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Retour sur Fritz Lang : Le recours à la psychologie (3)

12 Juin 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Autour de Fritz Lang

Suite de ce long retour sur l’œuvre de Fritz Lang. Autour de quatre films – La Femme au portrait, La Rue rouge, Le Secret derrière la porte, House by the river – dans lesquels, entre film noir et intérêt pour la psychologie, il confirme toute l’étendue de son talent. 3ème et dernière partie.

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Retour sur Fritz Lang

 

5) Le recours à la psychologie, 3ème partie

Sommaire actif :

a.Le Secret derrière la porte

b. House by the river

  

 

a.

 

Réalisé après Cape et poignard (1946), son dernier film antinazi, Le Secret derrière la porte est, à l’inverse de La Rue rouge, parmi ses films l’un de ceux que Fritz Lang affecte le plus de détester. Il s’agit donc de la dernière production de la Diana avant que celle-ci ne fasse faillite et de sa quatrième et ultime collaboration avec Joan Bennett (qui partage l’affiche avec Michael Redgrave). Les problèmes financiers et la dégradation de ses relations avec sa star[1] pèsent sans doute sur le jugement de Lang à propos de ce film. Néanmoins des raisons plus objectives, qu’il expose dans ses entretiens avec Peter Bogdanovich, sont également à relever ; citons ce long passage[2] :

 

                                                    

« Mais je vais vous dire quel était le concept général. Vous vous souvenez de la scène magnifique de Rebecca (Alfred Hitchcock, 1940)[3] où Judith Anderson parle de Rebecca et montre à Joan Fontaine ses robes et ses fourrures ? Quand j’ai vu ce film (je suis très bon-public), Rebecca était présente, je la voyais. C’était un mélange de grande mise en scène, d’excellent scénario et de performance d’acteur. Et – c’est du vol, j’en conviens – j’ai eu le sentiment que j’arriverais peut-être à quelque chose de semblable dans mon film, quand Redgrave parle des différentes pièces. Mais soyons honnêtes – cela n’a pas marché pour moi.

Je pensais également que la voix du subconscient – les moments où nous entendons les pensées de Joan Bennett – devait venir d’une autre actrice. Tout simplement parce qu’il s’agissait d’une autre personne – une chose en nous que nous ne connaissons peut-être pas. Mais Joan m’a dit qu’elle n’aimerait pas du tout que je fasse cela, aussi ai-je laissé tomber. J’aurais du m’y tenir.

Un jour, j’ai eu une discussion animée avec un scénariste de mes amis, qui avait vu le film à la télévision. « Ce qui couronne le tout, lui ai-je dit, c’est la guérison rapide à la fin – après qu’il a tenté de l’étrangler avec un foulard – c’est ridicule. Aucun malade ne peut guérir aussi rapidement ! » Et il m’a répondu : « Tu sais, Fritz, à cette époque-là, on ne savait pas bien ce qu’était la psychanalyse. » Mais, moi, je le savais. »


   

 

 

IXCélia dans Le Secret derrière la porte

 

Reprenons ces différents éléments. Fritz Lang dit tout d’abord s’être inspiré de Rebecca. A voir Le Secret derrière la porte, cela paraît incontestable. Mais, en fait, le scénario du film semble être également directement influencé par deux autres films d’Alfred Hitchcock, Soupçons (1941) et La Maison du docteur Edwards (1945). Avec son film, Lang se confronte directement à l’œuvre du « maître du suspense »[4], son cadet de neuf ans et son concurrent jalousé car il jouit d’une position bien plus confortable – même si celle de notre auteur pourrait être bien pire – au sein du système hollywoodien. Le fait que Lang ne soit pas pleinement satisfait de son travail ne peut donc que l’affaiblir vis-à-vis d’Hitchcock et cela contribue sans doute à sa haine – le mot ne me paraît pas trop fort au vu des déclarations de Fritz Lang – pour son film. Concernant la voix off, le propos de Lang a le mérite de révéler le conflit qui l’opposa à Joan Bennett durant le film mais le problème me semble un peu différent de ce qu’il exprime. En effet, il ne vient pas tant du fait que c’est la voix de l’actrice qu’on entend en off (d’autant qu’elle sait la moduler) mais plutôt du fait que cette voix off est mal située. Omniprésente, elle est certes parfois une voix de l’inconscient de l’héroïne, Célia (Joan Bennett donc), mais de temps à autre, ses propos sont d’une grande banalité et n’ont rien à voir avec le subconscient. Le film aurait donc sans doute gagné à l’utiliser avec plus de parcimonie et à mieux l’identifier. Quant à la fin, on ne peut que souscrire au propos de Lang. Ce n’est d’ailleurs pas tant la guérison rapide de Mark Lamphere (Michael Redgrave)[5] qui pose véritablement problème mais plutôt le fait que le film connaisse deux climax – pour reprendre l’expression de Lang – successifs en moins d’un quart d’heure. Assurément l’un est de trop et il s’agit du second qui aboutit à la guérison de Mark (le premier avait laissé croire qu’il avait tué Célia et le voyait instruire son propre procès). Cela nuit donc au film – qui aurait gagné à être écourté – et Lang ne réussit pas à en faire sa grande œuvre psychologique. Or, on a vu que la psychanalyse intéresse beaucoup Lang et que bien comprendre cette science lui tient à cœur mais, dans ce domaine, un film comme  La Femme au portrait fait sans doute montre d’une plus grande finesse d’analyse quant aux phénomènes liés à l’inconscient.

 

XMark Lamphere (Michael Redgrave) dans Le Secret derrière la porte


Au-delà de ces quelques éléments critiques, il est toutefois nécessaire d’en apporter d’autres pour évaluer à une plus juste mesure ce Secret derrière la porte, film que j’aime beaucoup. Nombre de points positifs sont ainsi à souligner pour relever la réputation du film. On notera qu’il recèle de très belles séquences notamment la scène initiale de combat – durant laquelle deux hommes se battent pour une femme et où Célia tombe amoureuse de Mark –, la visite des chambres où ont eu lieu des meurtres dans la demeure de Mark[6] et surtout ce premier climax, dont je parlais plus haut, durant lequel le spectateur ne manque pas d’être particulièrement effrayé. On remarquera d’ailleurs qu’il est (c’est en tout cas mon cas) quelque peu déçu par la réapparition de Célia – pour laquelle il n’avait pas une immense empathie – et qui le frustre du meurtre tant attendu (il n’y en a donc pas dans le film et on en revient aux propos de Fritz Lang cités plus haut), cet « événement absolu ». Par ailleurs, si des quatre héroïnes offertes par Lang à Bennett, celle de Célia est sans doute la plus décevante, les autres personnages sont, eux, très réussis notamment tous ces seconds rôles – David (Mark Dennis), le fils de Mark, Caroline (Anne Revere), sa sœur et surtout mademoiselle Robey (Barbara O’Neil), sa secrétaire – qui participent de l’étrangeté du film. Quant à Michael Redgrave, il est excellent dans le rôle de Mark Lamphere, personnage complexe et cyclothymique, autour duquel s’instaure une tension latente puis croissante. Au final, le film s’avère donc un excellent suspense et crée une extraordinaire atmosphère d’angoisse et ce notamment grâce à la magnifique photographie de Stanley Cortez et à la mobilisation d’éclairages mais aussi de décors expressionnistes[7]. Plus qu’un film noir, Le Secret derrière la porte est donc un très beau film à la lisière du fantastique.

 

b.

 

XIJohn Byrne (Lee Bowman) et Stephen Byrne dans House by the river


Toujours est-il que le semi échec du Secret derrière la porte et la fin de l’aventure de la Diana productions fragilisent la position de Fritz Lang au sein du système hollywoodien et l’oblige à réaliser son film suivant, House by the river, pour le compte de la petite compagnie Republic Pictures. Celle-ci n’appartient bien sûr pas aux majors et produit essentiellement des films à tout petit budget. Toutefois, elle fait parfois appel à quelques grands noms d’Hollywood qui viennent réaliser un film en disposant de moyens faibles pour eux mais nettement plus importants que ceux que la compagnie offre à ses autres réalisateurs. Ce sera le cas d’Orson Welles pour son célèbre Macbeth (1948) ou encore de John Ford (qui réalisera plusieurs films pour Republic Pictures notamment L’Homme tranquille en 1952 – coproduit avec sa propre compagnie, Argosy Pictures) et donc de Lang pour House by the river, l’un de ses films les moins connus et pour lequel il ne dispose pas de stars au générique (Louis Hayward est la tête d’affiche). Pourtant, malgré ces conditions relativement difficiles, le film est très intéressant – et Lang d’ailleurs l’appréciait assez. L’intérêt vient largement du fait que le meurtre, comme dans La Femme au portrait, intervient au début du film et par accident. Ce n’est donc pas un élément de résolution mais de déclenchement. Le criminel, Stephen Byrne (Louis Hayward), est un écrivain médiocre qui a tué sa servante, Emily Gaunt (Dorothy Patrick) alors que celle-ci, légèrement dénudée, sortait de son bain. Il était éméché et cherchait à l’embrasser (rien n’atteste d’ailleurs qu’il l’aurait violée). Comme celle-ci se mettait à crier alors que passait une voisine très commère, madame Ambrose (Ann Schoemaker), il l’étrangle pour la faire taire et la tue sans le vouloir. Ce n’est qu’après qu’il révèle sa nature de parfait salaud (même s’il semblait avoir quelques prédispositions). Ainsi implique-t-il tout d’abord son frère John (Lee Bowman) dans le meurtre au prix d’un mensonge. Puis le scandale créé par la disparition puis la découverte du corps d’Emily lui permet de faire connaître son nom et il se livre donc à une exploitation publicitaire du crime afin de vendre ses romans. En outre, pour se constituer un alibi et créer une diversion, il vole les bijoux de sa femme Marjorie (Jane Wyatt) ce qui souille la mémoire de la défunte. Lors du procès, il ne fait pas grand-chose pour disculper son frère sur qui pèsent de lourds soupçons. Enfin, il a l’idée de tuer sa femme et son frère car il s’est rendu compte que l’assassinat est un moyen commode pour résoudre bien des problèmes. Ainsi apparaît-il comme un personnage qui a été libéré par son acte criminel (sa créativité l’est également) et jamais sa conscience ne se rappelle à lui même s’il lui arrive d’être (très) inquiet à l’idée que l’on retrouve le corps d’Emily et que sa culpabilité soit révélée. Le portrait de Stephen Byrne est donc plus qu’accablant. Mais, à côté de ce héros parfaitement négatif figure un double positif avec le personnage du frère, John Byrne. Autant Stephen est bon vivant, irritable, hypocrite, lâche, cynique et sans morale (et on notera l’excellente composition de Louis Hayward avec son petit sourire en coin), autant John (qui est infirme) se montre, lui, triste, travailleur, loyal et chevaleresque (et l’acteur campe ce personnage avec toute la gravité nécessaire). L’opposition, de nature morale, entre ces deux personnages est l’une des qualités de ce film et elle se cristallise autour de la femme de Stephen, Marjorie, que John aime secrètement. Ils finiront par se retrouver à la fin du film après que Stephen, échouant lamentablement dans ses plans, se soit tué (par accident une nouvelle fois). Au-delà des héros, la mise en scène par Fritz Lang d’une petite société repliée sur elle-même est plus qu’intéressante. On y retrouve la misanthropie ontologique de l’auteur. L’auteur montre le commérage qui sévit dans la petite ville, d’abord avec le personnage de madame Ambrose (mais celle-ci s’avèrera, au final, plutôt sympathique car elle est la seule à défendre publiquement John lors du procès), et surtout avec celui de la gouvernante de John, mademoiselle Bantam (Jody Gilbert), qui, ayant perdu son emploi (par sa faute), accable son ancien patron et Emily Gaunt. Elle participe à la naissance et à la propagation de la rumeur, John étant mis au ban de la société et victime d’un lynchage latent[8]. Au-delà, on remarquera que, comme souvent, le film est d’une efficacité redoutable et d’une grande densité (il dure à peine quatre-vingt-cinq minutes) et que son esthétique – malgré un budget limité – est de très bonne facture avec un très beau noir et blanc (et ça et là quelques touches d’expressionnisme) et surtout de magnifiques plans de ce fleuve (que l’on voit dès le générique) qui borde la maison où a eu lieu le crime et qui a recueilli le cadavre d’Emily…

 

XIIStephen Byrne dans House by the river


Malgré cette réussite certaine et le fait qu’il se soit intégré aux grands du film noir – une genre toujours aussi florissant dont il ne se détournera pas et dans lequel il signera son chef d’œuvre, en 1953, avec Règlement de comptes –, Fritz Lang reste dans une situation professionnelle délicate à la fin des années 1940 et la suite de sa carrière américaine sera marquée par de nombreuses difficultés. Cela explique peut-être partiellement (même si cela s’intègre évidemment dans une réflexion plus générale) l’abandon de ses idéaux, lui qui était déjà fort pessimiste, vis-à-vis de la société américaine  dans l’ultime partie de sa carrière hollywoodienne comme le montreront tout particulièrement ses deux derniers films américains, La Cinquième Victime (1955) et L’Invraisemblable Vérité (1956). Mais avant d’opérer un large retour sur cette partie de son œuvre américaine (ce qui sera l’objet du septième et avant-dernier texte de cette série), je me contenterai dans le prochain texte de faire un détour par l’un des films les plus importants mais aussi, a priori, les plus atypiques de Fritz Lang réalisé durant cette période, Les Contrebandiers de Moonfleet (1954).

 

XIIIJeremy Fox (Stewart Granger) et John Mohune (Jon Whiteley)

dans Les Contrebandiers de Moonfleet (1954)

 

Ran

 

 5) Le recours à la psychologie,

2ème partie

            6) Une oeuvre à part :

Les Contrebandiers de Moonfleet (1)

 


[1] Notons, pour le carnet rose, que Fritz Lang vit alors avec Silvia Richards qui a réalisé le scénario du film… que Lang jugeait exécrable.

[2] Page 77.

[3] Les films inspirés par Rebecca sont légion dans les années 1940 à Hollywood. Citons notamment l’excellent, mais trop méconnu, Château du dragon (1946), premier film de Joseph L. Mankiewicz.

[4] On sait que Fritz Lang espérait jouir d’un surnom – le « roi de l’étrange », par exemple – équivalent à celui d’Hitchcock. Hélas pour lui, cela ne fonctionna pas.

[5] Après tout, Lang dut ajouter des happy ends à nombre de ces films et cela ne les gâche pas pour autant (songeons à Furie ou aux Contrebandiers de Moonfleet).

[6] Notons qu’il s’agit d’un film dans lequel l’architecture joue un rôle central puisque Mark Lamphere est architecte et recrée des chambres où ont eu lieu des meurtres. On sait que Lang – qui avait suivi dans sa jeunesse des cours d’architecture – était passionné par cet art. Le fait qu’un film tournant à ce point autour de l’architecture lui semble, pour différentes raisons, peu réussi a peut-être participé de son désamour pour Le Secret derrière la porte tant ce thème lui tenait à cœur.

[7] Bien sûr, Fritz Lang n’appréciait guère le travail de Cortez. On peut d’ailleurs se demander pourquoi Lang n’aimait pas du tout – cela est valable pour Le Secret derrière la porte mais aussi pour Espions sur la Tamise – ses films américains les plus expressionnistes.

[8] On retrouve donc là, mezzo voce, l’un des thèmes très chers à Fritz Lang (voir le troisième texte de cette série). On remarquera que, dans sa mise en scène de la société, l’auteur effleure les thèmes du handicap et de la lutte des classes. Ajoutons qu’il aurait souhaité (voir ses entretiens avec Peter Bogdanovich, page 79) que la servante fut noire (comme il aurait aimé que le héros de Furie soit noir) ce que la production lui refusa.

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