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Le cinéma américain ou la territorialisation

14 Décembre 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

En ce mercredi pluvieux avec quelques brèves éclaircies sur le Nord du pays entrecoupées d'averses parfois orageuses, Bribes et Fragments aborde le cinéma américain et son rapport au territoire, le caractère essentiel de la domination de l'espace par le héros américain. (On est loin des gelées matinales : 5 degrés à Lille, 6 à Strasbourg, 8 à Paris, 11 à Biarritz, ...). nolan

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L'EmigrantL’Emigrant (Charlie Chaplin, 1917)


Le cinéma américain ou la territorialisation – Occident, certes. Empreintes profondes de la tragédie grecque et du christianisme. Chocs à demi-digérés de la mort de Dieu. Edifications complexe de démocraties politiques (et socio-économiques ?), imparfaites mais réelles. Modes de vie largement comparables avec la consommation, protéiforme, comme indépassable idéal. Entre les Etats-Unis et l’Europe, les schémas mentaux sont largement partagés – et tous, qu’ils soient ou non clairement mis au jour, que nous nous leurrions en croyant pouvoir les ignorer, feignons même de les combattre, nous sommes dépendants de ceux-ci. Pourtant, l’Amérique n’est pas l’Europe. Ce n’est pas tant lié à l’histoire, évidemment commune, ou au rang de première puissance mondiale rapidement acquise par la première (notamment dans le domaine cinématographique – industriellement, techniquement et artistiquement…) qu’au rapport au territoire. L’être humain ne peut envisager son développement qu’à partir de repères temporels et spatiaux. Mutatis mutandis, les premiers sont identiques pour Américains et Européens. Les seconds diffèrent (presque) du tout au tout. Bien sûr, leurs gros pick-ups prêtent à sourire. Y compris en comparaison des pires tacots qui encombrent nos autoroutes. Mais c’est pêcher par ethnocentrisme (donc par bêtise puisqu’il ne s’agit que de refus de prendre en compte l’altérité) que de condamner, d’un revers de main, cet immense pays-continent – énergivore en diable et énorme pollueur. Passons, l’écologie ne me passionne pas et ce n’est pas le sujet. Qu’ils les préservent ou non, retenons simplement que les Américains aiment leurs espaces naturels. Que, du point de vue des représentations, le mythe de la frontière, soit la capacité à la repousser, occupe une place inconnue en Europe. L’espace vécu est, pour les Américains, vaincu, adoré et protégé des agressions extérieures (donc protecteur) malgré nombre de remises en cause qui, régulièrement, viennent perturber cette théorie par trop simpliste. Logiquement, cela rejaillit sur leur cinéma. Sans doute la territorialisation figure-t-elle l’enjeu suprême de celui-ci. La découverte et la traversée de l’espace donnèrent un genre propre, le road-movie. Quant au western, qui est bien, selon la belle formule de Fritz Lang, l’un des maîtres du genre, aux Etats-Unis ce que la légende des Nibelungen est à l’Allemagne, il chanta la transformation en territoires (qui s’intégraient à celui national) des confins du pays. Même lorsqu’il teinta de noir au début des années 1950. John Ford, avec le désert et Monument Valley, ou Anthony Mann, dans les rocheuses, plus escarpées, sublimèrent les paysages américains. Ils montrèrent (ou, plus probablement, inventèrent), parfois avec nostalgie (L’Homme qui tua Liberty Valance) ou violence (Winchester 73), comment des pionniers firent des Etats-Unis ce qu’ils devinrent, comment s’y imposa « la loi et l’ordre ». Alfred Hitchcock, venu d’Angleterre, dans un registre qui lui était propre, s’empara d’Hollywood en faisant des lieux et des voyages certains des principaux moteurs de son œuvre. Dans un détour américain (le superbe Zabriskie Point), Michelangelo Antonioni se situa, presque logiquement, dans la filiation du « maître du suspense » – et de ceux du western. Longtemps auparavant, Charlie Chaplin créa un double-vagabond. Charlot était antisocial, détruisait les conventions mais son salut passait pourtant par sa capacité à ne pas être expulsé du cadre avant d’en devenir le centre. Chaplin définissait alors le héros américain : il était celui qui parvenait à dominer l’espace, à en faire un territoire. Aujourd’hui, les personnages mis en scène par les frères Coen en sont les héritiers directs. Ils connaissent la réussite ou l’échec – Marge Gunderson (Frances McDormand), le Dude (Jeff Bridges), Anton Chigurh (Javier Bardem) dans Fargo, The Big Lebowski, No Country for Old Men pour le premier cas ; Barton (John Turturro), Ed Crane (Billy Bob Thornton), Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg) dans Barton Fink, The Barber (The Man Who Wasn't There en version originale…), A Serious Man pour le second – en fonction de leur relation à l’espace. Toujours la territorialisation fut la compagne du cinéma américain. Dans les années 1970, temps de remise en cause des valeurs fondatrices et d’extension de villes-mondes, tentaculaires et anonymes, elle prit les oripeaux de la folie. Dans Taxi Driver, Travis Bickle (Robert De Niro) greffe sur New York son extrême désarroi. Aussi la mégalopole devient-elle sienne à mesure qu’il perd contact avec le réel. Ce processus, qui traduit un profond malaise, de fusion des dimensions mentales et physiques, Martin Scorsese l’utilise à nouveau dans le récent Shutter Island.Francis Ford Coppola fait de même avec le paranoïaque Conversation secrète puis Apocalypse Now où, d’une manière aberrante, le colonel Kurtz (Marlon Brando) et le capitaine Willard (Martin Sheen), égarés dans la guerre du Vietnam, réussissent à faire corps et esprit avec une jungle et un fleuve hostiles. Dans les œuvres de Terrence Malick et David Lynch (ainsi les titres de ses quatre derniers opus – Lost Highway, The Straight Story, Mulholland Drive, Inland Empire – font-ils tous directement référence à l’espace) qui tracent des voies originales, radicales, improbables et géniales, la territorialisation forme également système, possible et souhaitable. De fait, elle est la règle du cinéma américain. Evidemment, il existe une exception…

 

Antoine Rensonnet

 

La suite :

Stanley Kubrick et l'espace

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