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La découverte d'un secret

11 Février 2011 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films anciens

Retrouvé, reconstitué et parfaitement restauré, un Murnau précoce vient d’être récemment diffusé. Plaisir cinéphilique majeur que de pouvoir découvrir ce beau film qui annonce partiellement les futurs sommets du maître mais fait également penser à certaines œuvres de Fritz Lang, Jean Renoir ou Alfred Hitchcock.

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LDDS 1Affiche de Schloss Vogeloed (Friedrich Wilhelm Murnau, 1921)

 

Peu à peu sont retrouvés et reconstitués de nombreux films de Friedrich Wilhelm Murnau. Et quatre-vingt ans après la mort précoce de celui qui fut peut-être le plus grand artiste de la première grande époque du cinéma, la possibilité d’avoir une vision d’ensemble de son œuvre commence à se faire jour ce dont on ne manquera pas ici de se réjouir. Ainsi, aux côtés des classiques – Nosferatu, une symphonie de l’horreur (1922) ; Le Dernier des hommes (1924) ; Tartuffe (1925) ; Faust (1926) ; L’Aurore (1927) ; Tabou (1931) – depuis longtemps unaniment reconnus, d’autres films que l’on aurait pu croire définitivement perdus sont désormais disponibles dans des versions magnifiquement restaurées ce qui, pour tout cinéphile, revêt une réelle importance. Nous avons donc enfin pu connaître, ces dernières années, Phantom (1922) ou City Girl (1930) – tous deux sortis en DVD en 2010 – alors que, dans la nuit du 31 janvier dernier (soit à une heure indue…), Arte programmait Schloss Vogeloed (1921) – La Découverte d’un secret en français ce qui, pour une œuvre enfin accessible, est un titre qui na manque pas d’interpeller… Soit le septième long-métrage de Friedrich Wilhelm Murnau mais l’un des seuls que l’on possède avant qu’il n’accède à la gloire avec son premier chef d’œuvre Nosferatu, une symphonie de l’horreur.

 

LDDS 2Le château de Vogeloed


Bref, regarder ce Schloss Vogeloed doit nous permettre de mettre un peu plus au jour les fondations d’une œuvre majeure – d’autant qu’il bénéficie du découpage de Carl Mayer qui sera responsable de celui de bien d’autres films de Murnau. Pourtant l’histoire, qui tourne essentiellement autour du poids de la culpabilité et du secret et de la nécessité du mensonge et du meurtre pour s’en défaire, n’ont rien de typiquement murnalciennes. Ainsi les thématiques ici mises en scène font plus volontiers songer à celles de deux autres immenses cinéastes, Alfred Hitchcock et Fritz Lang[1], l’autre grand réalisateur germanique des années 1920. En outre, l’ensemble du film prend pour cadre le château de Vogeloed et étant entrecoupé d’une partie de chasse et de nombreux intermèdes comiques (registre dans lequel Murnau se montre ici assez brillant ce qui n’est guère le cas dans l’une de ses œuvres les plus mineures, Les Finances du grand duc – 1924), on ne peut s’empêcher de penser à La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939). Aussi le film n’annonce-t-il pas complètement la carrière future de l’auteur de L’Aurore. Cela ne l’empêche nullement d’être indéniablement réussi – d’autant que les références précedemment évoquées sont plus qu’excellentes… – car il joue parfaitement de la tension psychologique et, si l’intrigue (qu’on ne peut révéler pour ne point gâcher le suspense) n’est pas d’un immense intérêt, il ne connaît guère de baisse de rythme et s’avère efficace. On remarquera d’ailleurs qu’avec le hiératique comte Oetsch (Lothar Mehnert), Murnau prouve qu’il sait déjà créer un personnage profondément inquiétant même s’il n’incarne pas complètement le mal comme le feront plus tard Nosferatu (Max Schreck), Tartuffe (Emil Jannings) ou le prêtre Hitu dans Tabou.

 

LDDS 3Le comte Oetsch (Lothar Mehnert)

 

Par ailleurs, sans avoir encore atteint son sommet, Murnau réalise une œuvre de fort belle facture sur le plan esthétique. On admirera ainsi l’alternance toujours signifiante entre le jour et la nuit (durant laquelle les éclairages expressionnistes ne sont utilisés qu’avec parcimonie mais toujours à bon escient) qui reviendra dans nombre de ses films ultérieurs ou encore les rares mais très beaux plans de nature. Quelques moments – les passages de porte ; la traversée d’un torrent par une calèche ; la baronne Safferstaett (Olga Tschekowa) caressant des fleurs comme Ellen (Greta Schröder) au début de Nosferatu, une symphonie de l’horreur – retiennent plus particulièrement l’attention car ils reviendront, sous une forme ou une autre, dans les chefs d’œuvre du réalisateur. Néanmoins la plus belle séquence du film est celle nous montrant la baronne Safferstaett descendant un long escalier avant d’aller accuser son ex-beau-frère, le comte Oetsch, du meurtre de son mari (Paul Hartmann). Murnau, qui se plaît tout au long de Schloss Vogeloed à montrer, à travers de nombreux plans larges, l’immensité de la demeure, a alors recours à un traitement particulièrement judicieux de l’espace, le spectateur ne manquant d’être impressionné par le lieu et la détermination de la femme. Le film connaît alors son climax. D’ailleurs en liant complètement l’œuvre à un cadre unique (comme le dit explicitement le titre original) dont on ne s’éloignera guère, c’est peut-être à Tartuffe que fait le plus directement penser Schloss Vogeloed d’autant que l’ex-mari de la baronne Safferstaett a été tué, trois ans auparavant les faits qui constituent l’intrigue, parce qu’il était devenu un parangon de vertu et avait renoncé aux plaisirs physiques. En fonction de tous ces éléments (auxquels il faut encore ajouter le thème du double que l’on retrouvera notamment dans Nosferatu, une symphonie de l’horreur et L’Aurore ou celui de la maison hantée), Schloss Vogeloed annonce bien – même si on ne peut complètement le compter parmi ceux-ci – les futurs grands films de son auteur. Il montre également que celui-ci domine, dès cette époque, le langage cinématographique (flashbacks compris) quand bien même l’œuvre obéit à un découpage (en cinq actes) encore très théâtral et respecte presque strictement la règle classique des trois unités[2]. La rigueur dans l’organisation de l’espace et les différentes échelles de plans mobilisées suffiraient amplement à le démontrer mais on ajoutera encore ce détail amusant : un cauchemar fait par un homme présenté comme peureux (Julius Falkenstein) donne l’impression que Murnau s’amuse à détourner les codes du film d’horreur et ce alors que ceux-ci n’existent pas encore vraiment… Aussi Schloss Vogeloed est-il bien une découverte que l’on fait avec très grand plaisir !

 

LDDS 4Le cauchemar de l’homme peureux (Julius Falkenstein)

 

Ran

 

Note de Ran : 4

 

La Découverte d’un secret (Friedrich Wilhelm Murnau, 1921)



[1] L’un des personnages est même initié aux secrets de l’Inde quand un autre affirme que « Le bonheur est dans le renoncement ». Même s’il ne s’agit que d’une coïncidence, cela évoque donc irrésistiblement le fameux diptyque indien ( Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou , tous deux datant de 1959) réalisé par Fritz Lang à l’extrême fin de sa carrière (mais écrit dès le début de celle-ci).

[2] Le film n’est toutefois adapté d’une pièce de théâtre mais – comme c’était souvent le cas – du roman éponyme de Rudolf Stratz paru en feuilleton peu auparavant dans un journal allemand.

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Commenter cet article

CHRISTOPHE LEFEVRE 19/12/2011 00:31


J'espère que cela ne te décevra pas... On a une -petite- responsabilité quand on dit trop de bien d'un film

Antoine 17/12/2011 22:57


Oui, j'ai vu que tu viens de faire une critique d'Hugo Cabret. La bande-annonce ne m'a pas trop enthousiasmé mais je vais peut-être me laisser tenter finalement.

CHRISTOPHE LEFEVRE 17/12/2011 20:43


Oui, une intégrale Chaplin, c'est du boulot... J'ai tous ses films... Je viens de faire celle d'Hugo Cabret, que j'ai bien aimé.

Antoine 15/12/2011 01:10


Oui, je suis d'accord avec toi. Le film ne s'élève pas au niveau des plus grands Murnau mais est de grande qualité avec des moments de comédie plus réussis que dans Les Finances du grand
duc et quelques plans qui annoncent ce qui suivra.


Quant à la restauration, c'est évidemment un bonheur.


Bon courage pour ton texte que je viendrai lire. Sur Carnage, le mien arrive bientôt.


Une intégrale Chaplin, chapeau pour le projet et le boulot que tu vas fournir.

CHRISTOPHE LEFEVRE 15/12/2011 00:58


J'ai vu évidemment la version passée sur Arte : je l'avais enregistrée. La restauration est splendide

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