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Retour sur Fritz Lang : L’abandon des idéaux (3), Règlement de comptes

19 Novembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Autour de Fritz Lang

Dernière période de Fritz Lang aux Etats-Unis. Aux difficultés de toujours –contraintes de la censure ; conflits avec ses équipes et ses producteurs ; relatif manque de reconnaissance – s’ajoutent celles liées à un contexte politique particulièrement lourd. De quoi rendre le vieux metteur en scène amer et… combatif. 

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Retour sur Fritz Lang

 

7) L’abandon des idéaux (troisième partie)

 

Règlement de comptes

 

FL7 15Affiche de Règlement de comptes (1953)

 

En 1953, Fritz Lang signe, avec Règlement de comptes, un pur chef d’œuvre du film noir, autre genre majeur hollywoodien, dont il fut l’un des précurseurs dès ses années allemandes – notamment parce qu’il fut l’un des grands maîtres de la lumière dite expressionniste et que plusieurs de ses films traitaient de sujets criminels  – et dans lequel il s’était déjà abondamment illustré dans les années 1940  et auquel il était déjà revenu la même année avec La Femme au gardénia[1]. Unaniment reconnu – y compris par l’auteur … – comme l’une de ses œuvres maîtresses, Règlement de comptes est également un succès qui lui vaudra de réaliser l’année suivante Désirs humains, un remake de La Bête humaine (Jean Renoir, 1938)[2], avec le même couple d’acteurs vedettes (Glenn Ford et Gloria Grahame). Comme le réalisateur le dit lui-même, Règlement de comptes est, comme pour L’Ange des maudits (1952), une histoire de haine, de meurtre et de vengeance. Son immense réussite tient notamment à deux points que Fritz Lang relève dans ses entretiens avec Peter Bogdanovich. Le premier est lié à l’intensité du rythme imprimé par le metteur en scène qui comme toujours domine à merveille cet élément-clef de la réussite d’un film mais livre peut-être ici son chef d’œuvre concernant celui-ci et offre, en tout cas, une leçon tant Règlement de comptes est d’un dynamisme et d’une densité extrêmes sans que jamais ne soit perdue la fluidité de la mise en scène (de plus en plus « classique » comme dans toute la dernière partie de l’œuvre d’un Fritz Lang qui a presque totalement renoncé au monumentalisme de ses débuts) ; il s’en explique ainsi :

 

                

« (…) Chaque film a son propre rythme. Un film sentimental ne peut avoir le même rythme qu’un drame passionnel. Et un film ‘‘ de haine, de meurtre et de vengeance ’’ possède un rythme différent de celui d’une histoire où un type fait du porte-à-porte pour trouver un boulot. Dans The Big Heat [Règlement de comptes], on commence par un homme qui se suicide ; sa femme [Bertha Duncan (Jeannette Nolan)] rentre et vole quelque chose ; elle se met alors à faire chanter quelqu’un. Le début est donc déjà plutôt violent et rapide et cette première scène règle le tempo du film. »


  Fritz Lang en Amérique, Entretien par Peter Bogdanovich, Paris, Cahiers du cinéma, 1990 ; pages 101-102.

 

Par ailleurs, il met au jour un second élément décisif en faisant remarquer que le public a vocation – c’est là une condition nécessaire pour signer une œuvre « universelle » – à s’identifier au héros, Dave Bannion (Glenn Ford) ; là encore, citons-le :

 

                 

C’est peut-être que mes films traitent de sujets éternels. The Big Heat, par exemple, est un plaidoyer contre le crime. Mais on y voit des gens – contrairement à d’autres bons films où l’on ne voit que des gangsters. Dans The Big Heat (…), Glenn Ford est un membre des forces de police dont la femme [Katie Bannion (Jocelyn Brando)] se fait tuer. C’est donc une sorte d’affaire personnelle entre le crime et lui. Il devient le public.

Et on en revient à la technique du cinéma : on montre un protagoniste pour que le public puisse se mettre dans sa peau. D’abord, j’utilise la caméra de façon à montrer, autant que possible, les choses du point de vue du protagoniste ; de cette façon, le public s’identifie avec le personnage qu’il voit à l’écran et pense en même temps que lui. Ensuite (et cela concerne l’écriture et la mise en scène), le personnage que joue Ford se rapproche de Joe Doe. Il est bon dans son travail ; il lui arrive de devenir enragé quand les choses vont mal ou que quelqu’un lui dit qu’il est bête quand il ne l’est pas – mais il se garde de dire quoi que ce soit, à cause de sa situation dans la police. Il aime sa femme. On l’a réduite en morceaux et c’est ainsi que commence sa croisade privée, sa revanche personnelle. C’est une chose qui, inconsciemment, est présente dans tous mes films, je suppose : ‘‘ la haine, le meurtre et la vengeance ’’, le combat contre le destin. Et ‘‘ la vengeance est un fruit amer et maléfique ’’. »


 

Fritz Lang en Amérique, Entretien par Peter Bogdanovich, Paris, Cahiers du cinéma, 1990 ; page 101. 

 

FL7 16Dave Bannion (Glenn Ford ; au centre)

 

Outre que ce propos livre quelques-uns des « trucs » de mise en scène d’un réalisateur majeur, il faut s’y arrêter un instant tant Dave Bannion peut bel et bien apparaître (et l’excellente composition de Glenn Ford doit être soulignée) comme le héros langien paradigmatique, celui qui – avec peut-être, dans un ordre d’idées quelque peu différent, le docteur Mabuse (Rudolf Klein-Rogge) de Docteur Mabuse, le joueur (1922) et du Testament du docteur Mabuse (1933) – opérerait une synthèse ou concentrerait le plus les caractéristiques de bien des personnages déjà mis en scène par le metteur en scène, la Kriemhild (Margarete Schön) des Nibelungen (1924) et le Vern Haskell (Arthur Kennedy) de L’Ange des maudits en tête évidemment. A son égard, Fritz Lang parle donc de « Joe Doe » et de « croisade privée ». Dans ce portrait d’Américain moyen touché par un drame personnel et désireux de se venger par tous les moyens, on reconnaîtra également un autre personnage emblématique de l’œuvre du réalisateur, celui de Joe Wilson (Spencer Tracy) dans Furie (1936) qui, victime d’une tentative de lynchage, essayait de faire condamner à mort ceux qui avaient attenté à sa vie.

 

FL7 17Bertha Duncan (Jeannette Nolan) et Dave Bannion


Il est d’ailleurs très intéressant que le réalisateur évoque une « croisade privée » concernant l’activité de Dave Bannion dans Règlement de comptes. Le terme de « croisade » renvoie en effet au mythe – donc à l’universalité du thème abordé – alors que l’emploi de l’adjectif « privée » traduit certes un fait mais celui-ci, contrairement à ceux de Joe Wilson ou de Vern Haskell, ne va pas de soi dans le cas de Dave Bannion. En effet, celui-ci appartient au début du film aux forces de police et sa quête vengeresse n’a pas de raison, a priori, de s’exercer en solitaire et en dehors de tout cadre légal. Or, devant l’inefficacité du corps auquel il appartient et surtout la corruption – on y reviendra – qui sévit en son sein, il sera obligé de le quitter mais on peut également penser que celui-ci préfère en quelque sorte agir en solitaire (même s’il bénéficie de nombreux auxiliaires) tant le meurtre de sa femme est une affaire personnelle qui exige qu’il se fasse justice lui-même. Aussi est-il prêt, lui qui figure initialement un homme profondément intègre, à renoncer à tous ses idéaux. On retrouve là toute la complexité du héros langien certes obligé de se mettre au niveau du mal pour le combattre mais qui le fait sans scrupules ou presque. Il n’aura finalement pas à mettre en pratique ses instincts meurtriers et la morale semblera sauve à l’extrême fin du film, Dave Bannion retrouvant toutes ses caractéristiques de héros positif – en même temps que son emploi dans la police. Cependant, durant le temps du film, Fritz Lang aura clairement montré la grande violence dont est capable cet homme – l’américain moyen, donc – et aura magistralement rappelé son idée fondamentale selon laquelle chacun est un criminel en puissance notamment dans cette séquence durant laquelle Dave Bannion est à deux doigts d’étrangler Bertha Duncan ce qui lui permettrait de détruire l’organisation de Mike Lagana (Alexander Scourby) qui règne sur la ville et est responsable du meurtre de sa femme ou encore lorsqu’il frappe violemment l’homme de main de celui-ci, Vince Stone (Lee Marvin). Ainsi, pour replacer l’histoire de Dave Bannion dans l’Universel – comme c’est là la volonté de Fritz Lang –, on dira que pour ce personnage toute catharsis ou presque est impossible[3], qu’il éprouve la nette tentation de l’hubris et l’impérieuse nécessité de la nemesis.

 

FL7 18Selma Parker (Edith Evanson), Larry Gordon (Adam Williams) et Dave Bannion


Mais l’on ne saurait réduire Règlement de comptes à son rythme échevelé et à son personnage principal, fût-il le héros langien par excellence, tant le film recèle encore d’autres qualités. Deux se doivent d’être tout particulièrement mises en lumière. La première concerne la place laissée aux femmes dans le film. Dans ce monde assez largement masculin – puisque le héros et ses principaux ennemis sont tous des hommes –, elles sont pourtant omniprésentes. Ce n’est bien sûr pas la première fois que le réalisateur leur accorde une telle place comme l’avaient notamment montré les quatre films qu’il avait tournés avec Joan Bennett – Chasse à l’homme (1941) ; La Femme au portrait (1944) ; La Rue rouge (1945) ; Le Secret derrière la porte (1948) – dans l’une des rôles principaux, L’Ange des maudits, bien sûr, et même, juste avant Règlements de comptes, La Femme au gardénia. Mais dans le film qui nous intéresse ici, sans qu’aucune ne soit véritablement au centre de l’œuvre – tout dévolu donc à Dave Bannion –, elles ont des rôles décisifs (quand bien même leur présence à l’écran n’est réduite qu’à quelques minutes ce qui montre, au passage, la capacité du réalisateur à dresser un portrait en deux ou trois plans) et très différents, voire complémentaires. La première à apparaître dans le récit est Bertha Duncan qui, après le suicide de son mari Thomas, trouve dans la confession que celui-ci laisse afin que l’organisation criminelle de Mike Lagana soit réduite à néant le moyen de faire chanter ce dernier. Tout commence donc avec cette femme qui, incarnation du mal ou plus exactement figure parfaite de la société amorale telle qu’elle est représentée par Fritz Lang, apparaît immédiatement totalement antipathique au spectateur et ce notamment parce qu’elle travestit ses émotions en versant des larmes de crocodiles lorsque Dave Bannion (alors encore membre des forces de police) vient l’interroger afin d’éviter les questions gênantes et surtout ne pense qu’à l’argent et à consommer comme le montrent ces vêtements de luxe qu’elle prend un évident plaisir à porter. Parfaitement cynique, elle est un personnage-clef tant de l’intrigue que du monde de Règlements de comptes. Mais les femmes ne se résument pas dans l’œuvre à celle-ci et à l’opposé du spectre, on croise la femme de Dave Bannion, épouse parfaite et mère idéale, qui trouvera donc la mort dans l’explosion de la voiture de son mari ce qui déclenchera la « croisade » de celui-ci. Avec celle-ci, Fritz Lang aura tourné des scènes de bonheur familial un peu surfaites tant elles apparaissent sans nuages et l’on peut penser que cette représentation du rêve américain est nécessaire pour impliquer le spectateur et faciliter son identification – évoquée par le réalisateur – à Dave Bannion mais le reste du film se chargera de montrer que le réalisateur n’y croit guère[4]. Ce serait toutefois d’une certaine misogynie que de ne proposer que ces deux rôles féminins puisque le premier présente une salope absolue (toutefois très éloignée – notamment en raison de son âge – des femmes fatales qui peuplaient les films noirs de la deuxième moitié des années 1940) et la seconde une sorte de sainte. On en est fort loin puisque Règlements de comptes propose un troisième personnage féminin important – celui dont le rôle est d’ailleurs (et de loin !) le plus développé – avec Debby Marsh (Gloria Grahame) qui offre une sorte de stade intermédiaire entre Bertha Duncan et Katie Bannion. Mais, avant de revenir sur celle-ci, il faut dire un mot de Lucy Chapman (Dorothy Green) et de Selma Parker (Edith Evanson) qui sont deux auxiliaires du héros. La première, maîtresse de Thomas Duncan, est celle qui révèle certaines informations sur son amant ce qui pousse Dave Bannion à commencer, malgré les pressions, son enquête sur le suicide de celui-ci (il n’agit là encore qu’en policier extrêmement consciencieux) ce qui entraînera les meurtres de Lucy Chapman puis de Katie Gordon. La seconde, handicapée, n’apparaît que dans deux séquences mais se révèle très touchante aidant de façon complètement gratuite[5] et au mépris d’un grand danger le héros à identifier (qui, à cet instant, en est désormais au stade de la « croisade ») l’un des membres importants du réseau de Mike Lagana, Larry Gordon (Adam Williams).

 

FL7 19Debby Marsh (Gloria Grahame) et Dave Bannion

 

Mais le grand rôle féminin est donc dévolu à Gloria Grahame. Probablement Debby Marsh est-il, avec la Jerry (Joan Bennett) de Chasse à l’homme, l’un des plus beaux personnages de femme jamais mis en scène par Fritz Lang. Maîtresse de Vince Stone, elle est d’abord d’une totale insouciance et d’une extraordinaire futilité passant son temps à danser, boire et dépenser l’argent mal acquis par son amant affichant, à l’instar de Bertha Duncan, un goût démesuré pour les signes extérieurs de richesse. Aussi ne s’attire-t-elle que le mépris de Dave Bannion et – partiellement – du spectateur. Mais, défiguré par Vince Stone qui lui a renversé du café bouillant sur le visage, elle apparaît sublimée et révèle peu à peu une personnalité complexe au point de personnifier tout le tragique du film. D’une part, elle entame, elle aussi, une « croisade privée » – qui rejoint celle du héros – et c’est elle qui tuera Bertha Duncan avant de trouver la mort à la fin du film lors d’un échange de coups de feu entre elle et son ancien amant. Dans ces derniers instants, Dave Bannion aura alors pour elle quelques mots un peu réconfortants. En effet et d’autre part, si à l’inverse du héros, elle a été, elle, jusqu’au meurtre, elle aura contribué à sauver moralement celui-ci mettant un terme à son parcours ambigu de justicier solitaire – dans les faits puisqu’elle tue en lieu et place de celui-ci mais aussi en lui affirmant que s’il en venait, pour assouvir sa vengeance, à commettre un crime, il ne vaudrait alors guère mieux qu’un Vince Stone – et lui assure donc une sorte de rédemption[6] à laquelle, en femme perdue, elle ne pouvait prétendre. Ainsi ce personnage est-il, d’un point de vue cinématographique, habité par une sorte de grâce qui lui est totalement refusée sur le plan diégétique. On a également remarqué qu’en tuant Bertha Duncan – ce qui entraîne la révélation de la confession du mari de celui-ci et la destruction de l’organisation de Mike Lagana –, elle permet au héros d’assouvir sa vengeance et une sorte de happy end conclue Règlement de comptes puisque Dave Bannion peut réintégrer la police. Celui-ci qui n’a pas, semble-t-il, été rajouté, par la volonté d’un quelconque producteur est d’une rare perversité et n’a rien à envier, par exemple, à celui, célèbre, de L’Inconnu du Nord-Express[7] (1951) d’Alfred Hitchcock puisqu’il n’est rendu possible que par le meurtre de Bertha Duncan[8].

 

FL7 20Debby Marsh et Dave Bannion

 

On sait d’ailleurs que Fritz Lang n’était pas hostile aux happy ends comme il l’écrivait dans un article, titré Heureux jusqu’à la fin de leurs jours, daté de 1946 (soit sept ans avant qu’il ne réalise Règlement de comptes) et dont voici un extrait :

 

                   

« (…) Je crois en la révolte artistique. Je pense que de nouvelles formes et un nouveau style sont nécessaires si nous voulons rendre compte de ce monde où nous vivons. Mais je ne crois pas que l’alternative soit le sucre ou le poison. Si nous savons voir et entendre, nous découvrirons que, bien que le public soit quelque peu écœuré par le sucre, il sait malgré tout que c’est plus nourrissant que l’arsenic. Ces derniers mois parurent beaucoup d’articles relatant l’inquiétude de Hollywood en regard d’une compétition avec le cinéma européen, particulièrement anglais. L’accueil très favorable réservé à ces films par le public américain peut nous indiquer, au moins partiellement, une solution. Est-ce une vision bienheureuse du monde qui nous est proposée dans ces films ? De toute évidence, non. Mais le public n’y assiste pas non plus à une conférence sur le nihilisme. Ces films nous montrent en général un homme solitaire qui parvient à résoudre des problèmes et à vivre heureux. Il y a des exceptions, comme Rome ville ouverte [Roberto Rossellini, 1945] (…).

Pour moi, le problème de base est un problème de conception générale, conception qui peut être positive ou négative, et qui s’exprime dans notre vision du monde. La tragédie classique était négative, en ce qu’elle montrait l’homme pris au piège du destin, et entraîné vers sa perte. A une époque où l’homme se sentait faible en face de la nature, cette conception lui accordait malgré tout, même dans l’échec un aspect de dignité. La tragédie moderne, étrangère au destin, se veut délibérément négative, décrivant le triomphe du mal pour et à cause de rien. C’est cette dernière attitude négative que le public refuse. Cependant la tragédie classique est tout autant inacceptable depuis que l’humanité a appris à combattre la maladie, multiplier les chances de l’enfant qui naît, domestiquer le temps, faire de l’espace un jouet, dompter les sources d’énergie de l’univers. Peu importe que restent non résolus ces deux immenses problèmes de la paix et de la répartition équitable des richesses. Nous pensons qu’ils peuvent être résolus, tant d’autres l’ayant déjà été. Nous croyons en un avenir illimité, en un voyage sur la lune, puis dans les galaxies qui sont au-delà de notre système solaire. Comment dans ces conditions, pourrions-nous parler d’un homme écrasé par le destin, lorsque nous le voyons si puissant (…). »


  Ce texte est reproduit en intégralité dans Fritz Lang, Trois lumières (textes réunis par Alfred Eibel), Paris, Ramsay Poche Cinéma ; pages 137-144.

 

FL7 21Vince Stone (Lee Marvin) et Dave Bannion

 

Néanmoins, force est de remarquer que ce que le réalisateur explique dans le second paragraphe cité ne se vérifie guère dans Règlements de comptes comme dans la plupart de ses films (à part, peut-être, ceux de sa première période allemande) qui apparaissent souvent proches de ce qu’il appelle ici la « tragédie classique ». En effet, le bain de sang final – juste avant donc le pseudo happy end – rappelle la force immuable du destin et l’inéluctable mort de Debby Marsh fait bel et bien de Règlements de comptes une « tragédie classique ». Mais le film, dans la représentation du mal qu’il met en scène et c’est là le second point sur lequel il importe d’insister, est également une « tragédie moderne ». On notera que, dans Règlements de compte, le mal est certes incarné puisqu’il y a une figure à son sommet[9] en la personne de Mike Lagana mais il apparaît comme démultiplié puisque Fritz Lang nous montre plusieurs des séides de Lagana (dont Vince Stone qui, avec Lee Marvin dans une composition étourdissante, offre une figure maléfique particulièrement saisissante) alors que les plus hautes autorités de la ville – dont le maire et le commissaire Higgins (Howard Wendell) qui joue au poker[10] avec Vince Stone – n’échappent pas à la corruption quasi-générale. De plus, le réalisateur se plaît à détailler tous les rouages du réseau de Mike Lagana – comme il le faisait déjà pour ceux du Docteur Mabuse dans Docteur Mabuse, le joueur et de Hagui (Rudolf Klein-Rogge) dans Les Espions (1928) – dans le fonctionnement duquel le téléphone, ce moyen moderne de communication qui est devenu, au début des années 1950, un objet de consommation courante aux Etats-Unis, joue un rôle absolument décisif. C’est donc bien l’ensemble la société qui est gangrenée et ceux qui voudraient échapper à ce pourrissement sont contraints de se taire – comme le lieutenant de police Wilkes (Willis Bouchey) et, d’une certaine manière au début du film, Dave Bannion comme le remarque d’ailleurs Fritz Lang dans la citation plus haut évoquée –, de se suicider ou, en dernier ressort, de mener comme va donc le faire Dave Bannion (puis Debby Marsh) un héroïque mais profondément ambivalent combat solitaire qui l’oblige, ce qui n’a rien d’une nouveauté dans l’œuvre du metteur en scène, à se mettre (ou presque) au même niveau que le mal.

 

FL7 22Dave Bannion et Vince Stone


L’idée d’un mal partout présent (et, de ce fait, partiellement insaisissable) – au-delà du fait que tout homme est pour Fritz Lang un criminel en puissance – existait déjà dans Docteur Mabuse, le joueur, Les Espions, M, Le Maudit (1931) et certains de ses films antinazis – Chasse à l’homme ; Espions sur la Tamise (1944). C’est donc une constante du cinéma langien mais elle trouve ici une force nouvelle car elle s’articule avec une réflexion très pessimiste – même si comme dans L’Ange des maudits elle ne s’exprime qu’en creux – sur l’évolution de la société américaine[11]. Notons bien que le réalisateur a toujours tenu un discours pessimiste et sur l’individu et sur la société (d’où sa peur du lynchage) qui étaient renvoyés dos-à-dos comme l’avait bien montré Furie, le premier pouvant donc se transformer en chaque instant en criminel alors que la seconde (songeons à cette séquence des Bourreaux meurent aussi – 1943 – durant laquelle le peuple « héroïque » de Prague est prêt à lyncher Mascha Novotny – Anna Lee – parce qu’elle souhaite se rendre à la Gestapo) menaçait toujours de se changer brutalement en « populace » potentiellement meurtrière. Ici s’ajoute donc un troisième élément qui montre que la Weltanschauung langienne devient de plus en plus noire puisque ce sont les institutions – c’est-à-dire ce qui doit organiser la société et dont le western chante l’établissement légendaire aux confins des Etats-Unis – qui sont, elles aussi, menacées (ou même déjà complètement victimes) d’une perversion généralisée. En ce sens, Règlement de comptes, ce film magistral, est une œuvre amère (et c’est sans doute est-ce là l’une des raisons premières de son immense qualité) qui semble bien montrer que les dernières illusions de l’homme Fritz Lang sont désormais complètement déçues. Probablement le contexte politique américain de l’époque n’est-il pas étranger au constat que fait le metteur en scène et que l’on se doit de relever.

 

FL7 23Dave Bannion et Vince Stone

 

Ran

Auparavant : L'ange des Maudits Suite : L'Invraisemblable vérité

 


[1] On ne reviendra pas sur ce film – qui est une réussite sans toutefois constituer, à mes yeux, un film majeur de son auteur – si ce n’est pour remarquer qu’il s’inspire partiellement d’un fait divers extrêmement célèbre (intervenu en 1947), celui dit du « Dahlia noir » (et le titre original de l’œuvre, « The Blue Gardenia » est, à cet égard, explicite) qui, plus tard, donna directement la trame d’un roman de James Ellroy (Le Dahlia noir, 1987), lui-même adapté à l’écran par Brian De Palma (Le Dahlia noir, 2006). Notons d’ailleurs que Les Incorruptibles (1987) du même auteur fait très directement référence, notamment dans la caractérisation de son héros Eliott Ness (Kevin Costner) à Règlement de comptes. Quant au fait divers, il s’agit bien sûr pour Fritz Lang – qui, selon la légende, lisait prioritairement cette rubrique dans les journaux – d’une source d’inspiration majeure. Même si Règlement de comptes se base sur un roman (de William P. McGivern), il n’est pas inutile de le faire remarquer à cet instant eu égard aux propos tenus par le réalisateur concernant l’identification que le public doit avoir pour Dave Bannion.

[2] On peut, malgré ses qualités, juger ce film assez nettement inférieur à l’original ce qui n’était pas le cas de La Rue rouge qui était un remake d’un autre film de Jean Renoir, La Chienne (1931).

[3] Quant au pardon, n’en parlons même pas…

Fritz Lang, à l’inverse d’Alfred Hitchcock ou de John Ford, semble d’ailleurs nettement plus marqué, d’un point de vue culturel, par la tragédie grecque que par le christianisme (malgré ses réflexions dans son article « Violence biblique », daté de 1947, dont un court extrait est placé en exergue de la première partie du cinquième texte de ma série « Retour sur Fritz Lang » et qui est publié intégralement dans Fritz Lang, Trois lumières – textes réunis par Alfred Eibel –, Paris, Ramsay Poche Cinéma ; pages 160-161), les deux appartenant aux plus importants mythes fondateurs de l’Occident, en ce sens notamment qu’ils lui ont offert de grandes catégories de pensée.

[4] De manière significative ce qui aura déclenché le meurtre de Katie Bannion (qui est accidentel en ce sens que c’est le policier qui était visé et qui, comme dans M, Le Maudit et dans L’Ange des maudits, ne sera pas montré ce qui, selon le réalisateur, est une « question de goût et de tact » alors que l’un des ressorts de sa mise en scène est de « [montrer] le résultat de la violence » ce qui aurait une plus grande force dramatique ; Fritz Lang en Amérique, Entretien par Peter Bogdanovich, Paris, Cahiers du cinéma, 1990 ; page 102) est que Dave Bannion est venu perturber une fête donnée par Mike Lagana en l’honneur de sa fille. Ainsi le mythe du rêve américain s’incarnant dans la famille est-il lui aussi, quoique discrètement, écorné par Fritz Lang.

[5] Elle fournit donc un amendement bienvenu à la noire vision du monde du réalisateur.

[6] Ce « salut » – ce qui indique que les concepts chrétiens ne sont donc pas complètement étrangers à Fritz Lang… – offert à Dave Bannion par Debby Marsh est fondamental. Sans celui-ci et si Bannion, qui n’a donc rien d’un héros manichéen (et dont la violence mal contenue apparaît dès avant le meurtre de sa femme), s’était fait justice lui-même et était ainsi allé au bout de sa trajectoire vengeresse, Règlement de comptes aurait presque pu être offrir un prototype (le génie de la mise en scène en plus néanmoins…) à ces lamentables films de vengeance proto-fascisants qui, notamment avec Charles Bronson dans le rôle principal (par exemple dans Un justicier dans la ville de Michael Winner en 1974), fleuriront dans les années 1970. Mais, dans l’œuvre de Fritz Lang, si le héros est potentiellement un meurtrier, il ne tuera point et, in fine, la morale est, de façon très complexe, sauve.

[7] Dans ce film, le happy end, c’est-à-dire l’union entre Guy Haines (Farley Granger) et Ann Morton (Ruth Roman), n’était rendu possible que parce que Bruno Anthony (Robert Walker) avait préalablement assassiné la femme de Guy Haines (Laura Elliot) qui refusait le divorce.

[8] Il faut remarquer l’ingéniosité du dispositif scénaristique de Règlement de comptes mis en place dès sa première séquence. Bertha Duncan fait donc chanter le grand méchant Mike Lagana et celui-ci s’efforce de la protéger des agressions des « héros » – Dave Bannion puis Debby Marsh – qui, en la tuant, pourraient servir leur « juste cause ».

[9] A l’inverse de bien de films des années 1970 – époque de désenchantement généralisé s’il en est – qui montreront un mal permanent qui menace la démocratie américaine (notamment dans Conversation secrète de Francis Ford Coppola en 1974 ou Les Trois jours du Condor de Sydney Pollack en 1975) et dont il est difficile de déterminer la source mais, en un sens, le film de Fritz Lang les annonce car il montre l’ensemble du réseau – l’idée est décisive – de Mike Lagana.

[10] On retrouve donc encore une fois, même si elle a moins d’importance que dans Docteur Mabuse, le joueur ou L’Ange des maudits, la thématique du jeu.

[11] Ou sur ses permanences puisque L’Ange des maudits était un western ? Il y a en tout cas , dans les dernières années de sa carrière américaine, clairement une évolution dans le regard que le réalisateur porte sur celle-ci

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Ran 26/11/2010 21:50



Oh, tout le film est réussi et Bannion est aussi un excellent personnage mais c'est vrai que Debby est, selon moi, l'une des meilleures héroïnes langiennes. Et le fait qu'elle empêche de tuer le
héros et tue à sa place lui donne une dimension tout-à-fait particulière avec cette complexité qui en fait à la fois une figure de la rédemption et quelqu'un qui se perd.


Cela appelle d'ailleurs à de nombreuses réflexions potentielles sur l'inspiration (encore une fois au sens large de corps de pensée) partiellement chrétienne du film qui entre en résonance avec
la tendance générale du réalisateur à toujours revenir à la tragédie classique mais aussi à signer, en cette période particulière de l'histoire américaine, une tragédie moderne.


On voit là, en tout cas, toute la profondeur d'un tel film (que l'on peut aussi apprécier sans se poser ce genre de questions - ce qui est souvent la marque des plus grands chefs d'oeuvres). Il
est aussi intéressant de mettre tout ceci en parallèle avec l'article de Lang sur les happys ends tant il semble contradictoire avec ce qu'il a toujours fait et, plus particulièrement,
avec Règlement de comptes. Sans doute a-t-on là une des clés de ma richesse de son oeuvre. Il plaçait certains espoirs dans le progrès (et n'oublions pas que c'est un homme de cinéma qui
a commencé sa carrière lorsque cette technique nouvelle s'est élevée au rang d'art - ce à quoi il a participé), tout en tenant compte de la question sociale, mais son fond de pensée reste
classique et très pessimiste. Derrière le paradoxe apparent se cache certaines des lignes de force de l'oeuvre.


Quant à Marvin, c'est un méchant extraordinaire et il permet de bien faire ressortir la nature contrastée de Bannion (assez proche finalement des héros incarnés par Stewart chez Anthony Mann).


Sinon, le rythme est effectivement excellent et c'est une marque de fabrique langienne (idem pour les scènes de baston) mais c'est sans doute encore plus particulièrement le cas ici tant le
scénario est malin, voire pervers. Tout ceci fait l'un des plus grands films de Lang qui peut s'apprécier à différents niveaux.



nolan 25/11/2010 22:05



Je te rejoins parfaitement sur le personnage de Debby, entre la femme parfaite et l'horrible profiteuse. C'est selon moi la plus grande réussite du film (en effet très rythmé), ce personnage nous
parle car il ferme les yeux sur les activités de gangsters pour profiter d'un véritable confort mais n'en est pour autant quelqu'un capable d'actions nobles. Sinon, Lee Marvin en méchant (sale
brute même pas très fort), tout de suite ça a de la gueule (et la photo quand ils se battent est vachement bien).



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