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Le Père Tranquille : Résistance, famille, patrie

19 Octobre 2009 , Rédigé par Ran Publié dans #Réflexions pointues sur films obtus

Si l’après Seconde guerre mondiale a inspiré bien des grands réalisateurs – comme Akira Kurosawa dans Chien enragé – cette époque a également donné lieu à de lamentables films de propagande dont Le père tranquille est peut-être bien le parangon.
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Noël-Noël

Si Le père tranquille conserve aujourd’hui encore un certain intérêt, ce n’est certes pas pour ses qualités cinématographiques. En effet, le film se révèle empesé, trop souvent répétitif, parfois insupportable[1] et même, à travers le traitement de l’histoire d’amour, d’une incroyable ringardise. C’est donc seulement en tant que document historique qu’il se montre passionnant. L’erreur pourtant serait de n’y voir que l’archétype – comme l’est par exemple La bataille du rail (1945) du même réalisateur[2] – du film français de l’immédiat après-guerre traitant de la résistance. Celle-ci, afin de favoriser la cohésion nationale (objectif atteint au vu de l’immense succès populaire du film ; plus de sept millions d’entrées), est présentée comme une activité pratiquée – certes à des degrés divers – par la quasi-totalité des Français (le sous-titre du film, la vie d’une famille française pendant l’occupation, est, à cet égard, édifiant). En cela donc, Le père tranquille est mensonger. Mais ce n’est rien en comparaison du fait qu’il se montre effroyablement réactionnaire.

 

Dans le choix du héros, tout d’abord. Que celui-ci soit faible ou fort, bon ou méchant, anti ou absolu, il se doit, pour susciter de l’intérêt (et donc de la réflexion, du sens, voire – comme c’est si souvent le cas chez Alfred Hitchcock – une mise en danger du spectateur), de présenter, d’une manière quelconque, un décalage avec la société dans laquelle il évolue[3] (ou, à tout le moins, de tendre, dans le courant du film, vers ce décalage). C’est à l’inverse que l’on assiste ici puisque, jusque dans son nom (Martin), le père tranquille (Noël Noël) du titre se veut le paradigme du Français moyen c’est-à-dire qu’il est non seulement résistant mais aussi généreux, rusé, courageux… Toutes ces qualités ne pouvaient certes manquer de rassurer le spectateur français de l’immédiat après-guerre.

 

Dans les valeurs défendues, ensuite. Ce sont essentiellement celles de la famille et de la France. On le comprend alors : entre la France du général de Gaulle (le film est ouvertement gaulliste) et celle du maréchal Pétain, deux hommes issus de la même droite chrétienne, la grande différence[4] était que, pour la première, durant l’Occupation, l’activité de résistance se devait de prendre la place du travail.

 

Dans la place réservée aux femmes et à la jeunesse, enfin. Les premières représentées par le personnage de madame Martin (Claire Olivier), semblent n’être capables de ne voir le monde qu’à travers des œillères restant concentrées sur des choses futiles comme, ici, la confiture. Aussi accepte-t-on sans sourciller que le mari au moment de s’occuper de choses sérieuses (la résistance qui, on l’a dit, se substitue au travail pendant la durée de l’occupation allemande) la congédie, avec un subtil mélange de rudesse et de bienveillance, marque de l’immarcescible supériorité masculine. Quant à la seconde, incarnée par le fils du père tranquille, Pierre (José Arthur), sa bonne volonté ne semble avoir d’égale que son inefficacité. C’est qu’il lui manque cette valeur essentielle du conservatisme qu’est l’expérience.

 

Ainsi, s’il était à des années-lumière de décrire le combat livré par quelques Français durant l’Occupation, Le père tranquille définissait, a contrario et sans le vouloir, les termes de celui que toute une partie de la France allait devoir mener pendant longtemps[5] pour donner à ce pays un certain libéralisme culturel et social.

 

Ran
Le père tranquille (1946), de René Clément

[1] C’est notamment le cas à travers le personnage du fils, Pierre.

[2] La bataille du rail, quoique tout aussi faux que Le père tranquille sur le plan historique, a, lui, de réelles qualités cinématographiques. En un an, René Clément semble donc avoir perdu tout son talent. Si cela n’excuse pas ce dernier, il faut pour l’expliquer savoir que Le père tranquille est avant tout le projet de son interprète principal, le sinistre Noël Noël. Celui-ci offrit également au public français La cage aux rossignols (Jean Dréville, 1944), tout aussi affligeant sur le plan artistique et qui donna lieu, plus d’un demi-siècle plus tard, aux lamentables Choristes (Christophe Barratier, 2004). C’est dire la nocivité de ce triste sire…

[3] Un héros peut certes être l’archétype – du moins pendant une partie du film – de la société dans laquelle il se meut mais cela doit être alors l’occasion d’étudier – avec une relative bonne foi intellectuelle – ladite société. Dans le cas présent, nous en sommes loin.

[4] Admettons tout de même que la fermeté sur ce point de Charles de Gaulle doit être portée à son crédit.

[5] Ce combat fut mené – avec de belles victoires – durant au moins les trois décennies qui suivirent. Mais, il reste loin d’être fini – et gagné – aujourd’hui. Pour n’en rester qu’au cinéma, le fait de tourner un remake – qui allait rencontrer un immense succès – de La cage aux rossignols (Les choristes, donc) ou d’offrir, en batterie, des films qui glorifient notre cher terroir et les bonnes vieilles valeurs d’antan (dont Jean Becker est le navrant spécialiste) est un signe pour le moins inquiétant. Notons que cela n’a rien à voir avec le mouvement actuel d’auto-vampirisation du cinéma qui fonde ma théorie de celui-ci (voir la sixième et dernière partie de mon histoire du cinéma) car, dans ce dernier cas, je parle d’art ce qui n’est certes pas le cas quand j’évoque Noël Noël ou Jean Becker.

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Mutin94 06/06/2016 14:03

Lamentable critique du "Père tranquille".
Si vous voulez lire des points de vue intelligents sur ce film, allez sur :
http://www.senscritique.com/film/Le_pere_tranquille/375936

Zoé Grivet 01/03/2011 16:09



Bonjour monsieur Ran.


Je me présente, je m'appelle Zoé Grivet et je suis en 3eme.


Je dois, pour le brevet, passer une épreuve appelée Histoire des arts. C'est une épreuve où l'on doit présenter un sujet pendant une dizaine de minutes.


On nous a donné un thème : Paris après guerre (1945-1960).


Dans ce thème , j'ai choisi de travaillé sur les films sur la résistance fait après la guerre.


Cest pourquoi je m'intèresse à ce film.


Votre commentaire m'a interressée mais , comme je suis encore jeune et que je n'ai pas encore vu ce film en entier, je n'ai pas tout compris.


J'aimerais, si vous l'acceptez, que vous m'expliquiez un peu ce texte et ses grandes lignes, ce que vous avez voulu dire.


De plus, j'ai cru comprendre que vous étiez cinéphile, c'est pourquoi je pense que vous pourriez m'éclairez un peu sur le sujet que je dois traiter. Même si j'ai déjà quelques pistes, le sujet me
parait encore très flou.


Si vous acceptez de m'aider, veuillez me prévenir directement sur ma boite mail, s'il vous plait .


Je vous prie d'agréer, monsieur, mes sincères salutations.


Zoé Grivet


 



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