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Mr. Arkadin

9 Octobre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Critiques de films anciens

Exilé en Europe, Orson Welles se joue de tous les codes cinématographiques et signe, à partir d’une structure scénaristique complexe qui n’est sans rappeler celle de Citizen Kane, une œuvre sublime et totalement baroque dans laquelle, résolument fascinant, il trône en majesté.

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                      « Vous imaginez que c’est plaisant d’avoir un passé dont on a honte et dont on ne se rappelle même plus. »
  De Gregory Arkadin (Orson Welles) à Guy van Stratten (Robert Arden) vers le milieu du film.

 

MA1Affiche de Mr. Arkadin (Orson Welles, 1955)

 

De Mr. Arkadin (1955), neuvième long-métrage d’un Orson Welles alors exilé en Europe, on remarque tout d’abord la construction à partir d’une structure scénaristique particulièrement complexe. En effet, de manière extrêmement aboutie, les événements relatés sont enchâssés dans un double flashback. Ainsi, ce sont, en ordre inverse, les deux derniers épisodes de l’histoire – le retour de Gregory Arkadin (Orson Welles) en Espagne dans un petit avion ; l’arrivée de Guy van Stratten (Robert Arden) à Munich pour y retrouver Jakob Zouk (Akim Tamiroff) – qui sont présentés au spectateur, sans que celui-ci ne puisse alors comprendre grand-chose, en introduction du film. Finalement, le fil conducteur se dévoilera assez vite. Ainsi, à Naples, un bandit, Bracco (Grégoire Aslan), en train d’agoniser révèle deux noms à van Stratten, un petit truand, et sa petite amie, la strip-teaseuse Mily (Patricia Medina) : celui du richissime et secret Gregory Arkadin et celui d’une femme, Sophie (Katina Paxinoù), que celui-ci aurait connu dans sa jeunesse. Tentant, sans succès, de faire chanter Arkadin, van Stratten finit, par l’intermédiaire de sa fille Raina (Paola Mori), par rencontrer l’homme d’affaires. Celui-ci lui propose alors un très étrange contrat : il demande ainsi à van Stratten d’enquêter sur son passé qu’il dit ne pas connaître avant 1927, époque à laquelle il s’était retrouvé à Zurich muni d’une valise contenant 200000 francs suisses ce qui serait à la base de son immense fortune. La suite du film montrera donc la difficile recherche de Guy van Stratten – toujours suivi (voire précédé) par Gregory Arkadin – qui, peu à peu, retrouve des personnages lui révélant la vie passée d’Arkadin et met au jour les secrets peu reluisants de l’existence de celui-ci. Le film s’achève logiquement en revenant à ses deux points de départ.

 

MA2Gregory Arkadin (Orson Welles) et Guy van Stratten (Robert Arden)


Cette structure (ainsi que l’enjeu lui-même qui est de découvrir le secret d’un homme) ne peut manquer de rappeler celle de Citizen Kane (1941)[1], le premier film (et chef d’œuvre) d’Orson Welles, à deux importantes différences toutefois. D’une part, Gregory Arkadin n’est pas mort. D’autre part, les moments de la vie de celui-ci tels qu’ils sont racontés à van Stratten (ou à Gregory Arkadin lui-même) ne font pas, eux, l’objet de flashbacks. On ajoutera encore que Guy van Stratten, à l’inverse du journaliste (William Alland) qui menait l’enquête sur Charles Foster Kane (Orson Welles), ne s’efface pas complètement derrière Gregory Arkadin ne serait-ce parce qu’il  a des vues sur Raina – il existe donc un enjeu entre les deux personnages car Arkadin n’est aucunement disposé à laisser se poursuivre la romance entre sa fille et van Stratten –, qu’il dispose de la voix off et, enfin, qu’il est nettement plus présent à l’écran que ne l’est le héros qui donne son nom au film. Il ne faut toutefois pas s’y tromper : si l’assez antipathique Guy van Stratten[2] est bien loin d’être terne (ce qui participe indéniablement de la qualité du film), Gregory Arkadin reste sans aucun doute le seul et unique centre du film.

 

MA3Gregory Arkadin


A ce dispositif scénaristique répond une esthétique incroyablement ambitieuse, résolument moderne, semblant en permanence rompre avec la grammaire cinématographique classique. Ainsi, tout ou presque, dans Mr. Arkadin, apparaît décadré et Orson Welles multiplie les effets (raccords cuts violents, surcadrages, caméra tremblée, gros plans zoomés, plongées, contre-plongées – quasiment toujours utilisées lorsqu’il s’agit de filmer Arkadin –, succession rapide de plans de coupe, montage parallèle, …) et jongle avec les références (l’onirisme dès le générique ; l’expressionnisme dans les éclairages ; le néoréalisme notamment lors de l’arrivée de van Stratten à Munich au début du film ; …). Le réalisateur ne tient donc apparemment presque aucun compte des codes cinématographiques et fait feu de tout bois mais c’est bien pour le meilleur tant chaque plan ou presque semble attester de son immense génie et que l’ensemble est d’une extraordinaire beauté formelle. Sûr de lui, il peut même se permettre de glisser, lors de la mise en scène d’une fête[3] donnée par Arkadin, dans une séquence lors de laquelle le montage est si serré qu’il en devient presque épileptique, un fort long plan – d’une très grande difficulté d’un point de vue technique – durant lequel van Stratten traverse plusieurs pièces. La parfaite réussite tient aussi à la très judicieuse utilisation d’une musique de fosse très gaie (due à Paul Misraki) qui vient tout à la fois donner un rythme incroyable aux pérégrinations des héros – qui ne cessent de parcourir le monde en tous sens[4] – et créer un équilibre instable (mais presque toujours tenu et qui donne une grande intensité au film) entre le caractère dramatique du propos et son traitement plutôt léger et alerte.

 

MA4Guy van Stratten et Burgomil Trebitsch (Michael Redgrave)


Ainsi, alors que progressivement se dévoile le passé tortueux de Gregory Arkadin, les personnages les plus baroques d’un monde interlope nous sont présentés soit un professeur dresseur de puce (Mischa Auer), un vieil antiquaire (Michael Redgrave) à moitié fou (mais ayant gardé tout son sens de l’argent), une aristocrate déchue (Suzanne Flon), un marin héroïnomane (Frédéric O’Brady), sa femme Sophie, bigame puisqu’elle vit désormais avec un général mexicain (Manuel Requena) ou encore ce Jakob Zouk, vieil homme à peine sorti de prison et qui ne rêve que de manger un chaud-froid de volaille. Tout cela offre une œuvre inclassable, certes peut-être à la lisière du film noir, mais qui agrège harmonieusement les grands genres (comédie, drame et surtout tragédie shakespearienne[5] – tant les cadavres ne cessent de se multiplier alors que les idées du temps qui passe et de la fragilité de la vie sont toujours présentes) et les thèmes majeurs les plus divers (le secret donc mais également l’argent, le pouvoir, l’amitié, l’amour paternel et filial, la rivalité amoureuse ou encore la vanité de l’existence – que l’on finit par noyer dans l’alcool ce que soulignent les nombreux toasts portés par Arkadin) toujours interrogés avec pertinence quand bien même ils ne sont qu’effleurés un court instant. Et dans ce monde étrange domine donc l’imposante, inquiétante, arrogante et fascinante figure de Gregory Arkadin, personnage avec lequel Orson Welles s’offre un nouveau rôle majeur pour lequel il apparaît vieilli[6]. Celui-ci, omniprésent même s’il reste souvent dans l’ombre[7], semble toujours avoir un coup d’avance sur les événements et contrôler, grâce à son argent, sa superbe et son absence de scrupules, l’univers dans lequel se débattent les autres personnages. Pourtant, dans les ultimes minutes du film (qui le ramène à son point de départ), le héros perd de son assurance et est, pour la première fois, en retard dans ces instants décisifs durant lesquels se joue le drame.

 

MA5Guy van Stratten et Raina Arkadin (Paola Mori)


De là vient peut-être le seul défaut (mineur) du film : désarmé, Arkadin n’a plus cette magie (noire) qui l’entourait et le délicat équilibre sur lequel reposait le film – la perte de force de celui-ci faisant écho à celle de son héros – se fragilise au point de rendre les dernières séquences un peu longues (et ce d’autant plus que l’humour est désormais absent). Peut-être pourra-t-on voir dans ce final quelque peu décevant montrant Arkadin chuter de son piédestal une forme de morale. C’est là fort dommage car dans la quasi-totalité de l’œuvre, c’est bien en ne respectant rien – dans la forme comme dans le fond[8] – qu’Orson Welles fait la démonstration de l’immensité de son génie. Mais ces quelques minutes de trop ne suffisent absolument pas à remettre en cause cette conclusion qui s’impose clairement : Mr. Arkadin est bel et bien un évident chef d’œuvre, un de plus dans la très riche carrière de son auteur.

 

MA6Gregory Arkadin

 

                           

« Jacob Zouk : Qu’est ce qui vous fait rire ?

Gregory Arkadin : La vieillesse. La vieillesse. »

  Dialogue entre Jacob Zouk (Akim Tamiroff) et Gregory Arkadin (Orson Welles) dans le dernier quart du film.

 

 

Ran

 

Note de Ran : 5

 

Mr. Arkadin (Orson Welles, 1955)



[1] Par une coïncidence assez surprenante, la structure narrative de Citizen Kane est quasiment la même que celle d’un autre chef d’œuvre, littéraire cette fois-ci, La Vraie Vie de Sebastian Knight de Vladimir Nabokov, le premier roman en anglais de celui-ci, publié la même année que celle de la sortie du film de Welles.

[2] Avec le regard plutôt malveillant porté sur ce personnage, Orson Welles annonce d’ailleurs partiellement un autre de ses chefs d’œuvre, La Soif du mal (1958).

[3] Les deux fêtes données par Arkadin – l’une en Espagne, précédée d’une procession de pénitents et lors de laquelle chaque participant porte un masque de monstre « à la Goya » ; l’autre (celle dont il est ici question) à Munich à l’occasion du réveillon de Noël – sont, à coup sûr, les deux plus grands moments d’anthologie de ce film qui n’en manque pas.

[4] Cette multiplicité d’espaces fait d’ailleurs écho au casting très international du film.

[5] Genre dans lequel Orson Welles excelle comme l’a prouvé notamment son exceptionnel Macbeth (1948), réalisé pourtant avec de forts modestes moyens.

[6] Ainsi le film se déroule à une époque contemporaine de sa réalisation. On peut donc en conclure qu’Arkadin avait une vingtaine d’années en 1927 (or Welles est né 1915). Notons que la très belle barbe – ainsi que la forte corpulence – qu’arbore Orson Welles participe à ce vieillissement mais aussi et surtout de la majesté du personnage.

[7] Ainsi apparaît-il pour la première fois dans le film sous un masque qu’il ôte d’ailleurs rapidement.

[8] Pour ne donner qu’un seul exemple, on remarquera que la thématique du secret au centre de Mr. Arkadin – comme elle l’était donc déjà dans Citizen Kane – n’est aucunement traitée sous l’angle d’une morale judéo-chrétienne à l’inverse de ce que fait Alfred Hitchcock dans la plupart de ses films dans lesquels le secret est souvent un élément important (l’exemple le plus évident – à défaut sans doute d’être le plus pertinent – est, bien sûr, La Loi du silence réalisé en 1953).

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Ran 09/10/2010 18:22



Cela ne va pas me faire hurler  et ne m'étonne pas du tout d'ailleurs (presque tous les réalisateurs sont du reste des fans de Welles dont certains valent encore bien moins que Nolan) et on
peut voir sans trop de difficultés une filiation Eisenstein-Welles-Kubrick (mais Nolan ne viendra pas transformer le trio en quatuor).


Quant aux structures narratives, je ne les trouve pas "faciles" car il faut un travail important pour que le film tienne la route quand on les adopte. Ce que je veux dire, c'est que la
déconstruction narrative n'est qu'apparente et qu'on peut reconstituer de manière fermée (au sens où on résoud une équation mathématique ou un jeu style... sudoku). Ainsi si des films comme
Citizen Kane, Mr. Arkadin, Les Tueurs, L'Ultime Razzia, Pulp Fiction, Mulholland Drive, Elephant,... jouent (et le font bien) de la
différence entre réel cinématographique et réel diégétique, la reconstruction, a posteriori, du récit est toujours possible (et, dans certains cas, facile).


Il faut encore noter que parfois cette déconstruction est sans aucun intérêt (Inception, donc) ou que la reconstruction s'avère impossible (Lost Highway et, plus encore,
Inland Empire - dont on cherche en vain la première pièce du puzzle). Mais le pire, c'est le cas de films comme 21 grammes (que l'on avait vu ensemble, il y a quelques années).
Pendant la première moitié, on ne comprend à peu près rien puis, d'un coup, tout devient clair comme de l'eau de roche et on a l'impression qu'on a déjà assisté à la seconde moitié du film avant
même de l'avoir vue...



nolan 09/10/2010 16:47



Je vais te faire hurler mais Christopher Nolan est un grand fan de Welles et sans doute est-ce pour cela qu'il adore les structures narratives compliquées (celles que tu trouves ultra faciles).


Je suis tout-à-fait d'accord avec ce que tu écris sur le non respect des codes. Welles est insolent avec le spectateur et je fus d'ailleurs parfois vexé par ces cuts soudains, l'accélération de
l'histoire...



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