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Menaces dans la nuit

1 Février 2011 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films anciens

 

Menaces dans la nuit (John Berry, 1951) n’est certainement pas le dernier film noir comme l’annonce la pochette de ce DVD récemment sorti. Ce n’en est pas moins une œuvre très représentative d’un genre majeur alors en pleine mutation et un excellent film qui bénéficie, en outre, d’une très belle édition.

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MN1DVD de Menaces dans la nuit (John Berry, 1951)

 

Menaces dans la nuit (He Ran All the Way en version originale), réalisé par John Berry (1917-1999) en 1951, narre l’histoire d’un petit truand, Nick Robey (John Garfield), qui après un coup à demi-raté (il a réussi à s’enfuir avec 10000 dollars mais a dû tuer un policier), rencontre une jeune fille, Peggy Dobbs (Shelley Winters). Il commence à la séduire et réussit à s’introduire chez elle, rencontrant toute sa famille c’est-à-dire son père (Wallace Ford), sa mère (Selena Roye) et son jeune frère Tommy (Bobby Hyat). Apprenant qu’il est recherché par la police, il prend en otage les Dobbs qui tentent d’échapper à cette situation alors que sa romance ambigüe avec Peggy se poursuit. Alors qu’ils sont à deux doigts de partir ensemble, la jeune femme choisira finalement de tuer Nick dont la triste aventure se terminera alors.

 

MN2Nick Robey (John Garfield) et Peggy Dobbs (Shelley Winters)

 

On aura reconnu la trame classique d’un film noir, genre majeur de l’Hollywood des années 1940 et 1950. Menaces dans la nuit, qui, pour de multiples raisons, passa inaperçu ou presque lors de sa sortie et est aujourd’hui reconnu comme l’un des films marquants de ce courant important. Force est de reconnaître que cette réputation acquise au fil du temps n’est pas injustifiée. En effet, l’œuvre dispose d’une exposition frénétique qui la place sous le signe de la tension. Certes, celle-ci s’étiolera quelque peu au cours des quelques soixante-quinze minutes de Menaces dans la nuit, le film perdant quelque peu de son rythme tout au long d’un faux huis-clos puisque les membres de la famille Dobbs peuvent vaquer à leurs occupations alors que, paradoxalement, seul Nick Robey apparaît séquestré et prisonnier d’une situation dont seule Peggy pourrait éventuellement le sortir. On remarque alors que le film, en quelque sorte, « marque le pas » puisque peu d’événements viennent perturber le cours de l’histoire. Cependant, l’excellente conclusion avec ce coup de feu tiré par une Peggy dans un état de confusion extrême sur un homme qu’elle aime sans doute redonne à Menaces dans la nuit toute la vigueur qu’il avait un temps partiellement perdue.

 

MN3La mère (Selena Roye) et le père (Wallace Ford) de Peggy Dobbs


Par ailleurs, l’étude de caractères, celles de personnes respectables placées dans une situation extrême, ne manque pas d’intérêt et on se plaît à suivre l’opposition entre les parents Dobbs, l’évolution du personnage de Peggy et même la consternation de Tommy, petit enfant qui croit découvrir la lâcheté chez des êtres chers. Mais c’est – et de loin – ce Nick Robey qui concentre l’attention du spectateur, à la fois cruel, touchant et sentimental. Surtout, il semble toujours au bord de l’écroulement et est loin d’offrir une figure de grand criminel qui pourrait entraîner une quelconque fascination. A défaut de celle-ci, le spectateur éprouvera de l’empathie envers cet homme qui n’a pour seule famille qu’une mère qui le hait et que toute la société – sauf peut-être Peggy qui sera pourtant l’instrument du châtiment – veut éliminer. Voilà de quoi comprendre le doute existentiel qui toujours anime ce personnage – lui faisant ainsi affirmer : « Personne n’aime personne » – et reconnaître en lui, comme le dit le père de Peggy, « un chien enragé à bout de forces ». Aussi l’excellente composition de John Garfield – véritable producteur du film même si Bob Roberts est crédité – doit-elle être mise en avant. Ce fût là son ultime rôle (il devait mourir l’année suivante à l’âge de trente-neuf ans) et l’acteur, alors traqué par la commission des activités anti-américaines et en proie à de sérieux problèmes de santé, a sans aucun doute beaucoup mis de lui-même dans ce Nick Robey qui donne l’impression saisissante de toujours être au bord de l’épuisement. Parmi les autres qualités du film, on doit encore signaler la performance de Shelley Winters (qui trouve là l’un de ses meilleurs rôles), la très belle photographie de James Wong Howe qui oscille volontairement entre stylisation expressionniste et réalisme – et trouve son expression la plus achevée dans l’ultime séquence (que le master très bien restauré permet de parfaitement admirer) – ou la musique de Franz Waxman. Quant à la réalisation de John Berry, sans être révolutionnaire, elle sait se montrer inspirée et efficace. Ainsi, en fonction de tous ces éléments, il apparaît juste de dire que sans un être l’un de ses chefs d’œuvre, Menaces dans la nuit est un très bon film noir.

 

MN4La mère de Peggy Dobbs et Nick Robey

 

Il faut d’ailleurs replacer ce film dans l’histoire de ce genre. Assurément n’est-il pas « le dernier film noir » comme l’affirme la pochette du DVD – reprenant là l’expression d’Eddie Muller qui signe la préface du livre qui l’accompagne – et le cycle noir n’allait prendre fin qu’à la toute fin des années 1950 et devait encore offrir bien des chefs d’œuvre (tels Règlement de comptes de Fritz Lang en 1953 ou La Soif du mal d’Orson Welles en 1958). Menaces dans la nuit traduit cependant bien l’évolution du genre et Samuel Blumenfeld qui le qualifie de « film gris » – reprenant cette fois-ci le vocable imaginé par Thom Andersen et Noël Burch dans leur livre Les Communistes de Hollywood, autre chose que des martyrs (Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1994) –  et le rapproche d’œuvres comme Les Amants de la nuit (Nicholas Ray, 1949), Quand la ville dort (John Huston, 1950) ou Les Forbans de la nuit (Jules Dassin, 1950) n’a, lui, sans doute pas tort. Le film noir a certes, dès son origine, toujours eu des résonnances sociales et la société de consommation ou le rêve américain sortaient déjà passablement écornés des classiques fondateurs comme Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944), Les Tueurs (Robert Siodmak, 1946), Le Facteur sonne toujours deux fois (Tay Garnett, 1946 ; avec John Garfield) et La Griffe du passé (Jacques Tourneur, 1947).

 

MN5Tommy Dobbs (Bobby Hyat) et Nick Robey

 

Cependant, le mal y était encore incarné et le héros (masculin) y apparaissait comme la victime toute désignée des femmes fatales et des truands de haut-vol. Or ceux-ci sont absents de Menaces dans la nuit et des films cités plus haut, le genre se renouvelant en remettant désormais en cause l’ensemble des bases de la société américaine. Ceci est tout particulièrement sensible dans ce Menaces dans la nuit qui apparait comme un film symbole puisque la plupart de ceux qui ont participé à sa réalisation furent inquiétés par le maccarthysme (dont John Garfield, on l’a déjà dit, John Berry qui, peu après, partit se réfugier en France et Dalton Trumbo – principal scénariste mais non crédité car déjà en prison). Les dysfonctionnements du rêve américain sont ainsi envisagés sous une double face. Pour Nick, qui ne croit donc plus à grand-chose après une vie d’errance, il ne reste guère que l’espoir de « l’hiver en Floride et [de] l’été à la montagne » ou plus exactement d’une femme (Peggy), d’une voiture et d’un peu d’argent mais, au bout de sa trajectoire, il n’y a, bien sûr, que la mort. Ceci reste classique. Ce qui l’est moins réside dans la mise en scène de la sympathique famille Dobbs (dont la représentation s’oppose frontalement à la relation existant entre Nick et sa mère) qui se voit obliger de rompre avec la parfaite harmonie qui la caractérisait. Celle-ci se fondait sur un puritanisme tout américain (pour qualifier le bonheur d’une vie menée avec une grande ferveur religieuse, le père de Peggy parlera de « la joie du labeur et de la tranquillité ») mais, placée devant une situation imprévue, leurs certitudes ne manqueront pas de s’éroder. Chacun devra mener son propre jeu pour en finir avec cette séquestration sans jamais savoir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas – d’où les questions posées par les derniers actes de Peggy. Aussi pour cette famille, plus rien, du moins peut-on le penser (et l’espérer), ne sera jamais comme avant et les bases sur lesquelles se fondaient leur vie paisible, leur intégration sociale apparemment parfaite (travail, famille, croyance en Dieu), seront détruites après cet épisode. D’une certaine manière, on peut alors également rapprocher Menaces dans la nuit des Désemparés (1949), à la fois mélodrame et film noir, la dernière œuvre américaine de Max Ophuls. Toujours est-il que Menaces dans la nuit, œuvre de gauche s’étant visiblement donnée pour mission de montrer la misère sociale, confronte le spectateur – comme la famille Dobbs – à la cruauté de la réalité. Le film évitant largement l’édification et le pathos, cela ne peut qu’ajouter à sa qualité.

 

MN6Nick Robey et Peggy Dobbs

 

C’est donc avec plaisir que l’on découvre ce film dans une très belle édition DVD. Il est, en effet, accompagné de nombreux et intéressants bonus notamment un ouvrage – c’est le parti-pris de la collection – (très) érudit de Samuel Blumenfeld sur la création de Menaces dans la nuit mais aussi d’interviews croisées de Pierre Rissient, Arny Berry et Dennis Berry (les deux derniers étant les enfants du réalisateur quand le premier fut l’un de ses proches collaborateurs) et d’un court documentaire, The Hollywood Ten, réalisé par John Berry en 1950 et consacré aux dix premières victimes hollywoodiennes de la « chasse aux sorcières » (Alvah Bessie, Herbert Biberman, Lester Cole, Edward Dmytryk, Ring Lardner Jr., John Howard Lawson, Albert Maltz, Samuel Ornitz, Adrian Scott et Dalton Trumbo). D’un point de vue historique, il présente un indéniable intérêt. Tout juste peut-on regretter que ne s’ajoute pas à ces roboratifs compléments, très centrés sur le contexte historique, une analyse du film.

 

MN7Affiche de Menaces dans la nuit

 

Ran

 

Note de Ran : 3


Menaces dans la nuit (John Berry, 1951) 

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