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Le Crime de Monsieur Lange : communiste ou anarchiste

30 Octobre 2009 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Un auteur, une œuvre

Le crime de monsieur Lange qui marque le début de la collaboration de Jean Renoir avec le Parti communiste porte pourtant en lui les raisons de l’échec final de ce compagnonnage. C’est que Renoir est resté anarchiste et que le personnage de Batala montre la supériorité de l’individu sur le collectif.

 

Un auteur, une œuvre

 

Le crime de monsieur Lange (Jean Renoir, 1935) : communiste ou anarchiste

 

Jean Renoir (1894-1979)

 

Quand il réalise en 1935, Le crime de monsieur Lange, Jean Renoir est déjà un réalisateur célèbre et célébré. Certes, ses plus grands chefs d’œuvre – La grande illusion (1937), La règle du jeu (1939) – viendront peu après mais le film est intéressant en ce qu’il marque le début de son compagnonnage avec le Parti communiste. Celui-ci sera relativement long s’étendant sur quatre années jusqu’à La bête humaine (1938) et connaîtra ses temps forts avec La vie est à nous (1936) et La marseillaise (1938). Mais, in fine, celui-ci s’avèrera un échec. Ce que je voudrais montrer ici c’est que le premier film de cette série porte en lui les raisons mêmes de ce demi-ratage. En effet, Renoir qui a auparavant développé des tendances anarchistes prononcées – notamment avec l’exceptionnel Boudu sauvé des eaux (1932) – montre, sans le vouloir, que cette forme d’esprit ne s’accorde guère avec une pensée communiste affirmée.

 

René Lefèvre et Nadia Sibirskaia

 

Il faut tout d’abord remarquer que Le crime de monsieur Lange – sans atteindre dans ce domaine au sommet de Boudu sauvé des eaux – est un film fortement iconoclaste. Certes, il fait éclater toutes les valeurs d’une société bourgeoise et on pourrait penser que cela le rapproche de vision communiste du monde. Mais, le film va trop loin et remet tout en cause concernant les fondements d’une morale collective. Ainsi, le crime qui donne son nom au film restera impuni et l’idée d’une justice populaire qui sauve Lange (René Lefèvre), si elle est n’est pas totalement étrangère à une pensée communiste, pourrait tout aussi bien être partagée par un système de pensée fasciste. Quant au jeu amoureux, il exprime une aimable badinerie – qu’on retrouvera, de manière beaucoup plus subtile et développée, dans La règle du jeu – qui est loin d’un système de valeurs bien construit tel que le modèle communiste le développe. Surtout, Jean Renoir – et ses personnages – va jusqu’à se réjouir de la mort d’un enfant en couches. Bref, on est bien dans un système de pensée qui ne respecte rien surtout pas la religion comme le montre l’assassinat d’un Batala (Jules Berry) habillé en prêtre. Tout cela n’est certes pas en opposition totale avec le communisme mais on reste beaucoup plus proche de l’anarchisme habituel de Jean Renoir. De plus, celui-ci n’hésite pas à développer un propos qui – par la bande – s’inscrit en opposition avec celui auquel il dit adhérer. Ainsi, Lange est bien loin de rêver de l’Union soviétique. Au contraire, son imaginaire le porte aux Etats-Unis et il connaît la célébrité en écrivant les aventures d’un cow-boy, Arizona Jim[1]. Quant aux forces du capital, si elles sont vues sous un jour particulièrement noir avec le personnage de Batala, elles peuvent être très sympathiques comme c’est le cas avec celui de Meunier fils (Henri Guisol) – jeune oisif ayant hérité – qui aide les héros. Ainsi, les valeurs de solidarité ne sont donc pas liées, pour Renoir, à la classe sociale.

 

 

Ces quelques éléments suffiraient à dire que Le crime de monsieur Lange n’est pas véritablement un film communiste mais il y a plus. En effet, c’est au moment où il se voudrait le plus explicitement communiste que le film finit par l’être le moins et ce comme si Renoir n’arrivait pas à cacher la distance entre ce qu’il voudrait dire et ce qu’il finit par montrer. En fait, c’est le hiatus entre l’homme tel qu’il se pense – c’est-à-dire communiste – et l’artiste qui ne peut être tu. Ainsi, Jean Renoir veut montrer la supériorité d’une organisation autogérée[2], collective et solidaire, la coopérative créée par Lange et ses amis sur une entreprise classique telle qu’elle existe avant lorsqu’elle est dominée par Batala. Le problème est que, dans le film, Batala est le seul personnage véritablement intéressant. Plus encore, il écrase le film de sa personnalité. Certes, l’extraordinaire composition de Jules Berry est pour beaucoup dans la réussite de ce personnage. Mais, il n’en reste pas moins que c’est celui-ci qui fait la réussite du film de Jean Renoir, chacune de ses apparitions étant attendue par le spectateur. Bien sûr, les personnages qui forment la coopérative sont bien sympathiques et certains ont même une dimension pittoresque qui les rend attachants tel ce militaire en retraite (Marcel Lévesque) à moitié alcoolique qui radote et tient souvent des discours assez réactionnaires. Il n’empêche. Devant le spectacle de la coopérative, on s’ennuie assez et le spectateur, à l’annonce de la première mort de Batala, s’inquiète du spectacle qui lui est alors proposé. Quant il revient, habillé en prêtre, traversant une rue avant de s’arrêter devant un kiosque à journaux – où il ne manquera pas, fidèle à lui-même, d’escroquer la vendeuse –, c’est un soupir de soulagement qui ne manque d’être poussé. Enfin, après une phase de pure guimauve, le film retrouve son souffle car son vrai héros est de retour. Le problème, c’est que s’il n’est pas rare qu’un personnage totalement négatif phagocyte une œuvre, on n’est pas là dans le cas du Tartuffe de Molière[3] ou du personnage de Don Salluste dans le Ruy Blas de Victor Hugo. Batala est certes un salaud mais il ne figure pas véritablement le mal absolu et on ne peut même pas vraiment totalement le détester. Celui-ci est si séduisant qu’on éprouve pour lui, malgré tout, une certaine sympathie[4]. Aussi, si à la question de Lange « si je vous tuais, qui vous regretterait ? », Batala répond[5] – à juste titre, sans doute – « Mais les femmes, les femmes », on pourrait, en tant que spectateur, ajouter « Mais le public, le public ». Aussi Jean Renoir finit-il par montrer, sans probablement qu’il ne s’agisse d’une volonté de sa part, la supériorité de l’individu sur le collectif, le premier donnant un personnage de cinéma infiniment plus intéressant que le second, qui n’offre qu’une masse de personnages indifférenciés[6]. Parmi ces derniers, Lange en est, bien sûr, l’archétype. Et celui-ci, certes bien sympathique, avec ses rêves d’enfants, son honnêteté foncière et ses difficultés avec les femmes, est avant tout profondément fade[7]. Pour accéder à une vraie personnalité, il lui faudra ainsi tuer Batala. Et, dans cet acte, on est une nouvelle fois bien loin d’un discours communiste. Au contraire, on est beaucoup plus proche de problématiques dostoïevskienne ou nietzschéenne où l’on s’interroge pour savoir si un être d’exception peut avoir le droit de vie ou de mort sur ses semblables. On est là – même si le film se contentera d’effleurer cette idée – au cœur des questions fondamentales de morale posées par la mort de Dieu alors que le communisme propose, in fine, une commode idéologie de substitution qui est bien loin de résoudre ces graves problèmes. Toujours est-il que la fin du film offre, en creux, une réflexion encore une fois plus proche de l’anarchisme, voire du nihilisme, que du communisme.

Jules Berry

 

Ainsi dans cette première rencontre avec le communisme, Jean Renoir finit-il par dire – ou plutôt montrer – le contraire de ce qu’il voulait affirmer. Certes, sa collaboration avec le Parti se poursuivra – on l’a vu – quelques temps encore mais elle semble déjà vouée à l’échec. J’y vois une raison fondamentale : il n’y a pas, pour moi, de solution de continuité entre son anarchisme et le communisme. Aussi Renoir finira-t-il par se désintéresser de la politique. Il évoluera même plus ou moins vers la droite étant à deux doigts de tourner un film, à la fin des années trente, pour le régime fasciste italien avant de s’exiler aux Etats-Unis. Mais le phénomène important sera bien qu’il ne s’intéressera plus guère à la politique. Le film qui porte trace de cette rupture est assurément son chef d’œuvre, La règle du jeu. Ce qui fait, entre autres, la qualité de ce film est que son auteur est alors dans un état de confusion par rapport à sa représentation du monde quand celui-ci est lui-même en plein bouleversement[8]. Par la suite, si Jean Renoir signera quelques grands films (Le fleuve en 1949, French Cancan en 1954), il n’y développera plus jamais de pensée politique, restant sans doute marqué par l’échec de son compagnonnage avec le Parti communiste. Et pour en revenir et en finir avec Le crime de monsieur Lange, on pourra affirmer que si celui-ci n’est sans doute pas une œuvre maîtresse de son auteur, il n’en est pas moins un excellent film et ce, sans aucun doute, grâce à ses contradictions qui lui évitent d’être un mauvais objet de propagande.

 

Ran

 


[1] Par contre, Renoir rejette fortement les magazines policiers –  comme le Javert que veut lancer Batala. Si cela peut éventuellement le rapprocher d’un discours communiste, cela ne l’éloigne aucunement d’une pensée anarchiste.

[2] Le terme est, bien sûr, anachronique.

[3] On retrouve cela dans l’adaptation réalisée par Friedrich Wilhelm Murnau en 1925 sur laquelle je reviendrai dans un autre article.

[4] On pourrait d’ailleurs, en tant que spectateur – un peu comme on ne manque pas de le faire devant le personnage d’Alex dans Orange mécanique (Stanley Kubrick, 1971) – s’interroger sur les raisons qui font que Batala suscite une certaine sympathie. Cette mise en cause de notre rapport à la morale est, sans nul doute, plus dérangeante et plus difficile que l’adhésion à une idéologie toute faite comme le communisme (ou n’importe quelle religion).

[5] Et il utilise alors ce côté vibrionnant qui fait justement le charme du personnage

[6] Il y a tout de même quelques exceptions dont le personnage de Valentine (Florelle) assez haut en couleurs. Mais elle tire justement sa force d’être la seule à véritablement s’opposer à Batala.

[7] Il porte ainsi cette fadeur jusque dans son nom, Lange (l’ange).

[8] On pourrait dire la même chose de cet autre chef d’œuvre fondamental qu’est le M le maudit (1931) de Fritz Lang. A cette différence près que, dans ce film, Fritz Lang connaît l’évolution inverse de celle de Jean Renoir dans La règle du jeu, passant de la droite à la gauche et, surtout, de l’apolitisme à la prise en compte du politique.

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Antoine 19/11/2011 16:44


Merci Christophe.


Je ne sais pas ce qui est le plus passionnant (chaque lecteur en jugera) mais, d'une part, il ne me semble vraiment pas
qu'il n'y ait pas d'analyse dans tes articles et, d'autre part, je pense que ton approche, richement documentée, a toute sa cohérence (j'ai appris, par exemple, bien des choses chez toi sur Lang
et Murnau qui ne sont pourtant pas les auteurs sur lesquels je suis le plus mal renseigné). Surtout, je crois qu'il n'y a aucune opposition mais une véritable complémentarité dans les différentes
manières d'appréhender le cinéma, de s'en emparer (à partir du moment où il y a un minimum de rigueur et de travail).


Quant à Renoir, bien sûr, Boudu. Film immense et qui montre, à mon sens, combien Renoir est intellectuellement loin du communisme tant son héros est individualiste (ce entendu dans un sens
positif) et anarchiste. La contradiction entre l'homme engagé et l'homme lui-même (dans lequel se retrouve l'artiste) éclate donc clairement dans Le Crime de monsieur Lange. Grand film
mais par son méchant, son individu, non par la mise en scène d'une collectivité. Au-delà de Batala, on doit aussi remarquer qu'on retrouve le Renoir anarchiste dans sa justification d'un crime et
que ladite collectivité est, pour utiliser un terme complètement anachronique, surtout de type autogestionnaire. Ce qui l'éloigne de la doxa communiste. Ensuite, il montrera, bien sûr, la lutte
des classes dans La Grande Illusion mais il est évident que si le concept qui transcende la guerre-même l'intéresse, il ne hait point les Boieldieu et les Rauffenstein. Non, Renoir, pour
moi, n'est vraiment pas communiste malgré quelques oeuvres de propagande.

CHRISTOPHE LEFEVRE 19/11/2011 00:35


Fine analyse. Je n'ai pas vu ce film depuis très très lontemps, donc le souvenir que j'en garde est très imparfait, mais pour avoir revu Boudu il y a peu, je suis complètement convaincu par ta
démonstration. C'est toujours passionnant de te lire. Car là où je me contente "d'étaler" ma culture cinématographique, de ton côté tu es dans l'analyse. C'est plus enrichissant pour le lecteur !
Merci

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