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Les lignes de David Lynch

16 Novembre 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Bribes et fragments : une nouvelle catégorie de texte sur De son coeur. Chaque mercredi, un texte court sur le cinéma, une réflexion sur un auteur, un film... et - pourquoi pas - en débattre dans les commentaires. David Lynch ouvre le bal. nolan

 

David Lynch

David Lynch

 

1) Les lignes de David Lynch – Qu’il soit un autre ou pas, « Je » est plusieurs. Aussi notre histoire n’est-elle pas unique puisque gorgée de différents possibles à peine ébauchés. Pourquoi les dissocier, eux et le rêve, du réel, de l’effectif ? La question habite le cinéma de Lynch. Dans Twin Peaks : Fire Walk with Me (1992), la vie, enfin révélée (et diffractée), de Laura Palmer (Sheryl Lee), est pleine de coupes. On saute d’une strate diégétique à une autre comme on jongle entre les multiples de l’héroïne. Pour ce qui se donne comme la base d’une étrange enquête policière, les faits ne comptent guère. Les diverses lignes de fuite se perdent dans l’horizon, et la mort, pour, peut-être, se rejoindre. Rien n’est moins sûr et peu importe. Le récit, en tout cas, Lynch y pense depuis Eraserhead (1976), commence à éclater. Nouvelle étape dans Lost Highway (1997) qui se boucle sur lui-même. Le héros change – et reste pourtant le même. On revient au point de départ, guère plus avancé, fort émerveillé. Trop troublant, sans doute. Lynch fait alors quelques concessions avec Mulholland Drive (2001). Nouveau film qui se retourne. Mais, en chemin, les indices ne cessent d’être distribués. Il devient reconstructible. On crie au génie, on dira de Mulholland Drive qu’il est LE film de la première décennie du XXIe siècle. On n’a pas forcément tort mais, si on l’a tant aimé, ce n’est pas seulement pour l’envoûtement mais aussi, raison fondamentale, parce que la perte de repères était, somme toute, minime. Même le spectateur le plus obtus finira par comprendre après une explication. Comme dans Citizen Kane (Orson Welles, 1941), le film du siècle, paraît-il. Il n’est pas question d’amoindrir les mérites des œuvres de Welles et de Lynch, ils sont évidents et leur gloire se justifie pleinement. Admettons simplement que le spectateur aime avoir l’impression d’être intelligent. Rien de plus facile avec Citizen Kane et Mulholland Drive où remettre l’histoire sur ses pieds relève seulement du casse-tête, plus ou moins complexe, qui trouve sa solution – exacte. Des films-Sudoku pour reprendre une savoureuse expression qui m’a été donnée. Quant à Lynch, il s’est, semble-t-il, vexé de la relative simplicité de Mulholland Drive. Avec Inland Empire, il décide d’aller jusqu’au bout. Le récit n’est plus déconstruit, il est détruit. Comme dans ses opus précédents, des lignes diégétiques différentes se font jour. On ne sait trop si elles se croisent ou s’entrelacent. Elles donnent, en fait, l’impression de se superposer. Surtout, il n’y en pas une qui serait directrice, qui fournirait une quelconque armature à laquelle se raccrocher. L’œuvre d’art se doit, je crois, d’être fermée sur elle-même et ouverte au spectateur qui peut (doit) y apporter sa pierre. Mulholland Drive répondait parfaitement à cette définition et l’apport, nécessaire mais malheureusement, souvent unique, du spectateur était donc de tout remettre en ordre. Sur Inland Empire, il se casse les dents et s’en trouve fort désemparé. Le film est ouvert sur lui-même et fermé au spectateur. Il en devient un objet cinématographique non identifié. Radical et déconcertant, assurément. Absolument incompréhensible. Dès le début, constamment depuis Blue Velvet (1986) – hors la parenthèse d’Une histoire vraie en 1999 (dont le titre original, The Straight Story, est bien plus parlant), il y a une logique dans la démarche de Lynch. Elle est portée à son paroxysme dans Inland Empire. Ce n’est pourtant pas son sommet. Non plus que Mulholland Drive. Entre les deux, il n’y a d’ailleurs pas de véritable solution de continuité. Son dernier film dépassait la forme cinéma ce qui est un non-sens. On reste dépendant de son moyen d’expression. L’avant-dernier était tout enserré dans celle-ci. Ce n’est pas là l’ambition de l’auteur. Pas de solution de continuité mais un point d’équilibre, Lost Highway. Que pouvait faire Lynch après ce chef-d’œuvre ? De mieux, rien, probablement. Puisqu’il avait atteint le point-limite de sa conception. Mais il a signé de grands films. Même imparfaits. Aussi l’attend-t-on de nouveau.

 

Antoine Rensonnet

 

La suite : Sailor et Lula en lisant Cioran

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Antoine 07/12/2011 18:58


Juste une précision sur Lost Highway. J'ai parlé de figure du tore. Je pense que ce que je veux souligner est plus compréhensible si on pense à une bouteille de Klein (voire un ruban de
Möbius). En découvrant ces étranges formes, en comparant à Lost Highway, on peut mieux comprendre l'émotion que j'ai ressentie.

Antoine 26/11/2011 20:39


Il y a dans Inland Empire une extrême radicalité vers laquelle Lynch tendait depuis un moment et qui est poussée à son paroxysme. L'exercice peut être, par instants, intéressant (il y a
de très belles séquences) mais connaît, à mon sens, certaines limites. C'est, en tout cas, une forme de cinéma expérimental, un cas-limite, et, à part une interrogation sur les possibilités de
son art, d'une part, et la continuation d'une réflexion sur le fait qu'une vie n'est pas seulement définie par ce qu'y passe (et peut-être pas principalement par cela d'ailleurs), il me semble
que chercher un sens à Inland Empire (soit reconstruire une histoire) est faire un contresens (puisque la proposition de Lynch de détruire toute trame narrative en faisant en sorte
qu'aucune ligne ne soit directrice). Mais, bon, je peux me tromper.


Quant à Lost Highway, c'est un surprenant mais si beau voyage.

CHRISTOPHE LEFEVRE 25/11/2011 01:08


Ce que tu écris sur Inland Empire me plait. Un film fermé au spectateur. Je ne déteste pas une certaine radicalité, mais encore faut-il que je puisse me raccrocher à quelque chose. Là, ce n'est
pas le cas. Je n'en tire rien. Jj'aime ta franchise. Car il y a toujours des commentateurs qui vont faire croire qu'ils ont compris quelque chose à ce film... Je n'ai malheureusement pas vu Lost
highway... Je dois réparer ça très vite...

Antoine 21/11/2011 18:58


Sur Fire Walk With Me, cela me paraît effectivement possible même si des doutes risquent de subsister sur ce qui relève exactement de l'espaces réel et de l'espace mental. J'en suis
moins certain avec Lost Highway qui opère un retour sur lui-même, dans le temps et l'espace, en constituant une sorte de figure géométrique proche de celle du tore. Deux lignes
diégétiques s'opposent ainsi mais il me semble périlleux de déterminer avec assurance (contrairement à Mulholland Drive) laquelle est directice. C'est d'ailleurs, en ce sens, que je vois
un peu Mulholland Drive comme une simplification du procédé mis en oeuvre dans Lost Highway alors que Inland Empire serait sa radicalisation poussée à l'extrême.


Pour les commentaires, j'ai évidemment oublié ce que j'avais à dire sur Agent secret et Les Nibelungen (film sur lequel j'en ai d'ailleurs beaucoup dit ici) mais je promets d'y
revenir bientôt et ne manque pas de me féliciter d'avoir légèrement contribuer à permettre que s'ouvrent plus les commentaires sur votre blog.

L. 21/11/2011 17:28


Concernant la "reconstruction" de Mulholland dr., il me semble qu'on pourrait faire des expériences similaires avec Fire Walk With Me et Lost Highway, non ? Sans dout
moins avec INLAND EMPIRE, il est vrai...


Concernant le problème des commentaires sur mon blog, j'ignorais qu'il y avait des bugs. Je viens d'aller farfouiller dans les paramètres et de me rendre que par défaut seuls étaient autorisés à
commenter "les utilisateurs inscrits". Je n'ai aucune idée de ce que ça veut dire exactement mais il y a fort à parier que le problème venait de là. C'est rectifié, j'espère pouvoir vous lire
bientôt chez moi (et peut-être d'autres qui ont connu le même blocage !).

nolan 21/11/2011 21:04



Je vous l'avais dit aussi quand j'avais essayé de commenter sur le post concernant les affiches de cinéma. Bon bah maintenant on va pouvoir laisser un petit mot !



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