Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Kubrick et l’espace, le moins américain des cinéastes (1)

21 Décembre 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Après avoir abordé mercredi dernier le cinéma américain ou la territorialisation, Bribes et Fragments se penche cette semaine sur la relation à l'espace du moins américain des cinéastes : Stanley Kubrick. Et ce, en trois textes. Voici le premier. nolan

----------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Docteur FolamourDocteur Folamour (1964)


Kubrick et l’espace, le moins américain des cinéastes (1) – Si la domination de l’espace par les hommes est bien, sous une forme ou sous une autre, l’enjeu principal du cinéma américain, il faut alors admettre que Stanley Kubrick est le moins américain de tous les cinéastes. Non que l’espace soit le grand oublié de ses œuvres. Au contraire, il est au cœur de celles-ci, présent jusque dans le titre de la plus célèbre de toutes, 2001, L’Odyssée de l’espace. Mais, dans ses films, la territorialisation est si impossible mais qu’elle n’appartient presque pas au domaine du concevable. Il est plus que symbolique qu’on ne trouve qu’un véritable exemple de ce processus. C’est Docteur Folamour où l’Homme réussit à se rendre maître de la surface terrestre. En la détruisant. Avant ce point de bascule, celui avec lequel Kubrick devient véritablement Kubrick, il y eut six longs-métrages. Il n’est sans doute pas indifférent que le premier d’entre eux, Fear and Desire, un film de guerre déjà, se déroulât dans un espace fictif, jamais caractérisé. Bien sûr, ce choix s’avéra peu satisfaisant et, quatre ans après, Kubrick décida d’effacer ce brouillon avec Les Sentiers de la gloire. Première Guerre mondiale, ligne de front entre la France et l’Allemagne. On ne saurait être plus précis. Sauf que le stupide assaut mené par les hommes du colonel Dax (Kirk Douglas), sur ordre des généraux Broulard (Adolphe Menjou) et Mireau (George Macready), vise la prise d’un point quasiment immatériel, dont l’intérêt stratégique est plus que flou. Gagner de l’espace, donc, mais sans que l’on ne sache pourquoi. Quant à Humbert Humbert (James Mason), dans Lolita, il ne cesse, en compagnie de sa jeune protégée (Sue Lyon), de fuir. Ainsi parcourt-il, de long en large, sans jamais se fixer, la vaste Amérique. Guetté, traqué par l’ombre polymorphe du pervers Clare Quilty (Peter Sellers). Chez qui, significativement, le film s’est ouvert. Sa maison est un capharnaüm. Territoire peut-être mais désorganisé. La mort y rôde et occupe vite le premier rôle. Lolita, elle, finit vieillie, son charme vulgaire enfui. En compagnie d’un mari de circonstances (Gary Cockrell), elle s’est installée dans une petite maison cossue. Qu’elle veut quitter pour rejoindre l’Alaska. Sans aucune vocation pionnière. Son rêve médiocre est sans doute une échappatoire, toute provisoire, à la sédentarisation, non à la banalité. Ne compte alors que cette idée : l’échec est au bout de sa triste trajectoire. Récurrente, la thématique du désastre hante le cinéma kubrickien. Et se décline dans une curieuse antiterritorialisation qui connaît donc son paroxysme avec Folamour. Après un long jeu entre trois minuscules lieux clos sur eux-mêmes, la bombe explose et le monde pris. Echec et mat ! Territorialiser, même mentalement – car cette guerre totale ne naît que du fantasme du général fou Jack D. Ripper (Sterling Hayden) avant d’être relayé par celui du personnage-titre (Peter Sellers) –, c’est réduire en poussière. Les héros de la fable futuriste ne sont pas les héritiers, même lointains, de ceux du western classique. Puisque Stanley Kubrick a montré qu’il ne saurait y avoir d’appropriation de l’espace que par sa vitrification, l’histoire des Etats-Unis et, partant, de l’humanité, dont il vient d’imaginer une fin aussi précipitée que plausible, peut désormais s’écrire à front renversé. La rupture la plus radicale qui soit vient d’avoir lieu. La suite de l’œuvre se construira sur cette prémisse violemment mise au jour. Elle ne sera pas sans créer nombre d’insolubles difficultés au personnage kubrickien. Le créateur, lui, naguère fort brillant élève du grand Hollywood des années 1950, peut tracer sa propre voie. Originale. Vraiment plus américaine.

 

Antoine Rensonnet

 

Précédement : 

Le cinéma américain ou la territorialisation

La suite :

Stanley Kubrick et l'espace (2)

Partager cet article

Commenter cet article

Antoine 06/01/2012 19:15


Que veux-tu, je n'ai pas ce pouvoir...


Mais c'est un très sage engagement de ta part.

Flow 06/01/2012 16:40


Ben faudrait leur enlever carrément alors!


Solennellement, je m'engage à découvrir Kubrick en 2012!

Antoine 06/01/2012 15:22


C'est juste pour montrer que la géographie sert à quelque chose dès lors qu'on ne la laisse pas aux seuls géographes!


Plus sérieusement, la représentation de l'espace est, pour les Américains, pour des raisons assez logiques (mythe de la frontière, territoire très vaste, idée d'un espace inviolable car bordé par
deux océans, conflits de "voisinage" infiniment moins violents au XXe siècle) fort différente de celle que les Européens se font du leur. Evidemment, leur cinéma en porte témoignage et se charge
de mettre en scène cette vision - y compris quand il remet en cause les certitudes puisqu'apparaissent des espaces mentaux qui sont, tout de même, des territoires (bien que faux d'un point de vue
factuel).


A ce titre, il n'est pas inintéressant de remarquer combien la proposition est réversible : le cinéma reprend le mythe et contribue à le produire dans une boucle sans fin. D'ailleurs, l'idée
(techniquement non réalisable mais promue par les administrations Reagan et Bush fils) d'un bouclier de missiles protégeant les Etats-Unis d'une agression, qui vise à rendre, de nouveau, le
territoire américain inviolable, a, presque logiquement, été surnommée "Star Wars".


Idée qui n'est pas très éloignée de celle mise en jeu dans Docteur Folamour avec sa territorialisation par la vitrification.


Et, bien sûr, Kubrick, il faudra que tu t'y mettes (allez, c'est l'époque des résolutions).

Flow 06/01/2012 14:47


Très intéressant! Je suis toujours étonné de l'originalité de vos thématiques. Je trouve cette notion d'expansion territoriale (matrice des USA) passionnante. Après, je ne connaît rien à
Kubrick^^

.obbar-follow-overlay {display: none;}