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Dostoïevski au cinéma (1)

25 Janvier 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Depuis que la rubrique Bribes et Fragments existe et parait chaque mercredi sur ce blog, le reste de la France se fout éperdument des sorties cinéma de la semaine. Réaction normale. Pourtant, The Artist ressort en salle cette semaine. Aujourd'hui, Dostoïevski au cinéma = Alfred Hitchcock. nolan

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La CordeLa Corde (Alfred Hitchcock, 1948)

 

Dostoïevski au cinéma (1) – Dire que l’œuvre de Fiodor Dostoïevski fût la plus marquante, la plus importante même, de la seconde moitié du XIXe siècle, voire de toute l’histoire de la littérature, relève du plus pur des truismes. Cependant le cinéma, notre art-vampire, ne s’en est guère emparé. Certes, de nombreuses adaptations, probablement plus ou moins convaincantes, existent mais aucune d’entre elles n’est réellement passée à la postérité. Sans doute certaines d’entre elles sont de qualité ; pourtant, elles sont relativement oubliées. Nul ne compte véritablement L’Idiot parmi les chefs-d’œuvre d’Akira Kurosawa à la différence du Château de l’araignée et de Ran, transparentes transpositions de Macbeth et du Roi Lear au Japon médiéval. Sans doute Dostoïevski fût-il à la littérature ce que Shakespeare a été au théâtre. Mais le premier ne peut, à l’inverse du second, prétendre à la place honorifique de meilleur scénariste de l’histoire du cinéma. On s’étonnera de cet état de fait car l’œuvre de Dostoïevski semblait, ne serait-ce que par sa célébrité et son universalité, receler tous les ingrédients pour envahir les écrans. D’ailleurs, Truffaut ne manqua de remarquer combien Hitchcock mettait régulièrement en scène des thématiques qui semblaient proches de celles abordées par le génie russe. Dans les entretiens entre les deux cinéastes, le nom de Dostoïevski revient à trois reprises. Dès l’introduction, d’abord, où Truffaut remarque, à juste titre, qu’« il faut classer (…) Hitchcock dans la catégorie des artistes inquiets comme Kafka, Dostoïevski, Poe ». Si la troisième occurrence est sans intérêt particulier, la seconde est, elle, fondamentale :

 

              

« François Truffaut : Vos scrupules par rapport à O’Casey<[1] expliquent votre répugnance à adapter des chefs-d’œuvre de la littérature. Il y a un très grand nombre d’adaptations dans votre œuvre, mais il s’agit le plus souvent d’une littérature strictement récréative, de romans populaires que vous remaniez à votre guise. Parmi les gens qui vous admirent, certains souhaiteraient que vous entrepreniez des adaptations d’œuvres importantes et ambitieuses, Crime et Châtiment, de Dostoïevski par exemple.

Alfred Hitchcock : Oui, mais je ne le ferais jamais parce que Crime et Châtiment, c’est l’œuvre de quelqu’un d’autre justement. On parle souvent des cinéastes qui, à Hollywood, déforment l’œuvre originale. Mon intention est de ne jamais faire cela. Je lis une histoire seulement une fois. Quand l’idée de base me convient, je l’adopte, j’oublie complètement le livre et je fabrique du cinéma. Je serais incapable de vous raconter Les Oiseaux de Daphné du Maurier. Je ne l’ai lu qu’une fois, rapidement.

Ce que je ne comprends pas, c’est que l’on s’empare réellement d’une œuvre, d’un bon roman que l’auteur a mis trois ou quatre ans à écrire et qui est toute sa vie. On tripote cela, on s’entoure d’artisans et de techniciens de qualité et on se retrouve candidat aux oscars alors que l’auteur se dissout dans l’arrière-plan. On ne pense plus à lui.

François Truffaut : Cela explique que vous ne tournerez pas Crime et Châtiment.

Alfred Hitchcock : J’ajoute que si je tournais Crime et Châtiment, cela ne serait pas bon de toute façon.

François Truffaut : Pourquoi ?

Alfred Hitchcock : Si vous prenez un roman de Dostoïevski, pas seulement Crime et Châtiment, n’importe lequel, il y a beaucoup de mots là-dedans et tous ont une fonction.

François Truffaut : Et par définition un chef-d’œuvre est quelque chose qui a trouvé sa forme parfaite, sa forme définitive ?

Alfred Hitchcock : Exactement. Et pour exprimer la même chose d’une façon cinématographique, il faudrait, en remplaçant les paroles par le langage de la caméra, tourner un film de six heures ou de dix heures, sinon ce ne serait pas sérieux. »

 

  Hitchcock/Truffaut, Edition définitive, Paris, Gallimard, 1993 ; pages 14, 55-57, 76.

 

Passons sur l’extrême déférence, évidemment méritée, dont fait preuve Hitchcock à l’égard de l’œuvre de Dostoïevski. Ainsi que sur le mépris certain en lequel il tient les livres qu’il a portés à l’écran. Injuste ou pas, il montre combien le réalisateur a conscience de la valeur de ses films. Remarquons que l’on souscrit entièrement à cette idée selon laquelle le chef-d’œuvre est ce qui a trouvé « sa forme définitive » ce qui n’empêche pas de considérer que le cinéma peut (doit ?) s’emparer de tout et torturer les plus grands monuments de l’art. Au panthéon duquel figurent et Macbeth et Le Château de l’araignée. Soulignons surtout que, parce qu’il affectionne les doubles nihilisants, qu’il s’intéresse au défoulement/refoulement du désir ou que l’empreinte du christianisme reste, chez lui, profonde, Hitchcock paraissait bel et bien le cinéaste le plus qualifié pour adapter Dostoïevski. Mais quand on est l’auteur de  Fenêtre sur cour, Vertigo et La Mort aux trousses, il n’y a plus de rendez-vous ratés qui comptent. Du reste, avec La Corde, l’un de ses opus mineurs, Hitchcock toucha très directement à la problématique du surhumain et l’approcha sous un angle fort similaire à celui du romancier russe dans Crime et Châtiment.

 

Antoine Rensonnet


[1] Sean O’Casey est un dramaturge irlandais. Il signa, en 1924, Junon et le paon, adapté au cinéma par Alfred Hitchcock en 1929.

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Antoine 12/02/2012 12:18


J'attends ta critique pour voir si cela vaut le coup.

CHRISTOPHE LEFEVRE 12/02/2012 10:02


Pas encore eu le temps de le regarder. Mais j'ai une copie. Si cela t'intéresse, à l'occasion, je le graverai, je pense qu'il tiendra sur un DVD  et je te l'envoie

Antoine 11/02/2012 19:11


Je ne le connais pas mais peut-être est-il quelque part dans mes (trop nombreuses) archives...


J'avais vu qu'il y avait un Crime et châtiment qui passait. Je ne pouvais le voir. C'était bien ?

CHRISTOPHE LEFEVRE 06/02/2012 00:25


Ce soir passe Crime et châtiment, de Pierre chenal. je vais l'enregistrer, car je ne l'ai jamais vu...

CHRISTOPHE LEFEVRE 04/02/2012 19:57


Il s'appelle Axel de Saint-Just...

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