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Stanley Kubrick, thématiques : l'échec du plan parfait (2)

20 Septembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

Premier angle thématique pour approcher l’œuvre polymorphe de Stanley Kubrick : l’échec du plan parfait avec, entre autres, la casse de L’Ultime Razzia, HAL ou le programme Ludovico. Comme un écho à la fascination de l’auteur pour la guerre, à sa situation d’artiste et, in fine, à la nature humaine.

 

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Spécial Stanley Kubrick

 

I) L’échec du plan parfait (deuxième partie)

 

 

                         « L’élément humain nous a lâchés. »
  Du général Turgidson (George C. Scott) au président des Etats-Unis Merkin Muffley (Peter Sellers) dans Docteur Folamour (1964).

 

La recherche du titre dans Barry LyndonRedmond Barry (Ryan O’Neal) et la comtesse de Lyndon (Marisa Berenson)

dans Barry Lyndon (1975)


Il y a donc, dans le cinéma de Stanley Kubrick, de très nombreux plans – et encore ne fera-t-on qu’évoquer ici la « machine de l’Apocalypse » des Soviétiques dans Docteur Folamour (1964) et la guerre du Vietnam (et notamment de la tentative de la rendre plus acceptable aux yeux du grand public) dans Full Metal Jacket (1987) –, toujours remarquablement bien conçus, et, à chaque fois, un même constat d’échec[1]. Ainsi apparaît bien une sorte de constante fascination du réalisateur pour l’échec du plan parfait. Et toujours, « l’élément humain », celui, donc, dont parle le général Turgidson (George C. Scott) dans Docteur Folamour, est la cause plus ou moins directe de ce fiasco. C’est évidemment le cas dans Docteur Folamour puisque le plan R est déclenché par la folie paranoïaque d’un général, Jack D. Ripper (Sterling Hayden), qui croit notamment que les Soviétiques empoisonnent l’eau des citoyens américains. On notera au passage que c’est aussi le signe qu’un autre plan parfait a échoué (ou trop bien fonctionné…) : celui de propagande antisoviétique des Etats-Unis qui, au-delà du cas Ripper, a entraîné un tel endoctrinement général – et ce jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir (comme le prouve également le personnage du général Buck Turgidson) – qu’il pouvait rendre l’hypothèse d’un « accident » de ce type assez plausible. Là encore, l’élément humain a été mal pris en compte. Et pour que la catastrophe finale soit rendue possible, il faut encore, d’une part, que celui-ci fonctionne trop bien (avec les aviateurs du B 52 qui échappent aux radars soviétiques et prennent l’initiative d’attaquer une cible qui ne leur était initialement pas dévolue) et que, d’autre part, il soit complètement nié puisque la « machine de l’Apocalypse » se déclenche, une fois mise en service, sans aucun contrôle humain. Ainsi, dans toutes ses dimensions (jusqu’à son absence), l’élément humain est au cœur de la destruction de l’humanité vers laquelle tend Docteur Folamour. Mais il est également central dans les autres films de Stanley Kubrick. Ainsi, dans L’Ultime Razzia (1956), si le casse de Johnny Clay (Sterling Hayden) échoue, c’est parce que l’un des membres du groupe, George Peatty (Elisha Cook Junior), en a beaucoup trop dit à sa femme (Marie Windsor) qui ne l’aime pas et va tout révéler à son amant (Vince Edwards). Dans 2001, L’Odyssée de l’espace (1968), la mise en jeu de l’élément humain est un peu plus complexe car, on l’a vu, l’échec est lié à un « personnage » non humain, le superordinateur HAL 9000. Selon celui-ci, sa faute de calcul serait liée, à la base, à une « erreur humaine » tant il est parfait. Mais il ne semble pas que cela soit le cas. Par contre, si HAL connaît une défaillance et surtout s’il refuse de la reconnaître et finit – pour éviter d’être déconnecté – par commettre plusieurs meurtres, c’est bien parce qu’il a développé des sentiments humains (ou parahumains) dont l’orgueil – il dit que la « mission est trop importante pour [lui] » et pense être le seul à pouvoir la mener à bien – et la peur de mourir. C’est donc bien en définitive son humanité qui perd HAL. A l’opposé, pour les hommes qui l’ont construit, c’est le rêve de faire naître un Dieu-machine qui s’écroule – ironiquement parce que la machine en se faisant homme perd de sa « divinité » – et dans le sang. Concernant Orange mécanique (1971), c’est la négation de l’humanité – c’est-à-dire de la violence – qui conduira les créateurs et promoteurs du programme Ludovico dans une impasse. Privé des caractéristiques – celles qui ont été révélées par le monolithe dans la première partie de 2001, L’Odyssée de l’espace – qui font de lui un Homme, Alex (Malcolm McDowell) est logiquement réduit à l’état de non-être ou d’homoncule et condamné à se suicider. Quant à Barry (Ryan O’Neal), dans Barry Lyndon (1975), c’est donc son caractère[2] (d’Irlandais…) mais aussi l’organisation en classes de la société qui font échec à son élévation sociale. Dans Full Metal Jacket, la trajectoire de Baleine (Vincent D’Onofrio) – exactement inverse de celle d’Alex dans Orange mécanique – est celle du singe à qui on aurait trop vite appris la violence et son optimisation. C’est donc de ne pas avoir tenu compte de son manque d’humanité qui entraîne une faille dans le programme de formation des marines, la mort du sergent-instructeur Hartman (Lee Hermey) et le suicide du personnage. Quant à la guerre du Vietnam, elle est largement perdue, on y reviendra dans le texte suivant, parce que les Américains, malgré leur presque parfaite maîtrise de l’information[3], ont trop largement négligé la communication avec la population locale qui s’en trouve réduite ainsi à sa plus simple expression (c’est-à-dire, pour l’essentiel, à négocier le tarif des prostituées…). Manque de prise en compte du facteur humain encore, donc – ce qui est une erreur largement commise par les forces armées d’occupation quelle que soit le degré de « pureté » de leurs intentions. Ce sera, dans Eyes Wide Shut (1999), l’ultime film de Stanley Kubrick, encore là l’erreur du docteur Bill Harford (Tom Cruise) dont la vie jusqu’ici parfaitement réglée se trouve totalement désorganisée parce qu’il vient d’apprendre que sa femme, Alice (Nicole Kidman), a songé – seulement songé – à le quitter il y a plusieurs années. Cet événement d’apparence anodine, tant il est si parfaitement « humain », remet pourtant en cause toutes ses certitudes. Et cela le condamne à une trajectoire d’errance (qui dans son cas sera – apparemment puisque le film s’arrête assez brutalement – courte) qui est souvent la conséquence de l’échec pour les personnages kubrickiens. Ceux-ci, qu’il s’agisse donc de Bill mais aussi d’Alex, de Barry ou de Jack Torrance (Jack Nicholson) dans Shining (1980)[4], se retrouvent alors pris dans une trajectoire qu’ils ne contrôlent absolument plus et se mettent plus ou moins à tourner en rond. Toujours est-il que l’humain est donc bel et bien au centre du cinéma de Stanley Kubrick – qui d’ailleurs, dans la plupart des cas, aime ses personnages y compris les plus nocifs ce qui ne manque pas de créer de l’ambigüité, voire de générer un certain malaise[5] – mais il ne cesse d’en révéler les limites.

 

Loeil de HALL’« œil » de HAL 9000 dans 2001, L’Odyssée de l’espace (1968)

 

Humaniste et misanthrope donc – car cela procède d’une certaine logique – moraliste, voilà donc la position qu’adopte Stanley Kubrick. Mais s’il regarde (et montre) les hommes avec la précision de l’entomologiste, on ne peut s’empêcher de déceler dans cette thématique récurrente de l’échec du plan parfait une certaine mise en abyme. Car créer un film, c’est aussi concevoir un plan qui comporte un certain nombre de phases obligatoires et successives – scénario, tournage, montage – et une multitude de sous-étapes en se souciant de détails extrêmement nombreux et très difficiles à tous maîtriser pour que l’ensemble comporte le moins d’erreurs possibles. Il faut également beaucoup compter sur l’humain, qu’il s’agisse de soi-même (que l’auteur – c’était évidemment le cas de Kubrick – se vive ou non en démiurge) ou des autres[6] sur lesquels beaucoup repose. Il n’est donc pas totalement inopportun – même si la comparaison atteindrait vite ses limites – de comparer la création d’une œuvre de cinéma à une manœuvre de haute stratégie militaire. Or, quel réalisateur plus que Kubrick apparaît comme le créateur absolu qui voulait – parfois jusqu’à l’absurde – tout contrôler jusqu’au détail le plus infime[7] dans la réalisation de ses films afin de laisser la place la moins grande possible au hasard[8] ? Il y aurait donc là comme un paradoxe à concevoir ses œuvres comme des plans parfaits et à ne cesser de mettre en scène l’échec de ceux-ci. Mais il est vrai que Stanley Kubrick semble aimer les paradoxes – et les cultiver. Cependant tenter d’expliquer celui-ci relèverait à coup sûr de la mauvaise psychologie. Disons simplement que, au-delà d’un certain « exorcisme », travailler sur le plan parfait et son échec est une manière de revenir sur une autre thématique chère à notre auteur : la volonté de l’Homme d’aller vers l’Absolu. Plus que la guerre bien sûr, l’art est le lieu privilégié de cette tentative et certains se sont beaucoup approchés de cet idéal. C’est notamment le cas de tous ces immenses compositeurs dont Kubrick utilise, avec un brio peut-être inégalé (entre autres exemples, citons ici : Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss et Le Beau Danube bleu de Johann Strauss dans 2001, L’Odyssée de l’espace, la Sarabande de Georg Friedrich Haendel et le Trio pour piano, violon et violoncelle de Franz Schubert dans Barry Lyndon ou la Jazz Suite n°2 de Dimitri Chostakovitch dans Eyes Wide Shut), les œuvres dans ses films et, bien sûr du réalisateur lui-même puisqu’il se savait, sans une inutile fausse modestie, être un créateur d’exception dans le domaine cinématographique. Mais il faut sans doute comprendre qu’atteindre l’Absolu ne peut être pour l’Homme qu’un rêve et que même les plus grands chefs d’œuvres ont leurs limites. On reviendra sur cette notion d’absolu (en le comparant avec son opposé, la trivialité) et son rapport à l’humain dans le dernier texte de cette série sur Stanley Kubrick. En attendant pour conclure celui-ci, on remarquera que la réussite du plan parfait semble être, en dehors des questions liées à l’organisation sociale[9], inaccessible aux humains et seulement réservée à d’hypothétiques extraterrestres. C’est là l’une des multiples leçons de 2001, L’Odyssée de l’espace – et de toute l’œuvre de son auteur.

 

Le foetus humainLe fœtus humain géant – une représentation du Surhumain ? – à la fin

de 2001, L’Odyssée de l’espace : un plan parfait qui aurait fonctionné ?

 

Ran

 

L'échec du plan parfait (première partie)

[1] Ou, à l’inverse, de trop grande réussite puisque celles conjuguées du plan R et de la « machine de l’Apocalypse » dans Docteur Folamour conduisent à la destruction de la surface terrestre…

[2] Disons donc alors qu’il est humain, trop humain…

[3] N’oublions pas que le héros, Guignol, est journaliste dans les forces armées.

[4] Mais celui-ci était tout de même – au-delà de la dimension fantastique spécifique du film et des limites que l’on peut trouver à celui-ci – loin d’avoir concocté un plan parfait puisque son idée était de s’isoler, avec femme (Shelley Duval) et enfant (Danny Lloyd), dans un hôtel coupé du monde pour tenter d’écrire un roman…

[5] C’est bien sûr tout particulièrement le cas dans Orange mécanique avec le personnage d’Alex.

[6] Et il suffit de voir le générique final d’un film pour voir combien le nombre de collaborateurs mobilisés est important.

[7] Et ses abondantes archives sont là pour le démontrer.

[8] Au point même qu’il devenait de plus en plus difficile au réalisateur de faire un film. Sans jamais vraiment s’arrêter de travailler (comme ce fut par exemple le cas à certains moments pour Terrence Malick ou Francis Ford Coppola), il lui aura fallu quatre années pour donner un successeur à Orange mécanique, puis cinq entre Barry Lyndon et Shining, sept entre Shining et Full Metal Jacket et enfin pas moins de douze ans entre Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut. Ces délais toujours plus longs – que quelques projets avortés n’expliquent que très partiellement – montrent toute la difficulté qu’il avait à créer un nouveau film. On peut même penser que c’était là la source d’une certaine souffrance pour Kubrick. Il est d’ailleurs étonnant de constater qu’il est mort juste après avoir achevé – ou pas… – Eyes Wide Shut alors qu’il ne vivait que pour le cinéma et que sa méthode de travail lui interdisait, au vu de son âge, de pouvoir songer à signer un nouvel opus.

[9] En effet, dans une perspective quelque peu marxisante, Stanley Kubrick montre, dans certains de ces films (notamment Barry Lyndon et Eyes Wide Shut), que l’organisation sociale ne peut guère être remise en cause. Mais le réalisateur ne semble pas pour autant penser que celle-ci est parfaite…

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