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Sailor et Lula en lisant Cioran

23 Novembre 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Bribes et fragments

Chaque mercredi, Bribes et fragments : un texte court sur le cinéma, quelques idées couchées sur le papier... et - pourquoi pas - en débattre dans les commentaires. Après le billet sur David Lynch, Antoine revient sur un de ses films, Sailor et Lula. nolan.

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Sailor et LulaSailor et Lula (1990)


2) Sailor et Lula en lisant Cioran – En attendant de détruire les lignes narratives, Lynch s’amuse à les subvertir, les pervertir et à se divertir avec celles-ci. Dans Sailor et Lula, périple outrancier, criard et surréaliste, si l’on colle à peu près aux héros (Sailor et Lula – Nicolas Cage et Laura Dern –, donc) durant deux heures, ne manquent pas de s’intercaler, sans cesse, diverses bizarreries. Soient des images, des symboles (le feu, omniprésent), des personnages, des ambiances, des mots ou des lieux qui se greffent et s’intègrent au récit sans briser sa continuité (malgré deux longues ellipses temporelles, nettement soulignées, et quelques flashbacks) mais en lui conférant son originalité. Déjà, la cohérence se loge dans l’incohérence. Ce sont surtout les genres que Lynch brasse avec génie, ne cessant de rendre hommage aux plus classiques d’entre eux (thriller, road-movie,…). Mais le film est, avant tout, une histoire d’amour – fou. C’est donc l’aventure des deux amants en fuite (comme J’ai le droit de vivre, Les Amants de la nuit ou Bonnie and Clyde), vaguement criminels, et marqués par un destin contraire. Le passé se rappelle à Sailor et il ne manque de plonger pour avoir tenté un casse misérable (un piège, au surplus) à même d’offrir une vie un peu plus confortable à Lula et leur futur enfant. Echec évidemment. Mais pourquoi s’en tenir à cette vision romantico-réaliste et être pessimiste ? Le film est gai et cette première logique opère un étonnant croisement – laissant la place, dans les interstices de l’articulation, à tout ce qu’il faut de baroquisme, de grotesque et de crudité – avec celle du conte. Dont le dispositif s’affiche au grand jour. Le merveilleux entre en scène avec ce qu’il comporte de visions de cauchemar, dont la méchante sorcière (Marietta – Diane Ladd) et le monstre répugnant (l’inoubliable Bobby Peru – Willem Dafoe). Qui seront mis en échec. Le conte l’emporte, les héros, un peu niais (lui notamment avec sa veste en peau de serpent, marque de son individualité), aussi et leur amour idéalisé se matérialise dans le parfait happy end. Love me Tender chante enfin Sailor. Puisque le film est un conte, il peut aussi être un musical. Lynch réalise sa version cocaïnée du Magicien d’Oz. Sailor et Lula, shootés à la musique (Elvis, Powermad) et au sexe, connaissent une parfaite réunion des deux. C’est peut-être ça, l’amour, après tout. Que Cioran n’envisageait pas puisqu’il comparait, voire opposait, sexe et musique :

 

                « Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieure. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. Au moment où nous concevons la réversibilité de l’état musical et érotique, quand nous nous pénétrons organiquement de l’idée d’une possibilité de renaissance, quand l’unicité nous apparaît une simple illusion, nous ne pouvons plus parler de la joie de mourir et nous revenons au sentiment de la mort immanente à la vie, qui ne fait d’elle qu’un chemin vers la mort. Il faudrait cultiver les états uniques, ces états inconcevables comme réversibles, pour sombrer dans des voluptés mortelles. »
  Le Livre des leurres, 1936 ; Extase musicale – extrait

 

Il est vrai que le philosophe ne songeait qu’à la « grande » musique. Sailor et Lula, en tout cas, a su trouver son unité. Celle que Lynch s’ingéniera ensuite à déconstruire. Ici, avec des figures typiquement américaines, une vulgarité contemporaine, il impose, sous une forme renouvelée, une histoire éternelle. Racontée aux enfants depuis toujours. Mais personne ne songerait à les laisser jeter un œil à cet immense film rock. Pourtant particulièrement réjouissant.

 

Antoine Rensonnet.

 

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wordpress 20/09/2014 07:49

Au moment où nous concevons la réversibilité de l’état musical et érotique, quand nous nous pénétrons organiquement de l’idée d’une possibilité de renaissance, quand l’unicité nous apparaît une simple illusion, nous ne pouvons plus parle

snore stop 10/06/2014 14:18

I hadn’t seen the film Sailor and Lula. But Antoine Rensonnet your article made me watch the movie. You have even managed to make it understandable and easy to read. This is really an excellent work, and thanks for sharing this.

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