Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Hugo Cabret

13 Janvier 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Bien trop démantibulés nous-mêmes – et ne croyant plus à une quelconque réparation – pour avoir envie de pleurer au cinéma, cet Hugo Cabret nous semble un divertissement raté. Ce bien qu’il soit un admirable hommage à l’histoire du cinéma.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

         

 

HC 1Georges Méliès (Ben Kingsley) et Hugo Cabret (Asa Butterfield)

 

Au moment de réaliser, avec Hugo Cabret, un divertissement familial, Martin Scorsese a, visiblement, eu peur. Très peur de ne signer qu’une grosse production de Noël, qui rapporterait de l’argent, mais ferait tâche dans sa superbe carrière. Pourtant, et on lui en sait gré, il a relevé le défi. Crânement même si le résultat n’est qu’à demi-satisfaisant. Pour éviter l’échec artistique, Scorsese choisit – comme il a raison – de soigner son film à l’extrême. Aussi Hugo Cabret est-il un joyau technique qui rend un magnifique hommage au cinéma, celui de Georges Méliès (Ben Kingsley) en tête, bien sûr, mais pas seulement. En effet, en multipliant, sans aucune lourdeur, les références et les citations, il permet un superbe et enthousiasmant voyage dans l’histoire du septième art, dont son auteur est si fin connaisseur, de ses origines jusqu’à aujourd’hui, le film n’étant, momentanément, que le dernier maillon d’une chaîne splendide. L’amour que Scorsese porte au cinéma pourrait offrir une délicate, et un peu coquette, fragrance à cet Hugo Cabret. En faire une sorte de pendant mineur et tous publics du grandiose Dracula (1992) de Francis Ford Coppola. Et le divertissement, en plus d’être élégant, le serait vraiment. D’autant que l’histoire, avec ses secrets, ses horloges et son automate, sans captiver, parvient à retenir l’attention. Bref, le film pourrait ne point manquer de souffle, vaguement épique, si seulement Scorsese le laissait respirer.

 

HC 2Hugo Cabret

 

Mais il préfère l’étouffer car il est véritablement paralysé par cette peur au point de ne guère accorder de confiance à ses si belles images. Plus que tout, notre auteur craint la guimauve. Celle qui est presque inévitable dans ce genre de films. Pas complètement cependant. Tim Burton, qui n’a certes pas la méticulosité de Scorsese ce que montrait le récent Alice aux pays des merveilles (2010), réalisé avec un navrant je-m’en-foutisme, l’a prouvé avec Charlie et la chocolaterie (2005). L’auteur de Batman returns (1992) y subvertissait son matériau coloré en réglant ses comptes à la morale traditionnelle. Il rappelait qu’en applaudissant avec complaisance, en encourageant même, les pires tares de leurs enfants, les adultes anéantissaient l’enfance. En retour, Burton exterminaient leurs gamins dans un réjouissant jeu de massacre. Mais Scorsese n’est pas Burton. Il est violent et intelligent, brillant et profond – ce dont son œuvre entière, avec en point d’orgue le sublime Taxi Driver (1976), témoigne. Mais il n’a pas réellement de mauvais esprit. Alors, pour qu’Hugo Cabret ne soit pas (trop) mièvre, il croit judicieux de l’enrober d’une énorme couche de tristesse. Pire que le mal s’avère le remède. Tous les personnages, sans exception, de l’orphelin Hugo (Asa Butterfield) au trop oublié Méliès jusqu’à la censément pétillante Isabelle (Chloë Grace Moretz), sont brisés. L’idée du cinéaste est simple : chaque être est une mécanique cassée qui n’est que partiellement réparable. Ce afin que le happy end attendu ne nous apparaisse pas trop gai. Effectivement, Hugo ne retrouvera pas son père (Jude Law), pas plus que Méliès la gloire ou l’inspecteur de la gare Montparnasse (Sacha Baron Cohen) le plein usage de sa jambe. On s’en doutait ; était-ce la peine de souligner tout cela à ce point tout au long des quelques cent-trente minutes du film ? Nous ne le pensons pas.

 

HC 3Hugo Cabret et l’inspecteur de la gare (Sacha Baron Cohen)

 

Que Scorsese, puisqu’il en a bien d’autres, ne possède pas de talent pour l’humour noir qui provoque un rire jaune n’est pas bien grave et il aurait pu laisser son film être tout simplement charmant. Lors de leur première rencontre, Jeanne (Helen McCrory), la femme de Méliès, dit à Hugo qu’il est trop jeune pour être si triste. C’est ce qu’on a envie de crier depuis le début. Puisqu’on est venus voir ce film, afin de retrouver un peu de la grâce perdue de l’enfance, en sachant pertinemment que l’impression se dissipera vite, on n’a pas très envie qu’une atmosphère si pesante y soit, en permanence, distillée. On voudrait demander à Scorsese de nous laisser, gentiment, nous émerveiller devant les prodiges qu’il crée (ou recrée). Qu’il fasse, beaucoup plus résolument, appel à ce que Méliès, à la fin, prétend que nous sommes vraiment : « des sorciers, des sirènes (…), des magiciens ». Dans un article[1], Fritz Lang, à raison, déclarait : « Je ne crois pas que l’alternative soit le sucre ou le poison. Si nous savons voir et entendre, nous découvrirons que, bien que le public soit quelque peu écœuré par le sucre, il sait malgré tout que c’est plus nourrissant que l’arsenic. » Mais Scorsese a eu effroyablement peur d’introduire trop de sucre dans Hugo Cabret et y a donc ajouté une forte dose d’arsenic. Ce faisant, une chape de plomb s’est écrasée sur son œuvre asséchant presque toute son énergie. Elle nous manque, quand bien même celle-ci n’aurait été que pauvre futilité. In fine, Scorsese rate son divertissement familial car il a cru pouvoir en éviter les écueils en le faisant fonctionner sur un ressort tragique. Le rafistolage de la machine qu’il proposait ne tenait pas debout. Néanmoins, bien que la joie (à quelques gags, notamment canins, près) et la légereté en soient bannis, Hugo Cabret reste un bijou esthétique. On devra s’en contenter.

 

HC 4Hugo Cabret, l’automate et Isabelle (Chloë Grace Moretz)

 

 

Antoine Rensonnet

 

Note d’Antoine Rensonnet : 2

Note de nolan : 3


 

Hugo Cabret (Martin Scorsese, 2011)

[1] « Heureux jusqu’à la fin de leurs jours » (1946) reproduit en intégralité dans Fritz Lang, Trois lumières (textes réunis par Alfred Eibel), Paris, Ramsay Poche Cinéma, 1988 ; pages 137-144. Nous citons partiellement cet article dans notre texte sur Règlement de comptes (1953).

Partager cet article

Commenter cet article

plombier paris 10 29/01/2015 18:53

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Antoine 15/01/2012 19:30


C'est vrai qu'il s'agit d'une réussite du point de vue de la mise en scène et je ne le conteste absolument pas. Mais, peut-être, aurait-il pu rendre son film un peu plus léger en insistant un
poil moins sur le "potentiel lacrymal". Il n'aurait pas été le premier à s'éloigner de son scénario et, puisqu'il s'agit de Scorsese, je crois que les producteurs l'auraient laissé faire.
Cependant, il est certain - comme il a raison - que son scénario n'est pas ce qui l'intéresse prioritairement et qu'il préfère faire du cinéma et rendre hommage à celui-ci. Je pense néanmoins que
le côté triste de l'affaire - qu'on lui proposait - l'arrangeait en ce sens qu'il y voyait une possibilité supplémentaire lui permettant d'éviter certains écueils de la grosse production
familiale. A mon sens, cela gâche partiellement le pouvoir de séduction de son oeuvre.

Desmos 15/01/2012 16:19


Les objections sont justifiés, mais je crois que dans ce cas précis il faut davantage s'attaquer à l'histoire qu'à la mise en scène. En effet, c'est le livre qui déjà remplissait un fort
potentiel lacrymal via les misères des différents personnages, difficile de passer outre dans la mise en scène. C'est ce à quoi devait ressembler le scénario que l'on a confier à Scorsese, j'aime
l'idée selon laquelle il l'a considéré comme un défi. Mais c'est vrai que ça pose problème. Heureusement, le film à le mérite de prouver que Scorsese sait toujours comme rendre service au
film via l'image, ce qui est déjà pas mal. Si ça n'avait pas été le cas et que Scorsese n'avait pas su filmer cette histoire, ça aurait été très inquiétant, tandis qu'il nous prouve ici que son
talent de metteur en scène est toujours intact... Le fond n'est peut-être pas parfait, mais le pauvre n'y peut pas grand chose vu qu'il s'agit d'un film de commande, il l'a rattrapé au mieux à
travers la forme, magnifiquement travaillée.

Antoine 14/01/2012 14:44


Oui, la grille vaut le coup...


Dommage, effectivement, pour la 3D. D'autant plus que, dans le prologue (jusqu'à l'apparition du titre), c'est même gênant ; on sent bien que le film n'est pas pensé pour être vu en 2D.

nolan 14/01/2012 12:36


Ah ah ah pour ta description du magazine UGC !


C'est dommage de ne pas avoir vu le film en 3D puisque elle est bien utilisée pour ce film, aussi bien dans des effets "désuets" qui permettent une relecture des films de Meliès et bien sûr de
l'arrivée du train en gare des frères Lumière, que dans le jeu de profondeur de champ durant les pérégrinations d'Hugo dans la gare.

.obbar-follow-overlay {display: none;}