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L’Heure suprême, L’Ange de la rue, La Femme au corbeau, Lucky Star

13 Décembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films anciens

Avec ce beau coffret DVD, c’est tout un pan de l’histoire cinématographique un peu oublié qui permet d’être redécouvert : celui des plus grandes œuvres de la fin du muet américain à travers quatre films de Frank Borzage, réalisateur qui sublime de classiques mélodrames en les transformant en des hymnes à l’amour fou.

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Avec ce coffret venant de sortir comprenant trois DVD et quatre films – L’Heure suprême (1927) ; L’Ange de la rue (1928) ; La Femme au corbeau (1929 ; œuvre qui n’est que partiellement reconstituée) ; Lucky Star (1929) – réalisés par Frank Borzage, c’est tout un pan de l’histoire du cinéma qui permet d’être redécouvert. On le sait, le septième art, avant de connaître un véritable âge d’or à Hollywood dans les années 1940 et 1950 (dont Borzage fut également l’un des grands noms), avait déjà vécu de très riches heures dans la seconde moitié des années 1920. De celles-ci pourtant, on ne retient guère plus aujourd’hui, outre les films allemands dits expressionnistes et ceux de l’avant-garde russe, en ce qui concerne les Etats-Unis que le burlesque c’est-à-dire, entre autres, les chefs d’œuvres signés Charlie Chaplin et Buster Keaton. Or, le mélodrame (dans lequel, du reste, s’illustra également Chaplin avec L’Opinion publique en 1923) fut l’un des genres les plus importants, si ce n’est même le tout premier entre tous de l’ère préclassique hollywoodienne et Borzage l’un de ses plus grands maîtres.

Mais cette époque s’acheva assez brusquement avec l’arrivée du parlant (qui engendra, dans ses premières années, une baisse manifeste de la qualité des films) et, concomitamment, à cause de la crise de 1929 qui bouleversa l’équilibre financier des grands studios. Ainsi l’argent, plus difficile à trouver, devait être principalement consacré à l’utilisation, très mal maîtrisée, de la nouvelle composante sonore et les grosses productions se faire plus rare alors que le goût du public changeait. Et le mélodrame devait, avant une renaissance ultérieure (notamment avec les films de Douglas Sirk dans les années 1950), disparaître provisoirement des écrans. De plus, de nombreuses œuvres furent perdues, souvent définitivement mais certaines eurent parfois la chance d’être retrouvées, dans des conditions souvent rocambolesques, avant d’être très récemment restaurées. Il serait toutefois injuste et excessif de dire que Frank Borzage fut complètement oublié mais il perdit tout de même, au fil du temps, beaucoup de l’aura qui l’entourait au faîte de sa carrière soit justement à l’époque où il réalisa les films qui nous sont ici proposés. En ce sens, ce beau coffret est d’une réelle importance pour qui s’intéresse à l’histoire du cinéma.

 

FB-1Diane (Janet Gaynor) et Chico (Charles Farrell)

dans L’Heure suprême (1927)


C’est surtout, bien plus généralement, un immense plaisir pour le cinéphile. Ainsi, si ce n’était déjà fait, apprend-t-il à connaître un auteur dont la virtuosité stylistique ne peut que l’éblouir. Des mouvements de caméra extrêmement audacieux sont, en effet, présents dans les quatre films et l’on reste notamment stupéfait par la montée de l’escalier qui mène au septième étage (le fameux septième ciel du titre original – Seventh Heaven) et à la mansarde de Chico (Charles Farrell) dans L’Heure suprême. L’utilisation de la lumière faite par Frank Borzage surprend tout autant. Celui-ci est à l’évidence très influencé par Friedrich Wilhelm Murnau qui vient d’arriver aux Etats-Unis. Comme Borzage, il est sous contrat avec la Fox et n’hésite pas à retarder le tournage de L’Heure suprême pour réaliser L’Aurore (les deux films seront d’ailleurs primés aux premiers Oscars) souhaitant que la jeune Janet Gaynor soit également la vedette de son œuvre. Pour Borzage, le réalisateur germanique représente assurément à la fois un modèle et un concurrent. Aussi dès L’Heure suprême, Frank Borzage intègre des éclairages expressionnistes à son univers et ceux-ci seront systématiquement utilisés dans L’Ange de la rue ainsi que dans La Femme au corbeau. Dans ce film, leur mobilisation touche même au sublime, l’ombre de la cage de l’oiseau dans la maison de Rosalee (Mary Duncan) traduisant l’enfermement dans le passé de l’héroïne, prisonnière de son ancien amant, Marsdon (Alfred Sabato) et qui ne peut vivre pleinement son amour avec Allen John (Charles Farrell). Voilà de quoi très largement relativiser cette idée fort communément répandue que, hors les films de Murnau, l’expressionnisme ne fut utilisé par le cinéma américain qu’avec les films fantastiques du début des années 1930 et surtout le film noir des années 1940 et 1950. Au-delà, on voit que Frank Borzage fut – même si le montage de ses films reste très classique – un expérimentateur toujours prêt à enrichir par de nouvelles idées formelles (ainsi une piste sonore est-elle discrètement présente dans L’Ange de la rue puisqu’un sifflement permet aux deux amants de se reconnaître) son cinéma.

 

  FB-2Angela (Janet Gaynor) dans L’Ange de la rue (1928)

 

Et celui-ci raconte, dans les quatre films, la même histoire. Pourtant ceux-ci s’inscrivent dans des lieux très différents – et le réalisateur, qui reconstitue toujours tout en studio, nous les montre (tout particulièrement dans L’Ange de la rue) avec un grand sens du pittoresque – soit Montmartre pour L’Heure suprême, Naples pour L’Ange de la rue, les campagnes américaines pour Lucky Star et les montagnes rocheuses pour La Femme au corbeau mais c’est bel et bien l’amour fou qui s’empare de deux êtres qui, toujours, nous est conté. Aussi les différents films entrent-ils en résonance les uns avec les autres et si, parce qu’il est difficile de ne pas se laisser aller à des hiérarchies et peut-être parce qu’il articule harmonieusement des éléments différents (mélodrame, donc, mais aussi burlesque et film de guerre) et qu’il est gagné par une forme de supérieure de délire, L’Heure suprême est sans doute des quatre œuvres ici présentes, celle qui (me) séduit le plus, il est surtout intéressant de les aborder en bloc tant la récurrence des éléments thématiques mis en jeu est évidente (et ce d’autant que Charles Farrell est le héros de tous les films et Janet Gaynor de trois d’entre eux).

Apparaît alors la spécificité du mélodrame borzagien. L’auteur n’ignore certes rien de la société et souligne même ses problèmes les plus graves (le manque d’argent toujours ; la guerre dans L’Heure suprême et Lucky Star) mais ce n’est pas là ce qui l’intéresse car l’amour entre deux êtres – souvent des déclassés et des orphelins (la famille étant d’ailleurs le plus souvent connotée négativement) – est au centre de ses films. Et il transcende les plus grands maux sociaux, finissant par triompher de tout y compris d’une certaine forme de morale. Aussi le meurtre de Marsdon dans La Femme au corbeau, seule véritable incarnation du mal clairement présentée (avec Nana – Gladys Brockwell –, la sœur de Diane – Janet Gaynor – dans L’Heure suprême) n’est-il pas véritablement, par exemple, un événement dramatique. Ainsi c’est la naissance et le développement de l’amour sur lesquels ces films se concentrent. Les jeux de séduction sont finement décortiqués entre ces personnages souvent très naïfs (la jeunesse de Charles Farrell et de Janet Gaynor apportant d’ailleurs beaucoup de fraîcheur) mais qui, marqués par une vie difficile, doivent traverser nombre d’épreuves comme autant de rites initiatiques. Aussi doivent-ils toujours physiquement s’élever, se reconnaître (combien de personnages, emplis d’assurance si ce n’est d’arrogance, feront ainsi mine de ne pas croire à l’amour avant d’être, inévitablement, rattrapé par celui-ci) et surtout se purifier, l’eau jouant souvent ce rôle décisif (ainsi La Femme au corbeauThe River en version originale – se conclut-il sur ce carton : « La rivière, comme l’amour, purifie toute chose. »). Et Frank Borzage apparaît, in fine, comme un cinéaste optimiste dont la pensée profonde s’exprimerait dans le carton qui ouvre L’Ange de la rue :

             

 

« Partout, dans chaque ville, dans chaque rue, nous croisons sans savoir de belles âmes grandies par l’amour et l’adversité. »

 

FB-3Allen John (Charles Farrell) et Rosalee (Mary Duncan)

dans La Femme au corbeau (1929)

 

Ainsi dans les films de Borzage – ou du moins dans ceux de cette période de sa carrière –, rien n’apparaît jamais véritablement perdu à partir du moment où existe l’espoir de rencontrer l’âme sœur. D’ailleurs, pour le réalisateur, amour et désir se conjuguent toujours parfaitement (et l’on notera le grand érotisme de certaines séquences – tout particulièrement dans La Femme au corbeau – qui choquèrent, ce que l’on conçoit aisément, l’Amérique puritaine des années 1920) et jamais ne s’opposent alors que la religion leur fournit parfois un précieux auxiliaire (notamment avec le personnage du père Chevillon – Emile Chautard – dans L’Heure suprême). Les codes et les signes matérialisent cet amour fou et ceux-ci peuvent même flirter avec le fantastique comme dans L’Heure suprême lorsque Chico et Diane, séparés par la Première Guerre mondiale, communiquent par télépathie tous les jours à onze heures en répétant les trois mots suivants : « Chico – Diane – Heaven ». Chez Borzage, hors le couple (qui toujours tend à s’isoler), le monde, malgré la présence de quelques amis, semble donc très difficile à supporter mais, justement, la puissance de l’amour est telle qu’il rend absolument tout possible et nombre de ses films s’achèvent alors dans la plus pure invraisemblance. Ainsi, parce que Diane ne veut pas qu’il soit mort, Chico ressuscite-t-il dans L’Heure suprême alors que le paraplégique Timothy Osborn (Charles Farrell) retrouve l’usage de ses jambes parce qu’il aime Mary Tucker (Janet Gaynor) dans Lucky Star. Enfin, dans La Femme au corbeau, en s’abandonnant dans une geste de sacrifice ultime sur un Allen John mourant, Rosalee lui redonne la vie. Tel est le mélodrame borzagien : une ode à l’amour fou qui sublime totalement le classicisme des sujets abordés. La qualité de la mise en scène étant évidente, on ne peut donc que se laisser séduire par ces (belles) histoires.

 

FB-4Mary Tucker (Janet Gaynor) et Timothy Osborn (Charles Farrell)

dans Lucky Star (1929)

 

Aussi ne peut-on donc que se montrer très heureux de la sortie de ce coffret et ce d’autant que les copies sont de très grande qualité (à quelques petites imperfections près), exception faite de celle de La Femme au corbeau (qui, en fait, est proposé en bonus sur le DVD de Lucky Star) pour des raisons techniques. Au surplus, les films sont accompagnés de bonus intéressants. En effet, les éditions ont été supervisées par Hervé Dumont, directeur de la cinémathèque suisse et spécialiste de Frank Borzage. Il apporte de courtes et fines analyses concernant L’Heure suprême, L’Ange de la rue et Lucky Star et donne l’occasion de connaître l’histoire parfois complexe de ces films (leur production, leur réception publique et critique, leur perte provisoire pour certains d’entre eux,…). Surtout, il offre un commentaire sur l’ensemble de La Femme au corbeau qui enrichit considérablement la vision de ce film qu’on ne possède, on l’a dit, qu’en partie. Les albums de photographies, l’interview (datée de 1958) de Frank Borzage (sur le DVD de L’Heure suprême) et l’analyse générale de son œuvre par Michael Henry Wilson (sur celui de L’Ange de la rue) s’avèrent également fort instructifs. Seul petit bémol (il en faut bien un) les trois courts-métrages réalisés pour la télévision par Borzage en 1955-1956 et qui accompagnent chacun des trois DVD (Day is done sur celui de L’Heure suprême ; A Ticket for Thaddeus sur celui de L’Ange de la rue ; The Day I met Caruso sur celui de Lucky Star) sont sans guère d’intérêt et le réalisateur, alors âgé, qui ne trouve plus guère de travail à Hollywood (il réalisera tout de même trois derniers longs-métrages entre 1958 et 1961 avant de mourir en 1962 à soixante-neuf ans), semble avoir perdu tout son génie. On notera tout de même que ceux-ci s’inséraient dans la série Screen Directors Playhouse (« Le choix de… » en français) qui proposait à des cinéastes célèbres de tourner pour la télévision. On est alors au milieu des années 1950 et Hollywood connaît une nouvelle mutation profonde, comparable à celle de la fin de ces années 1920 durant laquelle Frank Borzage fut reconnu comme un artiste majeur. La présence de ces courts-métrages permet donc de faire le lien entre ces deux époques. Mais l’essentiel réside bien sûr dans les grandes œuvres de Borzage, ici très bien mises en valeur, ce coffret rendant un hommage mérité à un grand nom d’Hollywood et à l’une des plus grandes périodes de l’art cinématographique. A dire vrai, il semble même combler partiellement un manque pour qui veut appréhender le cinéma dans toute sa richesse et sa diversité passées.

 

Ran

 

Coffret de trois DVD et de quatre films de Frank Borzage.

Notes de Ran :

L’Heure suprême (1927) :

L’Ange de la rue (1928) : 4 

La Femme au corbeau (1929) : 4

Lucky Star (1929) :

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coins 21/07/2014 09:49

De Borzage, je n'ai vu que L'adieu aux larmes, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il s'est approprié à sa manière le roman de Hemingway pour en faire une sorte d'ode à l'amour absolue.

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