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Mort de Claude Chabrol

14 Septembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

Claude Chabrol est donc mort. Cela affecte d’autant plus, qu’outre ses films, certes inégaux, mais qu’on attendait et dont certains sont de très grande qualité, on appréciait la personnalité de ce réalisateur emblématique de la Nouvelle Vague. Un bref hommage s’imposait donc ici.

 

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Claude ChabrolClaude Chabrol (1930-2010)

 

Claude Chabrol est donc mort ce dimanche 12 septembre. Né en 1930, il avait été critique aux Cahiers du cinéma et à Arts dans les années 1950 et avait notamment écrit en compagnie d’Eric Rohmer (autre cinéaste regretté mort cette année), le premier ouvrage important en français sur Alfred Hitchcock, publié en 1957. A la fin de cette décennie, comme nombre de ses collègues, il passa à la réalisation avec Le Beau Serge, suivi la même année, par Les Cousins. Le premier fut récompensé par le prix Jean Vigo et le Grand prix du festival de Locarno, le second par l’Ours d’or du festival de Berlin. C’était en 1959 soit la même année que Les Quatre Cents Coups de François Truffaut et Le Signe du Lion d’Eric Rohmer et un an avant A bout de souffle de Jean-Luc Godard[1].

 

Le BoucherHélène David (Stéphane Audran)

et le boucher Popaul (Jean Yanne)

dans Le Boucher (1968)


Il appartenait donc, et en était même l’un des plus sûrs  emblèmes, à cette Vague qu’on a dite nouvelle pour le cinéma français. Pourtant, à l’inverse de Jean-Luc Godard, son cinéma resta toujours extrêmement classique ce qui n’est en rien péjoratif. Il fut d’ailleurs, tout au long d’une carrière de cinquante ans, un réalisateur très prolifique puisqu’il laisse plus de cinquante films et une vingtaine de téléfilms, le tout formant une œuvre assez disparate – il faut bien noter qu’il n’avait pas toujours dans son travail, à l’inverse, par exemple, d’un Eric Rohmer, une très grande rigueur, ni une immense exigence – dans sa qualité avec, tout de même, de nombreux sommets dont, entre autres, Le Boucher (1968), Que la bête meure (1969), Les Fantômes du chapelier (1982) La Cérémonie (1995) ou Merci pour le chocolat (2000). Lui qui aimait bien à l’occasion faire l’acteur en se contentant le plus  souvent d’apparitions (la dernière dans Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar en 2010) sut tout particulièrement mettre en valeur ses interprètes qu’il s’agisse, par exemple, de Charles Denner (dans Landru en 1963), de Stéphane Audran – qui fut longtemps sa compagne –, de Jean Yanne, de Michel Bouquet, de Michel Serrault, de Philippe Noiret, de Ludivine Sagnier (dans La Fille coupée en deux en 2007, son avant-dernier film qui est un remake du film de 1955, La Fille sur la balançoire, de Richard Fleischer, autre cinéaste prolifique et inconstant) et, bien sûr, d’Isabelle Huppert qu’il fit tourner dans pas moins de sept longs métrages entre Violette Nozière (1978) et L’Ivresse du pouvoir (2006). Dans son dernier film, Bellamy (2009), il rencontrait enfin – à la grande satisfaction des deux, semble-t-il – le « monstre sacré » Gérard Depardieu et, bien que Chabrol se laissa aller à quelques facilités et que sa réalisation se montre quelque peu pataude, le cinéaste lui offrit un rôle sur-mesure et sut parfaitement saisir toute l’énormité de l’acteur. Cependant, le meilleur des personnages chabroliens fut peut-être l’inspecteur Lavardin, policier violent, cérébral, sarcastique et pince-sans-rire, fruit d’une rencontre exceptionnelle avec Jean Poiret qui l’incarna dans deux films successifs (Poulet au vinaigre en 1985 ; L’inspecteur Lavardin en 1986)[2].

 

Poulet au vinaigreHubert Lavoisier (Michet Bouquet)

et l’inspecteur Jean Lavardin (Jean Poiret)

dans Poulet au vinaigre (1985)


A titre personnel, tout au long de cette dernière décennie, j’entretenais, avec Claude Chabrol, l’impression d’un étrange compagnonnage allant toujours voir son nouveau film avec plaisir – et ma connaissance de son œuvre s’enrichissait également de la découverte d’opus plus anciens – et en ressortant rarement complètement enchanté mais jamais vraiment déçu. J’avais la certitude qu’il y aurait quelques bonnes choses à en tirer ne serait-ce qu’un de ses nombreux clins d’œil à ces réalisateurs américains de l’âge d’or qu’il adorait, et tout particulièrement Alfred Hitchcock et Fritz Lang [3] ou encore, lui qui avait (comme il le répétait) une tête d’oiseau, un de ses nombreux coups de patte qu’il était capable, tel un vieux chat, de lancer à tout moment notamment à l’endroit de cette bourgeoisie française dont il ne cessait d’étudier les us et coutumes. Cette impression était encore renforcée par sa présence fréquente et rigolarde – qui donnait l’idée (stupide mais néanmoins tenace) de bien le connaître – sur les plateaux de télévision sur lesquels il était le type même du « bon client » sans que cela ne l’empêche de s’y montrer le plus souvent pertinent qu’il parle de cinéma ou de biens d’autres choses (de politique par exemple), puisque sa connaissance de la société était grande même si elle s’exprimait avant tout dans ses œuvres. Ainsi, malgré les limites de certaines de celles-ci, il était sans conteste une personnalité majeure du cinéma français (et même du cinéma tout court). Surtout, il avait su personnifier l’idée qui m’est si chère d’un cinéma – et, en ce sens là, il avait su, bien plus que ses compagnons de l’époque des Cahiers du cinéma, toujours garder à l’esprit l’un des concepts fondateurs du mouvement de la Nouvelle Vague[4] – d’un cinéma comme art à la fois populaire et élitaire ; pour cette raison, et toutes les autres, il (me) manquera.

 

La-Ceremonie.jpgSophie (Sandrine Bonnaire) et Jeanne (Isabelle Huppert)

dans La Cérémonie (1995)

 

Ran



[1] Chabrol hérita d’ailleurs du titre de conseiller artistique sur ce film bien qu’il n’y ait participé en rien. De même que Truffaut fut crédité comme auteur du scénario dont il n’avait pas écrit la moindre ligne.

[2] Claude Chabrol tourna également deux  téléfilms, L’Escargot noir (1988) et Maux croisés (1989), dans lequel Jean Poiret reprend ce personnage (dans la série Les Dossier secrets de l’inspecteur Lavardin qui compte d’autres épisodes non tournés par Chabrol).

[3] Il popularisa d’ailleurs une surprenante thèse – fausse, bien sûr, mais non sans fondements – selon laquelle toute l’œuvre d’Alfred Hitchcock serait contenue dans Les Espions (1928) de Fritz Lang.

[4] Si toutefois l’on considère, ce qui est discutable, que mouvement il y a eu.

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Ran 15/09/2010 11:46



J'aime beaucoup Chabrol mais, à part peut-être sur Le Boucher (qui date de 1970 et non de 1968 comme je l'ai écrit) et sur Que le bête meure, il n'y a pas vraiment de consensus
général sur ses films. C'est d'ailleurs un point intéressant concernant un cinéaste que chacun considère comme très important.


Effectivement, concernant les critiques, il me semble que Chabrol s'en moquait d'autant qu'il avait assez de recul et d'humour (mais il admettait tout de même avoir réalisé de très mauvais films
notamment son hommage à Fritz Lang - en 1990 ; non vu). Mais, il n'était sans doute pas paresseux mais tournait peut-être un peu trop - Mizoguchi et Ford, pour ne citer qu'eux, étaient également
très prolifiques et pourtant... - comme le montrent ces plus de soixante-dix oeuvres (films ou téléfilms) en cinquante ans. Il n'était sans doute qu'à moitié motivé par certains de ses projets ou
savait le financement d'autres trop mal engagé pour s'impliquer complètement.


Tout cela n'empêche pas que son oeuvre était très riche et qu'effectivement - c'est sans doute là un de ses charmes -, on peut l'apprécier de manière différente. Aussi serais-je ravi, malgré vos
réticences sur Lavardin, de lire votre texte sur Chabrol, Vincent.



Vincent 15/09/2010 00:09



Comme quoi, on peut aimer le bonhomme de façons différentes.


Je ne suis pas un très grand fan de Lavardin, par contre j'ai une grande admiration pour (presque tous) ses derniers films depuis "Au coeur du mensonge", "Bellamy" y compris que j'ai trouvé assez
fin. Le truc de Chabrol, je pense, c'était d'avoir une mise en scène à la fois précise et transparente, ce qui lui a attiré les fameuses critiques de "téléfilm" et de "paresse". Je pense qu'il le
savait et qu'il s'en fichait. Sur certains film ratés, oui, mais dans la majorité des cas, et je tiens ses plus belles réussites pour complètes, il y avait un travail dans la lignée de Hitchcock
ou Lang. je republie un texte de fond sur mon arpport à son cinéma, nous aurons peut être l'occasion de développer.



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