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Kubrick et l’espace, le moins américain des cinéastes (2)

28 Décembre 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

En ce mercredi coincé entre Noël (Joyeux Noël) et le Jour de l'An (Bonne Année), Bribes et Fragments propose de poursuivre sa réflexion sur la relation à l'espace du moins américain des cinéastes : Stanley Kubrick. Deuxième et avant-dernière partie.  nolan

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Barry LyndonBarry Lyndon (1975)

 

Kubrick et l’espace, le moins américain des cinéastes (2) – Territorialisation par l’absurde et nihiliste. Docteur Folamour, donc. Ou, sinon irréalisable.  2001, L’Odyssée de l’espace alors. Le singe est devenu Homme, il a découvert la violence. La guerre commence. On en connaît le dénouement. Miroir du rêve cauchemardesque : conquérir l’espace. Enfin, conquérir… L’espace est immense et l’Homme s’y perd. La Terre n’est plus qu’un pâle reflet rapidement oublié, seul le temps résiste encore quelque peu (les anniversaires – ces fêtes de tour complet du Soleil – ; les deux fois neuf mois nécessaires à la gestation du Surhumain). Pas jusqu’au bout du périple de Dave Bowman (Keir Dullea) cependant. Entretemps, lui et son acolyte Poole (Gary Lockwood) auront perdu le contrôle du Discovery One. Ce petit vaisseau même, l’Homme, en déployant des trésors d’intelligence, en inventant le superordinateur HAL 9000, a trouvé le moyen de ne plus en faire un territoire. Aussi Jupiter, le monolithe : rien d’étonnant à ce que la mission se conclue par un nouvel échec. Comment prétendre dominer l’univers quand on n’est même pas capable de préserver le lieu où l’on vit et de maîtriser ce que l’on construit ? La boucle spatiale destructrice de Folamour, dans ses dimensions les plus grandioses, se referme avec 2001. Retour à la terre :  Orange mécanique. Alex (Malcolm McDowell), cette fois, est le maître d’un Londres sordide et kitchissime. Au Korova Milk Bar ou dans un magasin de musique, les mouvements de caméra (effet de grue, travelling arrière) portent témoignage de son règne. Il s’étend jusqu’à sa chambre, si parfaitement organisée par ses soins, qu’il peut peupler de ses fantasmes. Grands ou petits, les lieux sont à la disposition de l’amoral héros. Mais pas pour longtemps. Bientôt la chute intervient. Enfermé puis soigné – c’est-à-dire rendu infirme –, Alex est relâché dans une ville devenue subitement hostile. Chassé de chez ses parents (Sheila Reynor et Philip Stone), il croit reconnaître un « Home » dans la demeure de son double Alexander (Patrick Magee). C’est le plus cruel des leurres. Alex se sent bien, il pousse la chansonnette. Et est immédiatement acculé au suicide. Puisqu’il échoue, le film peut connaître un happy end en forme de pied-de-nez. Notamment parce que, de tous les personnages kubrickiens, le sadien, sadique et sadisé Alex est, dans son rapport à l’espace, le plus américain. A l’exact inverse de Barry (Ryan O’Neal). Pendant une heure et demie, il a joyeusement vagabondé dans toute l’Europe, frôlant cent fois la catastrophe, l’évitant toujours grâce à ses talents – et à la chance. Las, il veut se poser. En entrant dans le château des Lyndon, il croit tenir son « Home ». Erreur fatale. Les murs l’entravent, absorbent son énergie avant de le rejeter. Barry le sédentaire est infiniment moins adapté à son environnement, pourtant stabilisé, que Barry le nomade. Après cette expérience, il ne pourra plus revenir à l’état antérieur. Il n’y a pas de troisième partie dans Barry Lyndon : le narrateur précise pourtant que l’errance recommence pour l’ancien héros mais celle-ci n’est désormais plus digne d’être racontée. Barry s’est définitivement abîmé dans un château. Trop petit pour ce qu’il était, trop grand pour ce qu’il allait devenir. L’espace, lorsqu’il n’est pas que traversé, a raison de l’Homme – fût-il plein de vie. Barry n’a pas accès à la territorialisation, doit aussi se retirer et, comble de malheur, n’a même pas la satisfaction de marquer un espace qui lui préexistait. Il n’a, en rien, contribué à le construire. Il est loin, donc, d’être un nouveau Tom Doniphon (John Wayne dans L’Homme qui tua Liberty Valance). S’il ne le détruit pas, l’Homme ne peut poser sa griffe sur l’espace, se condamne à en devenir l’esclave. Dans ses trois derniers opus, Kubrick développera encore ces idées – si peu américaines.

 

Antoine Rensonnet

 

 

Précédement : 

Kubrick et l’espace (1)

A suivre:

Kubrick et l’espace (3)

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