ?

Nanni Moretti : Elle s’est vexée, elle a du caractère. Elle est têtue.

Bruno : Elle est douée !

Nanni Moretti : Et un peu antipathique, c’est pour ça qu’elle me plaît. Mais je suis en train d’écrire un film comique auquel je tiens, une comédie que j’aime beaucoup.

Teresa : Tu trouves que c’est le moment de faire une comédie ?

Nanni Moretti : C’est toujours le moment de faire une comédie ! Toujours ! »

 

Prononcée au bout de trois quarts d’heure, il s’agit néanmoins d’une adresse à valeur programmatique. Moretti précise ce qu’il entend faire et les écueils qu’il compte éviter. Le Caïmanjoue justement, avec une habileté suprême, du mélange des styles et de la figure de la mise en abyme. Moretti croise des images d’archives de Berlusconi, celles du film imaginé puis réalisé par Teresa, celles des productions de série Z – cet autre versant du cinéma italien auquel un vibrant hommage est rendu – de Bruno Bonomo. On assiste aussi un drame, celui de Bruno, personnage principal et, peut-être plus encore que Berlusconi, véritable héros du film, qui se sépare de safemme Paola (Margherita Buy) et est accablé de problèmes divers jusqu’à sombrer dans la dépression. Cependant, malgré cette double dimension personnelle et politique, le ton n’est jamais désespéré, l’humour étant omniprésent (le dialogue de la séquence citée le montre aisément) puisque l’on ne doit pas oublier que « c’est toujours le moment de faire une comédie ». Surtout, Le Caïmansublime son lourd et passionnant sujet en fonctionnant continument sur le principe du retournement dialectique. A la question « Comment réaliser un film sur Berlusconi dans l’Italie d’aujourd’hui ? », Moretti répond, sans pour autant biaiser, par celle-ci : « Comment réaliser un film sur l’Italie d’aujourd’hui sans évoquer Berlusconi, cette ombre qui la recouvre ? ». Aussi, en décentrant un Berlusconi qui reste le thème majeur, Le Caïmanest-il résolument multiple, non comme Berlusconi mais pour être à l’image de l’Italie. Il est également unique. Comme le sont tous les chefs-d’œuvre.

 

La suite : 

Un hymne à l'Italie


(1) Durant le tournage de Ginger et Fred, Federico Fellini perdit un procès intenté à Silvio Berlusconi visant à faire interdire les coupures publicitaires durant la diffusion des films à la télévision.

 

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Antoine 14/03/2012 11:31


T'as raison, c'est kif-kif, Casanova et Berlusconi. Surtout si l'on regarde le magnifique Fellini-Casanova dans lequel Federico transforme son héros en pantin ridicule et sinistre - ce
qui n'est pas sans rappeler qui on sait (mais, avant toi, je n'avais pas fait le rapprochement).

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