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L’Invisible docteur Mabuse

14 Avril 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films anciens

Second Mabuse post-langien, L’Invisible docteur Mabuse se situe encore un cran nettement en dessous de son prédécesseur, Le Retour du docteur Mabuse. En effet, l’intrigue devient si débile que l’on ne s’amuse plus guère – sauf à peut-être à être d’humeur particulièrement radieuse… Parfois, les génies ont une décevante descendance !

 

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Affiche de L’Invisible docteur Mabuse (Harald Reinl, 1962)

 

Reprenons, donc puisqu’il est difficile de ne point parler de Fritz Lang après avoir subi cet  éprouvant Invisible docteur Mabuse (1962) – même si cela n’aide pas à apprécier l’œuvre d’Harald Reinl (mais cela permettra à ce texte de dépasser les trois lignes) – ; La série des Mabuse (Le diptyque Docteur Mabuse, le joueur en 1922 ;  Le Testament du docteur Mabuse en 1933 ; Le Diabolique docteur Mabuse en 1960) à laquelle il est bon d’ajouter Les Espions (1928) avait permis à notre auteur favori de se livrer à une analyse évolutive du Mal absolu : d’abord incarné par un homme vigoureux et séduisant (Rudolf Klein-Rogge en docteur Mabuse en 1922), il se réduisait à un être qui subissait un amoindrissement physique volontaire pour que son esprit donne sa pleine mesure (Rudolf Klein-Rogge en Hagui dans Les Espions) avant de ne plus consister qu’en un spectre (Rudolf Klein-Rogge figurant un Mabuse devenu fou dans Le Testament du docteur Mabuse) qui exerçait toujours une puissance de destruction colossale. Enfin, dans Le Diabolique docteur Mabuse, le Mal résidait dans la seule technologie (celle créée par les nazis au sein de l’hôtel Luxor ; on retrouvait là tout l’intérêt de Lang pour l’architecture) alors que son incarnation devenait presque nulle, se limitant à une simple idée (l’invocation du nom de Mabuse). On mesure ainsi toute la densité, les transformations et les amendements de la pensée langienne (qui décryptait progressivement sa fascination pour le génie de Mal et en soulignait la dangerosité plutôt que de faire mine de totalement s’en départir). Croisée avec d’autres réflexions sur le Destin, la Loi, la Justice et la Vengeance qui émergeaient dans différents films, elle fournissait l’un des piliers fondamentaux sur lesquels se construisait l’œuvre du maître. Dans L’Invisible Docteur Mabuse, comme dans Le Retour du docteur Mabuse (du même Harald Reinl, 1961), premier avatar non langien de la série des Mabuse, il ne reste, bien sûr, rien de ce propos. Le docteur Mabuse (Wolfgang Preiss), très peu présent à l’écran mais constamment évoqué, est un super-méchant, très dangereux et c’est tout. Bref, ces films sont des coquilles vides de tout sens.

 

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Bobo le clown (Werner Peters)

 

Revenons ensuite sur l’incohérence scénaristique (qui atteint ici à d’inégalables sommets…) ; elle existait déjà chez Lang – comme chez Alfred Hitchcock qui ne cessait, à juste titre, de fustiger, dans ses célèbres entretiens avec François Truffaut[1], les tenants de la vraisemblance – mais servait, en permanence, le film et tout élément introduit était cohérent par rapport à l’œuvre elle-même. Aussi répondait-elle toujours au principe artistique de la « nécessité interne » (théorisé par Vassily Kandinsky dans son essai publié en 1909, Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier) quand la nécessité externe n’est, elle, d’aucune importance sauf à vouloir faire un exposé. Ici, les multiples aberrations du scénario ne répondent à aucune nécessité. C’est aussi ce qui distingue le cinéma d’un génie (Fritz Lang ou Alfred Hitchcock) de celui d’un faiseur (Harald Reinl en l’occurrence qui, en tant que tel, ne fait pas montre d’un bien grand talent).

 

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Liane Martin (Karin Dor)

 

Pour le reste, puisqu’il faut bien en parler, que dire de ce film ? Pas grand-chose, en fait. D’un point de vue esthétique, cela reste d’honnête facture correcte puisque, comme dans l’épisode précédent, sont récitées les leçons du cinéma allemand des années 1920. Ainsi les éclairages expressionnistes sont surutilisés alors que l’un des sbires de Mabuse, Bobo le clown (Werner Peters), évoque directement l’Hagui des Espions tandis que l’hôtel dans lequel se rend, pour une séquence, l’héroïne, Liane Martin (Karin Dor), est une référence évidente, avec les voûtes de ses portes, au château de  Nosferatu, une symphonie de l’horreur (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau. Cela ne manque toutefois d’inviter le spectateur à s’interroger sur la curieuse idée du producteur Artur Brauner – qui, certes, songe essentiellement à l’argent – de refonder le cinéma allemand en ne revenant que sur le glorieux passé de celui-ci. Au moins, cela aura-t-il permis à Fritz Lang de nous offrir son sublime diptyque indien ( Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou  en 1959) ainsi qu’un dernier Mabuse. Mais force est de constater que le souffle de la modernité cinématographique qui, au début des années 1960, touche presque toute l’Europe (la France avec la Nouvelle Vague, la Scandinavie avec Ingmar Bergman, l’Italie, bien sûr, avec notamment Federico Fellini et Michelangelo Antonioni) ne passe alors pas par l’Allemagne. Il ne viendra la percuter qu’un peu plus tard avec Rainer Werner Fassbinder ou Werner Herzog (qui saura, lui, se replonger avec génie dans les mythes du cinéma muet avec son superbe  Nosferatu, fantôme de la nuit en 1978).

 

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Liane Martin et Joe Como (Lex Barker)

 

Quant à l’intrigue, elle est sans intérêt et, on l’a dit, grossièrement incohérente, voire débile : Mabuse donne ses ordres à partir d’un théâtre et les cadavres pleuvent ; on parle d’un mystérieux projet X – en fait, un produit, créé par le professeur Erasmus (Rudolf Fernau), permettant d’acquérir le don d’invisibilité sur lequel Mabuse veut mettre la main afin de s’assurer le pouvoir et instaurer, comme d’habitude, le chaos et la suprématie du crime. On regrette que Gert Fröbe (qui jouait les commissaires Kras et Lohmann respectivement dans Le Diabolique docteur Mabuse et Le Retour du docteur Mabuse) ait déserté le bateau – ce qu’on ne saurait toutefois lui reprocher. D’ailleurs, le film devient essentiellement une aventure du fort peu charismatique espion américain Joe Como (déjà introduit dans l’épisode précédent et interprété par un Lex Barker très moyen). De fait, on assiste une nouvelle fois à une sorte de sous-James Bond. Cela se laisserait-t-il regarder ? Pas vraiment puisque l’ensemble, malgré les rebondissements ahurissants (qui donnent lieu à de grands moments de ridicule : les déplacements de l’homme invisible et le combat de Joe Como contre celui-ci, une leçon de physique d’une confondante imbécillité, la façon dont se masque Mabuse et dont il apparaît à la fin,…), manque cruellement de rythme alors que tous les effets de suspense, de surprise et de comique échouent lamentablement. Peut-être si l’on est de (très) bonne humeur et que l’on est prêt à regarder le film au troisième degré (quand seul le second paraissait nécessaire pour apprécier le précédent opus), peut-on trouver quelque intérêt à ce navrant navet. Mais, sinon…

 

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Bobo le clown (démasqué…) et Joe Como

Ran

 

Note de Ran : 0

 

L’Invisible docteur Mabuse (Harald Reinl, 1962)

 

[1] Hitchcock/Truffaut, Edition définitive, Paris, Gallimard, 1993.

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Ran 16/04/2011 13:10



Ah, il est repassé sur le cable il y a quelques mois (c'est comme ça que je l'ai découvert) - avec toute la série des Mabuse depuis Le Diabolique Docteur Mabuse - mais, crois-moi (et je
pense que mon humble avis est, sur le coup, quasi-incontestable), tu n'as rien raté du tout !



FredMJG/Frederique 16/04/2011 08:22



Tellement invisible çui ci que je ne l'ai jamais vu



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