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La Taupe

17 Février 2012 , Rédigé par nolan Publié dans #Critiques de films récents

La Taupe est un film antispectaculaire se déroulant sur un faux rythme assez déstabilisant. Pourtant il ne manque pas d'intérêt en mettant l'accent sur la solitude des membres du MI-6, siège d'un univers grisâtre, et en réussissant à donner de l'épaisseur à un casting pléthorique.

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la-taupe-4.jpg

Benedict Cumberbatch

 

Etonnant blockbuster qu'est La Taupe. Adaptation d'un best-seller de John Le Carré (La Taupe, 1974), réalisé par Thomas Alfredson – qui a acquis une certaine notoriété grâce à Morse (2009) – et doté d'un casting british quatre étoiles, le film ne veut ni épater le spectateur, ni provoquer l'ennui. L'histoire en elle-même est simple mais prenante : le MI-6 (les services secrets britanniques), appelé aussi le Circus, serait infiltré par une taupe soviétique tout en haut de la hiérarchie. John Smiley (Gary Oldman), alors fraîchement débarqué du Circus, se voit embauché par le ministre de la Défense pour débusquer le fouisseur.

 

la-taupe-5.jpgCiaràn Hinds et Toby Jones

 

Alfredson et ses scénaristes ont fait le choix de prendre le moins possible la main du spectateur. Aussi faut-il un peu de temps pour bien assimiler l'organisation des services – qui fait quoi ? ; à quoi servent-ils ? – alors que, déjà, la traque a commencé. La progression est certes linéaire mais est trouée de flashbacks en fonction des témoignages recueillis ou des souvenirs de Smiley. Antispectaculaire au possible le film est même construit autour d'un axe sentimental peu glamour : la fête de Noël du personnel du MI-6. Etrange, le souvenir de cette soirée revient à plusieurs reprises pour souligner la trajectoire presque identique des personnages quelque soit leur fonction : la solitude. C'est avant tout cet aspect qui est travaillé – comme dans le précédent opus du réalisateur qui faisait se croiser deux marginaux et mélangeait habilement conte de fées et film de vampires. Ici, le conte de fées n'existe pas et l'amour que peuvent rencontrer les espions est voué à l'échec. C'est bien le seul point commun que l'on pourra trouver avec la saga James Bond. Ainsi, Smiley et les autres ne nourrissent que des regrets mais font preuve d'un dévouement envers leur patrie. A tort ou à raison, dans le petit jeu de chat et de souris qu'ils mènent avec les autres nations ou entre eux, n'entre quasiment jamais en ligne de compte un intérêt ou la possibilité d'un enrichissement personnel.

 

la-taupe-6.jpgColin Firth

 

Que dire du faux rythme du film ? Les contempteurs y verront une préciosité ou un hommage à quelques séries allemandes des années quatre-vingt. Ce serait, à notre sens, plutôt injuste. Ainsi, la scène d'ouverture diffuse-t-elle une véritable angoisse et constitue une parfaite entrée en matière pour dérouler l'histoire. Plus globalement, Alfredson arrive à relever le défi d'instaurer un suspense dans une scène de vol de dossier aux antipodes des casses alambiqués des films Mission : Impossible[1]. Enfin, nous saluons également l'effort pour éviter toute scène narrative superflue, ce qui demande certes un peu de concentration, provoque un peu de frustration dans cette administration fort stoïque, mais permet de donner un certain mystère et une épaisseur à l'ensemble des personnages. Nous pourrons remarquer que le film évite l'humour de peur peut-être d'exprimer une certaine joie de vivre. Le réalisateur glisse tout de même un moment de rigolade (jaune) lorsque Jim Prudeaux (Mark Strong) éclate, à la batte de cricket, une chouette en feu (!).

 

la-taupe-2Mark Strong

 

En matière de photographie, à la recherche d'une lumière souvent blafarde, on évolue dans des tonalités beiges et marrons ternes. Le film incruste littéralement les protagonistes dans le décor. Il y a bien quelques scènes romantiques avec une voiture décapotable mais elle se situe dans un port industriel rempli de containers. La réalisation est très soignée et aussi minutieuse que Smiley, serrant les cadres, étouffant au maximum les individus, servie par des acteurs souvent justes en particulier le pool de "chasseurs de scalps" (Benedict Cumberbatch, Tom Hardy, Mark Strong), pas encore complètement détruits mais pas loin quand même. Nous avons même été surpris par la note d'espoir située à la fin qui montre Smiley retrouver sa femme. A tel point que son absence durant l'enquête nous paraîtrait presque suspecte…

 

la-taupe-3Gary Oldman

 

La Taupe est un divertissement étrange, jurant avec le tout venant hollywoodien voire même les films policiers britanniques du moment, rythmés, sales et violents. L'œuvre constitue une fort belle alternative aux James Bond dont nous restons tout de même amateurs.

 

nolan.

 

Note de nolan : 3

 

La Taupe (Thomas Alfredson, 2012)

 

Pour aller plus loin : La Taupe dans Bribes et fragments


[1] Réalisés, entre 1996 et 2011 par Brian de Palma, John Woo, J.J. Abrams et Brad Bird.

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CHRISTOPHE LEFEVRE 23/02/2012 00:46


Excellent article ! On partage l'essentiel. J'ai oublié de parler de la scène de la chouette ! Je l'avais noté dans mes carnets, et je l'ai zappée... Tu rattrapes mon oubli !

nolan 24/02/2012 14:06



Merci beaucoup.


C'est une scène un peu étrange et vraiment réussie.



Antoine 21/02/2012 19:16


C'est pas mal du tout cette affaire. Bon, je n'ai pas tout compris à l'intrigue mais elle a retenu mon attention. Ce que vous dites tous les deux sur le côté sombre du film est juste. On regarde
ces personnages s'enfermer dans une toile d'araignées qu'ils ont eux-mêmes créée, perdre de plus en plus contact avec le réel en croyant disposer des secrets les plus précieux du monde - qui
semblent inutiles.

Sylvain Métafiot 19/02/2012 10:17


Et Gary Oldman (qui porte bien son nom, pour le coup) est tout simplement magistral.

nolan 19/02/2012 20:41



Oui il est excellent mais surtout il ne joue pas un surexcité et c'est assez rare. De mémoire, je ne vois que son rôle dans les Batman de Nolan où il est plutôt réservé.



Sylvain Métafiot 19/02/2012 10:15


Très bonne critique. Vous avez parfaitement décrit ce que j'ai ressenti en voyant ce film de (contre)espionnage atypique.


 


On navigue dans un univers gris, dans un Londres pluvieux et brumeux, arpentés par des fonctionnaires aux costumes sombres qui vivent et travaillent dans des bâtiments aux couleurs tristes.


 


Mais le gris symbolise la complexité de ces personnages, non soumis au manichéisme de leur époque et fortement tiraillés entre leurs désirs et leurs convictions.


 


Une certaine mélancolie se dégage de ce film. La mélancolie d'un monde que l'on n'a pas connu (pour ma part) mais dont on regrette la fin.

nolan 19/02/2012 20:52



Merci. 


Je suis d'accord avec l'analyse sur le gris. C'est une couleur qui cache beaucoup de choses je crois. Les sentiments des héros restent opaques à ceci près qu'ils semblent (presque) tous patriotes
(y compris l'un de ceux qui jouent avec le feu - Toby Jones) et convaincus de la supériorité de leur système social et économique face au communisme (je pense à Smiley qui rejoue sa conversation
avec l'espion rouge qui garde son briquet : sa volonté de le convaincre mêlée au respect d'avoir en face de lui quelqu'un aussi determiné que lui).


Il symbolise aussi une forme de disparition de soi. Beaucoup d'agents suivent une trajectoire identique. Quand le personnage de Tom Hardy dit qu'il ne veut finir comme eux, on comprend quelques
scènes plus tard que ce ne sera pas le cas. Ce n'est pas un film très gai.



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