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Ma nuit chez Maud (2) : Rêve d'un Dieu non mort

4 Juillet 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Un auteur, une œuvre

Ma nuit chez Maud est-il le chef-d’œuvre absolu d’Eric Rohmer ? Pour nous, oui. En tout cas, autour du pari de Pascal, le film se révèle une parfaite mise en scène d’un moment magique et éternel.

 

De guerre lasse

 

Ma nuit chez Maud (Eric Rohmer, 1969) : Rêve d’un Dieu non mort, le pari de Pascal (2/2)

 

Au GAP…

 

                « Physique et morale sont indissociables, il faut voir les choses comme elles sont. »
  Du narrateur (Jean-Louis Trintignant) à Maud (Françoise Fabian).

 

 

Sommaire actif

a. Une si merveilleuse stase

b.Point de vue, impressions, conclusion

 

T5ER 1

Affiche de Ma nuit chez Maud (Eric Rohmer, 1969) 

 

a.Une si merveilleuse stase

 

Dans Ma nuit chez Maud (1969), la relation entre le narrateur (Jean-Louis Trintignant) et Maud (Françoise Fabian), puisqu’elle n’ira pas jusqu’au rapport sexuel, se construit donc prioritairement par la conversation. Cela ne saurait surprendre dans un film d’Eric Rohmer, réalisateur qui pour être toujours attentif à tous les éléments du langage cinématographique – ici on notera la beauté plastique des paysages enneigés d’un Noël en Auvergne (la photographie est de Nestor Almendros), la précision du cadrage (avec les frôlements des corps durant la nuit chez Maud) ou encore le montage (avec ses signifiantes ellipses temporelles) – n’en accorde pas moins une place centrale aux dialogues, particulièrement brillants, très intellectuels mais ne virant pas à la pédanterie tant ils apparaissent naturels (donc assez peu sentencieux). Evidemment, la longue discussion entre Maud et le narrateur n’est pas la seule du film. Le héros, s’il refuse de vraiment parler à la cantine de son usine, le fait tout d’abord avec Vidal (Antoine Vitez) qu’il rencontre par hasard et qui le conduira vers Maud. Entre les deux hommes, la conversation est très intéressante, tant pour le spectateur que pour ses participants, et c’est donc par elle qu’est introduit le thème du pari de Pascal. Il ne fait donc nul doute que le narrateur prend plaisir à ce débat. Il se poursuivra à trois quand Vidal et lui iront rejoindre Maud puis à deux après le départ, un peu contraint et forcé, du philosophe. Quoique Vidal soit un peu ivre, la conversation à trois restera passionnante autour de ce triangle formé par un catholique, un marxiste et une libre-penseuse. Aussi une fois que le fameux moment d’intimité (cette nuit qui donne son titre au film et dure, au sein de celui-ci, une grosse vingtaine de minutes) entre les deux commence, le dialogue ne change pas fondamentalement de nature. Il continue d’aborder les thèmes les plus divers (la chance, le hasard, les coïncidences, la grâce, la prédestination, la fidélité et, bien sûr, la morale et l’amour) au point que tout s’y entremêle et, passe de l’intime à l’intellectuel, du banal à l’exceptionnel, sans que jamais il ne soit rompu – si ce n’est par quelques problèmes matériels (le besoin d’un verre d’eau, l’envie d’allumer une cigarette,…). On comprend dès lors quel plaisir les deux personnages peuvent retirer d’une telle discussion prolongée. Néanmoins, à ce stade, rien, factuellement, ne la distingue vraiment de celle entre le héros et Vidal. Pourtant, et là réside le génie de Rohmer qui saisit (ou plutôt cisèle si finement) toute la spécificité de ce moment, elle est très différente car marquée par un transport amoureux qui scelle une fusionnelle complicité. Maud le perçoit immédiatement quand le héros, qui ne cessera donc de vivre dans le souvenir de cette nuit, refuse, intellectuellement et moralement (conséquence de son catholicisme), d’admettre l’évidence. Ce qui ne l’empêche pas de se laisser happer par celle-ci… Et, telle pourrait être la morale de ce conte, une seule conversation avec Maud, y compris en ce qu’elle comporte de plus classique, vaudra toutes les autres, si intéressantes (et elles le seront parfois) puissent-elles être. Quant au héros, s’il n’a pas su en profiter pleinement et n’a pas voulu tenter de prolonger l’instant, il aura eu la chance (il se définit comme « chanceux » avec les femmes – ce n’est point tout à fait faux), non donnée à tous, de vivre cette sublime stase de séduction amoureuse durant laquelle le temps est apparu comme suspendu. Et, à la grâce transcendante que Dieu accorderait pour l’ensemble des actes d’une vie (ce en quoi croit le héros), Rohmer oppose la grâce immanente de l’instant qui réunit deux êtres. Aussi, son christianisme, comme l’est celui du héros selon Maud, semble-t-il, in fine, assez suspect, un peu douteux et très probablement « tortueux » aux yeux du spectateur.

 

MNCM 8

Maud (Françoise Fabian) et le narrateur (Jean-Louis Trintignant)

 

Mais revenons-en à la relation entre Maud et le narrateur. Se résume-t-elle à la seule conversation ? Non pas. Certes, les deux ne coucheront pas ensemble mais le corps est loin d’être absent de leur nuit et de la journée qu’ils passeront ensuite – et non pas seulement en fonction des quelques baisers échangés. Il ne s’efface pas – du moins pas complètement. D’une part, parce que Maud, très tentatrice et s’assumant comme telle, a une séduction très physique puisqu’elle montre ses jambes dénudées, mène la discussion depuis son lit (sur lequel Vidal puis le narrateur viendront se poser) et rappelle, dans une formule quelque peu triviale qui rompt, à dessein, avec le ton général du dialogue (d’où le fait qu’elle résonne un peu plus fort aux oreilles de ceux qui l’entendent), qu’elle dort « à poil ». D’autre part, il y a bien, en parallèle et, dans certains cas, en opposition, de ceux des esprits (extrêmement agiles) et des morales (plus ou moins rigides et toujours mises en question), un jeu avec les corps que, là encore, Rohmer sait mettre en scène à la perfection. Ainsi, entre les corps de Maud et du narrateur, tout ne sera que déplacements, éloignements, rapprochements et frôlements. Jusqu’au coucher[1], instant où cesse le dialogue. Il n’y a qu’un lit. Après avoir envisagé de dormir sur le fauteuil, le narrateur y rejoindra Maud. Mais, en restant habillé, en s’étant fait une camisole d’une couverture (qui symbolise aussi surement sa morale que la nudité témoigne de la libre-pensée de Maud) et en se plaçant initialement sur le drap. Au petit matin, après une ellipse, parce qu’il semble avoir froid (mais est-ce si certain tant il est  couvert ?), il se glissera sous celui-ci. Les deux s’enlaceront et s’embrasseront mais le narrateur, parce qu’il ne maîtrise plus du tout la situation, repoussera Maud et l’évident désir qui la pousse vers elle. Il aura beau se raviser, il sera trop tard car, dira-t-elle cassante et à demi-vexée, elle « aime les hommes qui savent ce qu’ils veulent ». Le temps de passer un peignoir, elle redeviendra charmante et les deux se quitteront en excellents termes avant de se revoir dès l’après-midi. Le sexe, tant par sa présence potentielle que par sa non-réalisation, est donc une dimension très importante de leur courte relation. Mais, en définitive, l’attitude de Maud le prouve, son absence ne suffit pas à gâcher cette nuit. Si relation sexuelle il y avait eu, c’eût pu être le couronnement du moment. Son inexistence, par contre, ne sera pas son tombeau. A l’inverse, si Maud a couché avec Vidal « par désœuvrement », cela n’a pas donné une force supplémentaire à une relation qui n’est, elle, que purement amicale quand celle entre nos deux héros est évidemment amoureuse. On touche là à une dimension fondamentale du cinéma rohmérien dans lequel le marivaudage est toujours central. Dans celui-ci, le sexe est certes en toile de fond mais ce n’est jamais lui qui est le signe absolu du désir ou de l’amour. Assurément très important, il n’en est pas moins une non-nécessité. Simplement parce que la liberté de pensée et de faire ce que l’on souhaite de son corps, les conventions sociales, la morale des uns et des autres entrent trop souvent en conflit pour qu’une relation sexuelle ait un sens sûr et certain. Pour certains, elle peut être un acte anodin (ce serait apparemment le cas de Maud), pour d’autres (visiblement, c’est la vision du narrateur), elle a quelque chose de décisif. C’est donc bien prioritairement ce qui s’échange dans les conversations qui dit s’il y a, ou non, amour. Et encore, celles-ci sont-elles loin de toujours permettre que celui-ci soit avoué ce qui ne manque pas de compliquer encore un peu plus les situations qui connaissent alors un extraordinaire nombre de possibles. Ainsi, dans La Collectionneuse (1967), le libertinage sexuel d’Haydée (Haydée Politoff) prête finalement peu à conséquences de même que celui de Gaspard (Melvil Poupaud) dans Conte d’été (1996) – à l’inverse de ses discussions avec Margot (Amanda Langlet) avec qui il ne couchera pas. Alors que dans Le Genou de Claire (1970), le désir de Jérôme (Jean-Claude Brialy), grand coureur et futur marié (qui a fait vœu de fidélité), se concentre donc vers un genou, celui de la jeune Claire (Laurence de Monaghan) donc, qu’il finira par carresser pendant un orage. On pourrait multiplier les exemples mais, pour en revenir au film qui nous occupe, si les quelques baisers échangés entre Maud et le narrateur ont presque une dimension symbolique, leur relation a, elle, une tonalité clairement amoureuse, sexe ou pas.

 

MNCM 9

Le narrateur et Maud

 

Toujours est-il qu’après l’épisode physique avorté par la dérobade du héros qui met fin à la nuit, le « moment Maud » est appelé à se poursuivre au cours de la journée suivante durant laquelle les deux personnages se retrouveront pour une balade et en profiteront pour s’embrasser de nouveau. Mais, avant qu’ils ne se revoient, le narrateur abordera Françoise (Marie-Christine Barrault) qu’il s’était promis d’épouser avant même de la connaître et de rencontrer Maud. A sa femme, il dira plus tard, dans la dernière séquence du film (située cinq ans après l’histoire contée), que Maud fut sa « dernière escapade ». Ce n’est pas faux mais pas tout à fait vrai non plus. Non pas tant parce qu’il affirme par là que Maud fut sa dernière maîtresse (« techniquement », ce n’est pas le cas) avant qu’il ne se marie mais parce que, du point de vue du film, c’est évidemment l’inverse. Coincé entre les deux parties du « moment Maud »[2], le passage avec Françoise constitue l’infidélité (lui qui trouve celle-ci si « impossible ») faite par le narrateur à Maud, infidélité destinée à se prolonger quand le moment s’est, lui, figé dans l’éternité (hors du siècle, donc – pour ce catholique qui se veut dans celui-ci). Et c’est donc ce moment magique que Rohmer – qui ira plus loin encore dans son film suivant, Le Genou de Claire, dans lequel tout converge vers l’instant où la main de Jérôme frôle le genou de Claire – réussit à filmer avec génie, son œuvre reposant toute entière sur sa capacité à montrer et étirer ce temps qui échappe à toute banalité. C’est donc celui où Maud et le narrateur auront établi un véritable contact, en seront si vite venus aux « confidences » parce que, en confiance, ils se sentent bien ensemble et éprouvent dès lors le besoin de « parler » ou de « s’épancher » (ils le diront l’un et l’autre en des termes un peu différents). Il est aussi rendu possible, selon le narrateur, parce qu’il sait qu’ils ne se reverront plus. C’est pour lui une condition sine qua non pour qu’il puisse jouir de l’instant, parce qu’il le sait éphémère (il dira à Maud en parlant de leur relation : « L’idée d’un avenir ne se présente pas et, en général, c’est ce qu’il y a de triste ») et qu’il se montre, conte sa nature apparente, si « gai ». Admettons. On peut aussi penser qu’il aurait dû tenter sa chance avec Maud et essayer de rendre ce moment durable autrement que par le souvenir ineffaçable d’une subtile fragrance perdue.

 

b.Point de vue, impressions, conclusion

 

MNCM 7

Maud et le narrateur

 

 

D’ailleurs n’est-il pas temps d’exprimer plus clairement encore qu’on n’a pu le faire jusqu’à maintenant notre propre point de vue. Car, dans Ma nuit chez Maud, (comme dans la plupart des films de Rohmer : c’est toujours un même bonheur et cela apparaît comme essentiel – au plein sens du terme), la conversation est tellement agréable que l’on rêve d’y participer non pas en nous immisçant dans le moment vécu par Maud et le narrateur (il n’appartient qu’à eux) mais, au moins, a posteriori. Ne nous privons donc pas de ce plaisir d’autant que le réalisateur, en proposant une réflexion et un discours construit ainsi qu’en mettant en scène des personnages qui analysent leurs sentiments, semble nous y inviter – d’autant plus qu’il n’impose pas, on l’a vu, de morale toute faite. Ainsi, avons-nous envie, nous aussi, de débattre le plus courtoisement du monde mais néanmoins fermement. Histoire d’être à niveau, et puisque nous préférons Nietzsche à Pascal, on voudrait rappeler ces quelques courts aphorismes du philosophe germaniste ; sur Dieu, d’abord, juste pour s’amuser[3] :

 

              

« Comment ? L’homme n’est-il qu’une bourde de Dieu ? Ou Dieu qu’une bourde de l’homme ? »

 

Et puis, en référence au pari de Pascal ; il imposerait, selon le narrateur, de miser sur l’existence de Dieu dès lors qu’il y a un doute. Nous ne sommes pas d’accord, l’existence de Dieu nous serait insupportable[4] :

 

              

« Et, pour vous ouvrir tout mon cœur, mes amis, je vous dirai : s’il y avait des dieux, comment supporterai-je de n’être pas Dieu ? Donc, il n’y a pas de dieux.

Voilà la conclusion que j’ai tirée, mais à son tour elle me tire à sa suite. »

 

Sur la conversation ensuite quoique nous ne soyons qu’à demi-convaincus par la formule de notre philosophe préféré mais celle-ci n’est pas inintéressante[5] :

 

                « Le langage ne nous a pas été donné pour communiquer nos sentiments, on s’en rend compte à ce fait que tous les hommes simples ont honte de chercher des mots pour leurs émotions profondes : ils ne les communiquent que par des actes et rougissent de voir que les autres semblent deviner leurs motifs. Parmi les poètes, à qui généralement la divinité refuse ce mouvement de pudeur, les plus nobles sont monosyllabiques dans le langage du sentiment et laissent deviner la contrainte : tandis que les véritables poètes du sentiment sont le plus souvent insolents dans la vie pratique. »

 

Surtout, puisque le narrateur choisit, plutôt que la brune et libre-penseuse Maud, la blonde et catholique Françoise, celle qui, donc, correspondrait à sa morale, nous aimerions aussi rappeler ce qu’écrivait Raymond Radiguet dans Le Diable au corps (1923)[6] :

 

                « Il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur. Sans doute sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui toute autre est indifférente. C’est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant ‘‘halte !’’ devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d’autres sans ressentir ce choc. L’instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pêcher contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains hommes s’acharnent sur les ‘‘blondes’’, ignorant que souvent les ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes. »

 

Arrêtons là les citations. On l’aura aisément compris, nous considérons que le héros, même si l’on peut comprendre sinon admettre ses motivations, si clairement formulées, aurait dû tenter l’aventure avec Maud. Quitte à tout perdre (même le moment magique) puisque ce qu’il avait à y gagner était plus infiniment plus grand que ce qu’il pouvait perdre même si la probabilité de victoire était faible. C’est là le principe même du pari de Pascal (la fameuse « espérance mathématique »), ici repris sous une variante amoureuse comme il le sera dans Conte d’hiver (1992). Maud et le narrateur n’étaient probablement pas « complémentaires » et leur couple n’aurait sans doute pas « fonctionné » mais celui-ci semblait tout de même bien plus intéressant que celui, si tristement commun, formé par notre héros et Françoise[7]. Néanmoins, on se « rassurera » en considérant que le moment auquel nous avons assisté vaut sans doute plus et mieux qu’une relation durable et normale… Parallèlement, on regrettera – même si on s’en réjouit aussi puisqu’il nous est fort sympathique – que le narrateur fasse preuve, semble-t-il, d’une telle capacité de résilience et qu’il se soit enfermé dans une certaine hypocrisie sociale (très protectrice) qui lui aura permis de maîtriser sa vie et de pleinement profiter de son « bonheur » simple.

 

MNCM 10

Françoise (Marie-Christine Barrault) et le narrateur

 

Doit-on pour autant le juger ? Non point. On peut être persuadé qu’il est passé à côté de sa vie, mettre en doute sa morale conventionnelle (qu’elle soit ou non catholique) et les accommodements qu’il fait avec celle-ci mais on ne doit pas, purement, simplement et vulgairement, le condamner. Ses choix, après tout, valent sans doute les nôtres et notre morale – toute différente de la sienne et qui souffre, elle aussi, de maints petits arrangements (mais tout comme lui, nous n’aspirons pas à la sainteté – non catholique s’entend) – et nos vérités ont, elles aussi, leurs limites[8]. Puisqu’Eric Rohmer nous invite au plaisir de la réflexion (ce qui montre combien ses films sont « vivants »), n’adoptons pas une position de surplomb du haut de laquelle nous assénerions ce que nous croyons juste et sain. Mettons-nous à niveau, rêvons-nous (comme Maud…), libres-penseurs et dégagés de certaines conventions, n’affichons ni marxisme (nous ne parions pas sur le sens de l’histoire), ni catholicisme (nous ne parions pas sur l’existence de Dieu puisqu’elle nous serait insupportable ; par contre, nous parierons bien volontiers sur l’idée d’aller jusqu’au bout, soit au-delà du seul moment, avec une femme telle que Maud – si désirable) mais ne sous situons pas au-dessus du héros ce qui serait le meilleur moyen d’être en-dessous et ridicule. Il n’en reste pas moins que nous espérons qu’une telle nuit, toujours, lui manquera. Même s’il n’a pas couché avec elle (mais, au fond, quelle importance ?), il a joui de cet éphémère mais n’a su, pu ou voulu le transformer en durable. Chrétiennement parlant, il n’a donc commis aucune faute ou pêché, mais nous sommes libres de penser qu’il a fait une erreur (y compris du point de vue d’une certaine morale qui, pour être la nôtre, n’est pas chrétienne, pas celle du héros et pas celle – mais est-ce si certain ? – de Rohmer). Mais peut-être, lui qui, toujours insiste sur le temps long de ses relations amoureuses et pose la fidélité comme un absolu atteignable, n’a-t-il ainsi pas gâché l’instant. D’ailleurs, Maud, « sa dernière escapade », la plus courte et celle qui a le plus souffert d’incomplétude, est probablement la seule qui compte réellement puisque elle est la seule qui mérite d’être longuement racontée (que pourrait-il bien dire de son mariage ?). En la revoyant cinq ans plus tard, il aura même (il a de la chance avec les femmes, nous répète-il) l’occasion de lui faire un au-revoir convenable. Quant à ses convictions et ses certitudes, elles l’auront bloquées à l’instant décisif venant clôturer (mais non détruire) le moment et il n’aura plus qu’à vivre (heureux) dans les mensonges qu’il se fait à lui-même. Là semble être le drame amoureux que met en scène Ma nuit chez Maud. En ce sens, ce chef-d’œuvre est bel et bien un « conte moral ».

 

MNCM 11

Maud

Antoine Rensonnet

 

Vers la première partie

 


[1] Ce qui justifie que le narrateur passe la nuit chez Maud est la neige qui tombe et qui rendrait dangereuse un retour sur les hauteurs de Clermont-Ferrand où il réside. « Prétexte » sans doute mais pas tout à fait faux du point de vue de la sécurité d’autant que Maud rappelle que l’un de ses amis est mort d’un accident sur une plaque de verglas. Plus tard, on apprendra que cet « ami » est en fait celui qui fût son plus grand amour – ce qui, par la référence au verglas, est une manière de mettre le narrateur au même niveau que celui-ci…

[2] On remarquera la rigueur de la construction du film qui, hormis les quelques premières séquences et la dernière, obéit presque exactement à la règle classique des trois unités : temps (ces vingt-quatre heures durant lesquelles le narrateur connaît – « par intermittences » comme il le note lui-même – Maud) ; lieu (Clermont-Ferrand), action (relation entre Maud et le narrateur).

[3] In Crépuscule des idoles (1888 ; Maximes et flèches, 7).

[4] In Ainsi parlait Zarathoustra (1885 ; deuxième partie, Aux Îles fortunées – extrait).

[5] In Opinions et sentences mêlées (1879 ; 105, Langage et sentiment).

[6] Nous avions déjà utilisé cette citation dans le troisième texte de notre série « Fantasmes et amours perdus », le premier consacré à 2046 (Wong Kar Wai, 2004), film consacré à un homme (Chow Mo Wan – Tony Leung) n’ayant pas su s’extraire d’un moment d’amour fusionnel.

[7] Notons que si Rohmer ne dresse pas un portrait négatif de Françoise, celle-ci n’« existe » pas en comparaison de Maud et que le réalisateur ne fait rien pour en faire une concurrente « valable » de l’héroïne. On pense alors un peu au triste policier (MacDonald Carey) de L’Ombre d’un doute (Alfred Hitchcock, 1943) qui deviendra le compagnon de Charlie (Teresa Wright) après que celle-ci ait dû renoncer à son oncle criminel (Joseph Cotten).

[8] La tentation, romantique (ou ibsénienne tel que le dramaturge norvégien la met au jour, en la faisant dériver du « Ou bien… ou bien… » kierkegaardien dans Brand en 1866), du « tout ou rien » peut, elle aussi, être mise en question et même ses plus fervents adeptes ont bien dû faire maintes compromissions au cours de leur vie – donc ont directement pêché contre leur morale...

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(Clovis Simard,phD) 30/01/2012 13:35


Mon Blog(fermaton.over-blog.com),No-11, THÉORÈME de FAUST. - Une FORMULE MAGIQUE de MATHÉMATICIEN.

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