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Open Space : La Cinquième Victime

13 Décembre 2012 , Rédigé par nolan Publié dans #Bribes et fragments

Bizarre, ces titres français durant les années 40/50 :  Asphalt Jungle qui s'appelle Quand la Ville dort, While The City Sleeps : la Cinquième Victime, Saboteur : la Cinquième Colonne et Five Fingers : l'Affaire Cicéron. Mais dans ce dernier cas, justice avait été rendue au contenu du film. Bref, aujourd'hui, la Cinquième Victime. nolan

 

Bribes et fragments

 

La Cinquième Victime

La Cinquième Victime (1956)

 

Open Space : La Cinquième Victime – Un criminel (Robert Manners – John Drew Barrymore) ne suscitant ni émotion, ni effroi, un manipulateur (Walter Kyne – Vincent Price) sans envergure, fils dégénéré d’un grand patron de presse (Amos Kyne – Robert Warwick) mais pas du docteur Mabuse, un héros (Ed Mobley – Dana Andrews), puisqu’il faut bien le qualifier ainsi, qui agit par désœuvrement, loin de toute croisade privée. Des pantins, symptômes d’un univers en phase terminale, observés sans empathie aucune par un maître lassé. Lang, dans La Cinquième Victime, reprend des figures avec lesquelles il a déjà joué. Et les vide de toute substance. De simples pièces – une dizaine en tout – interchangeables qu’il déplace au gré de ses besoins. Construction complexe qui annonce les infinis jeux scénaristiques de L’Invraisemblable Vérité. Deux motifs se dégagent : l’équivalence et la transparence. Dans l’aliénante course professionnelle qui les oppose, John Day Griffith (Thomas Mitchell), Mark Loving (George Sanders) et Harry Kritzer (James Craig) disposent chacun d’un moyen pour l’emporter : l’information, l’argent et le sexe. Tous sont efficaces, aucun n’est noble. Par la télévision, Mobley défie Manners. Ce n’est plus, comme dans  Chasse à l’homme ou  Règlements de compte, le bien qui accepte les règles bestiales du mal pour le vaincre mais seulement l’évidente réunion de deux hommes finalement identiques. En version originale, La Cinquième Victime a beau se nommer While the City Sleeps, un joli titre de film noir[1], la nuit et la pénombre n’y existent guère. Lang renonce à l’expressionnisme. Tout doit être visible, partagé. Dans l’open space de Kyne Enterprises, les seules limites sont des vitres qui ne protègent pas. Ainsi les amours alcooliques et désabusées d’Ed, au bras d’une pucelle (Nancy Liggett – Sally Forrest) ou d’une séductrice (Mildred Donner – Ida Lupino) sur le retour, sont-il toujours de notoriété publique. Quant aux écrans, loin de ralentir la circulation, ils facilitent la mise en relation. Pour savoir, il suffit de regarder. Concentré, on connaîtra la précieuse information une heure plus tôt, distrait, une heure plus tard. Conséquence de la ruée : l’immédiateté triomphe du contenu et l’annihile. Chacun sait tout puisqu’il n’y a rien à savoir. Rien à savoir de plus, en tout cas. De la démocratie aux sentiments, en passant les êtres, ne reste plus qu’un immense creux. D’un vaste rhizome, émerge le monde tel qu’il est : nu, sans mystère, sans intérêt…

 

 Ce qui, pourtant, surprend le plus à redécouvrir La Cinquième Victime, ce n’est pas, à l’heure des chaînes info et des réseaux sociaux, sa justesse visionnaire, ce n’est pas le pessimisme et l’acuité d’un regard théorique, désincarné et acéré. Mais que l’extrême dépouillement de la construction et de la mise en scène, qui collent à la déliquescence de l’époque, ouvre sur un film presque aimable. La rigueur formelle de l’exposé n’interdit pas le plaisir. L’auteur offre à son spectateur une agréable histoire, non dénuée d’humour, de meurtrier, de policiers et de journalistes. Sans doute se satisfait-il lui-même en se passionnant, en n’ennuyant pas, quitte à prendre le risque que sa volonté de faire Œuvre ne se remarque pas. Plein de mépris, amer et sans illusions, nécessairement froid et sec, Fritz Lang ne s’oubliait jamais.

 

Antoine Rensonnet

 

[1] Indisponible en français et pour cause ! Quand la ville dort (The Asphalt Jungle), de John Huston, est sorti en 1950…

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