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Shame par Antoine

15 Janvier 2012 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Critiques de films récents

Le projet Shame avait de quoi intéresser. A priori, du moins. Car, après l’avoir découvert, force est de constater l’échec de Steve McQueen qui n’a su développer aucune des pistes qu’il se proposait d’explorer. Surtout, il s’est avéré incapable de rendre cohérente la structure de son film.

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S 1Brandon (Michael Fassbender)

 

Notre excellent collègue semblait légèrement perplexe, voire désappointé, devant ce Shame ; on ne peut que le comprendre. Au-delà d’un discours sans véritable consistance, mille fois développé et souvent infiniment mieux, sur la solitude et l’enfermement que créeraient les cathédrales de verre, si déshumanisantes, du monde moderne, le film pose deux questions, intéressantes en elles-mêmes, mais qui ne sont pas véritablement bien traitées. Pour Brandon (Michael Fassbender), yuppie etsex addict, quelle peuvent être la relation aux autres et à soi-même ? La honte, donc, la réponse est dans le titre. Mais, sur le premier point, la chair, pour Brandon, est non seulement parfaitement triste mais aussi profondément vide. Effectivement, Steve McQueen lorgne vers Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999) avec sa descente aux enfers du héros. Mais là où Bill Harford (Tom Cruise) voyait ses certitudes se dérober devant lui, on ne conçoit pas bien ce que peut perdre Brandon tant il vit dans un monde de complète vacuité et paraît s’en être consciemment accommodé. Son existence, ordonnée1, est remise en question par l’arrivée de sa sœur (Sissy – Carey Mulligan). Il chute, donc. Ce qui se manifeste par le fait qu’il va baiser salement (il se fera sucer par un mec, rendez-vous compte !). C’est doublement illogique. D’une part, parce que prendre des filles devant les fenêtres de son vaste appartement – ce qu’il fait depuis longtemps – n’est pas véritablement le signe d’une sexualité respectant les canons bourgeois ; c’est pourtant sur cela que reposait la définition de son personnage et le film dans son ensemble. D’autre part, et surtout, on aimerait bien savoir ce que c’est que baiser proprement, quand bien même on ne pratique que sur Epeda multispires, alors que l’on n’est plus assez stupide pour croire que le concept de sexualité normale (déjà épanouie, cela nous semble une formule idiote de magazine féminin) possède un sens quelconque. Bref. Brandon est marqué par la solitude, il le restera. Et ne fera, pour s’en éloigner, qu’aller légèrement plus loin dans sa supposée dépravation. Puis il retrouvera sa sœur suicidée – dans une scène grotesque (après avoir surjoué du ralenti et du flashback, McQueen juge qu’il s’agit du bon moment pour rendre hommage à Charlie Chaplin et à Buster Keaton en montrant Brandon en train de tenter de ranimer Sissy selon un rythme saccadé – il utilise l’un de ces procédés anciens consistant, par exemple, à ne filmer qu’en 18 images par seconde en en redoublant une sur trois ; quel intérêt ?). McQueen n’ayant, au surplus, pas su choisir son ultime image, il nous propose d’abord la vue d’un Brandon complètement détruit, amoché même, assis dans l’eau dans un quartier pourri. Ensuite, le héros a retrouvé sa superbe, drague – ou est dragué – par une inconnue et apparaît « guéri » (Orange mécanique – du même Kubrick, 1971 –, cette fois-ci ?). C’était l’une ou l’autre, pas les deux… On est toutefois rassurés, entre l’amour et la haine qu’il porte à sa sœur, le premier l’emporte. On n’est d’ailleurs guère surpris. Notons, au passage, que c’est s’en remettant à la seule histoire, correcte quoique banale, que le film est partiellement sauvé de la catastrophe. Quant à l’autre piste, qui, logiquement, coagule (pas trop mal – et au moyen du récit plus haut évoqué) avec l’autre, c’est donc le rapport à soi-même. Plus exactement celui que Brandon entretient à son corps. Il fornique et se masturbe à tout-va mais est également fort soigneux. Au point de tout ranger avec maniaquerie ou de s’offusquer que sa sœur boive du jus d’orange sans prendre de verre. De l’opposition entre sexe et corps, il y avait probablement quelque chose à tirer. McQueen n’y arrive pas. Sans doute parce qu’il ne sait comment développer ce sujet, qu’il a trop passablement emmêlé dès l’entame en ne jouant jamais de la différence entre sexes réel et virtuel. Aussi se contente-t-il de le poser et de le faire réapparaître par bribes inconséquentes.

 

S 2Sissy (Carey Mulligan)

 

Shame est donc un film, malgré quelques qualités – dont de belles images –, raté. Il ne l’est autant, à notre sens, que pour une raison plus fondamentale encore que celles jusqu’ici évoquées. Le coup de génie du réalisateur était de présenter, dans les premières séquences, l’obsession sexuelle de Brandon comme la conséquence d’un regard trop plein d’acuité sur ce qui l’entoure. Brandon, avant toute chose, est un voyeur. Malheureusement, Steve McQueen est incapable de privilégier de façon cohérente un point de vue – ce qui semblait la condition minimale de réussite de son projet. On ne saura jamais, et on passera plus d’une heure et demie à se le demander, si l’on partage celui de Brandon ou si l’on se contente d’observer, avec une distance volontairement maintenue, le héros puisque McQueen change tous les trois plans (ce qui devrait être) la structure d’ensemble de son oeuvre. Cette question aurait dû être tranchée durant la préparation, au tournage ou au montage. Finalement, elle ne l’est jamais et le réalisateur préfère s’en remettre au seul spectateur qui doit trouver – et ce n’était pas absolument à lui de le faire, du moins pas complètement et constamment – par quel biais il regarde Shame. Celui-ci n’est nullement piégé (ce qui pourrait s’avérer passionnant avec une vertigineuse hésitation pour déterminer si ce qu’il ressent est directement lié aux sentiments du personnage principal, de l’auteur ou aux siens comme dans The Tree of Life – Terrence Malick, 2011), il est juste abandonné par un McQueen qui ne maîtrise pas grand-chose. Aussi puisqu’on ne sait pas d’où l’on part, il est bien difficile de percevoir vers quoi le réalisateur veut nous emmener. Cinématographiquement, Shame ne peut alors être qu’un échec. Pour l’histoire d’un sex addict se détestant, on pourra donc se tourner, avec profit, vers la littérature. Notamment vers le troublant Notes pour un roman sur la sexualité (seulement publié en 2008) de Pierre Drieu La Rochelle.

 

 

S 3Brandon et Marianne (Nicole Beharie)

 

Antoine Rensonnet

 

Note d’Antoine Rensonnet : 1

 

Shame par nolan

 

Shame (Steve McQueen, 2011)

 


1 Qu’il couche avec tout ce qui bouge, se paye pute sur pute et surconsomme du porno est son droit le plus strict et ne choquera personne, à quelques imbéciles près qui seront effarouchés par le film ou en tireront une morale puritaine – ce qui n’est évidemment pas l’intention du réalisateur mais il lui laisse la porte grande ouverte.

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Antoine 15/01/2012 20:39


Merci à vous deux pour vos remarques, très intéressantes quels que soient l'ampleur de nos désaccords.


 


A Desmos : Sur le jeu de Fassbender, on est d'accord, il n'est pour rien dans les défauts du film et réussit sa composition. Pour le reste, j'ai peut-être été un peu dur et il est vrai qu'il y a
des séquences fort réussies dans Shame (pas toutes, je persiste à penser que la façon dont McQueen filme la réanimation par Brandon par sa soeur est ridicule). Ce qui est intéressant
dans vos remarques est que vous évoquez certaines séquences isolées et souvent construites en un seul plan. Or, le problème, à mon sens, réside dans la construction d'ensemble et se joue autour
de la notion de point de vue. J'ai eu l'impression que, jamais, McQueen ne la maîtrisait pendant son film - si ce n'est au cours de séquences isolées les unes des autres - et changeait
constamment d'idée directrice, laissant, in fine, le soin au spectateur d'y "retrouver ses petits" comme l'écrivait nolan (qui, comme, les a perdus). La question des deux "fins" illustre
ce que je veux dire. En soi, aucune des deux n'est ratée mais c'était l'une ou l'autre, ce ne peut être les deux. A ce moment là encore, il semble incapable de choisir. D'où un sentiment général
d'incohérence.


 


Au Bison : Je renvoie à ma réponse précédente et j'en conclue que certains - dont toi - ont donc su y "retrouver leurs petits". Un point seulement : Que l'Homme soit méprisable, j'en suis
résolument convaincu. Que cet homme, Brandon donc, soit particulièrement méprisable pour ce qu'il peut faire dans le film (et pour ce qu'est le personnage), je ne le suis pas. Il se méprise
certes mais il ne fait pas grand-chose (qu'il s'agisse des effets de son addiction ou de son incapacité à l'assumer) durant Shame pour que je lui réserve un mépris particulier. Du coup,
il m'indiffère un peu. D'autant plus, et j'en reviens à ce que je disais précedemment (et dans ma critique), que je ne sais jamais durant le film si je suis avec lui ou si je me borne à le
regarder. N'arrivant pas (en tout cas, c'est ce que je pense ; beaucoup ont aimé ce film et ont probablement d'excellentes raisons de le défendre) à constituer le rapport du spectateur à l'égard
du héros (qu'il soit positif, négatif ou ambigu), le réalisateur fait que le premier délaisse le second.

le Bison 15/01/2012 18:00


It’s a Shame ! L’homme est méprisable. C’est bien la sensation que j'ai perçu de cet homme, victime malgré lui de ses pulsions. Plus fort, c’est même comme cela que l’homme
semble se définir lui-même. Un pauvre type, perdu dans le vaste monde urbain de New-York, qui ne mérite que mépris.


Suche a Shame ! Michael Fassbender incarne à merveille cet homme froid, distant, et complètement paumé dans son monde fait de lubricité inavouable et honteux (l’image est
diamétralement opposée à mon héros Hank Moody version « Californication », un sex addict qui assume totalement sa folie libidineuse sans limite).


Shame on me ! Autrement dit, je n'ai pas eu la même vision et la même passion que toi pour ce film, ce "Shame" aux accents libidineux et honteux. J'ai adoré.

Desmos 15/01/2012 16:43


Le problème de Shame est, comme vous l'avez dit, la relation propos-traitement. Je suis plus rangé du côté de l'avis légèrement plus convaincu de nolan, même si on peut difficilement discuter vos
objections. Le fameux "Vu comme ça, c'est vrai que...". Néammoins et au delà de toutes ces objections, j'ai relevé plusieurs réussites, même si elles ne restent qu'au niveau de la
superficialité : les acteurs qui possèdent un jeu très juste, Fassbender en tête qui parvient à jouer mi-salaud mi-victime avec un grand naturel qui force le respect, après était-ce vraiment
pertinent de le jouer comme ça, ça se discute, toujours est-il que c'était visiblement son objectif et qu'il l'a pleinement atteint. Ensuite la "plastique" du film et les images en général,
très maitrisées, je pense que le vrai talent de McQueen se trouve là. Le côté froid, mécanique d'une ville pourtant bouillonnante de pulsions, à l'image du personnage, est
très bien rendu par le traitement visuel et sonore. J'ai également beaucoup admiré la mise en scène du diner de Brandon et de sa collègue, ou via le rythme du dialogue et un mouvement de
caméra très subtil et d'une grande précision, McQueen parvient à faire passer cinq minutes du film en un seul plan sans même que l'on s'en soit rendu compte. Il sort le spectateur lambda du
cadre habituel du champ/contrechamp sans même que celui-ci en prenne conscience. Idem pour le jogging de Brandon : un seul long plan, mécanique, en un seul mouvement très fluide,
qui parvient à transformer ce jogging en une fuite et une sorte d'acmée de la détresse de Brandon. Encore une fois peut-être que je m'emporte un peu trop pour pas grand chose, mais je dois avouer
que j'ai plutôt apprécié ces détails qui relèvent, c'est vrai, que de la plastique du film, son "emballage". Quand au contenu, pas grand chose à ajouter à ce que vous avez dit. De plus, vu ce que
vous avez penser de la scène de la tentative de suicide, vous n'avez visiblement pas été aussi convaincu que moi de la maitrise du traitement visuel...

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