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Stanley Kubrick, thématiques : La nature humaine, entre trivialité et absolu (8)

1 Novembre 2010 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Textes divers

Du geste créatif de Stanley Kubrick, on dira qu’il essaie de tendre vers l’Absolu artistique. Et pourtant la trivialité est omniprésente dans ses films. Peut-être est-ce le plus grand paradoxe de son œuvre. Cela mérite de tenter de l’approcher pour remarquer que cela est sans doute lié à la vision de la nature humaine du réalisateur.

 

Spécial Stanley Kubrick 

 

III] La nature humaine, entre trivialité et absolu

 

                     

« C’était une pute. Désolé, mais il n’y a pas d’autre mot. »

 

  De Victor Ziegler (Sydney Pollack) à Bill Harford (Tom Cruise) à propos d’une femme mystérieuse (Abigail Good ou Julienne Davis) rencontrée dans une orgie lors de laquelle les deux hommes étaient présents dans Eyes Wide Shut (1999).

 

Vidéoclip Karmacoma du groupe Massive Attack (réalisé par Jonathan Glazer, 1994)

C) L’invention d’une modernité cinématographique : Vers le Beau absolu ? (troisième partie)

 

Sommaire actif

a. Une postérité problématique

b. Conclusion : un rêve d’Icare ?

 

a.Une postérité problématique

 

TASK 77

Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997)

 

Sans doute Stanley Kubrick est-il aujourd’hui, avec peut-être Alfred Hitchcock, le réalisateur le plus cité dans le cinéma contemporain. Dresser une liste des œuvres qui font ouvertement au travail de notre auteur serait aussi impossible que fastidieux, aussi se limitera-t-on donc à quelques exemples. On peut ainsi donner celui de Good Bye, Lenin ! (Wolfgang Becker, 2002) dans lequel le héros significativement prénommé Alex (Daniel Brühl), mais dont les actes n’ont que peu à voir avec ceux du personnage principal (Malcolm McDowell) d’Orange mécanique (1971), se livre notamment à une imitation de singe qui fait irrésistiblement penser à ceux de 2001, L’Odyssée de l’espace (1968). Quant à Tim Burton, il recrée, dans Charlie et la chocolaterie (2005), une séquence de ce même film. Plus récemment encore, Christopher Nolan réalise dans Inception (2010) différents plans directement inspirés par 2001, L’Odyssée de l’espace et Shining (1980). On doit encore signaler le film Appelez-moi Kubrick de Brian W. Cook (2005) qui retrace l’histoire, basée sur des faits réels, d’un imposteur, Alan Conway (incarné par John Malkovich dans le film) qui, dans les années 1990, se faisait passer pour Stanley Kubrick. Les exemples abondent donc mais on doit tout de même remarquer que, parmi les films de Stanley Kubrick, seuls 2001, L’Odyssée de l’espace[1] et Shining[2] ainsi que, à un degré bien moindre, Orange mécanique et  Full Metal Jacket (1987)[3] font très régulièrement l’objet de citations en tout genre. D’ailleurs, la très populaire série télévisée des Simpson créée par Matt Groening a, dans ses épisodes des  Simpson Horror Show, consacré deux courts-métrages en référence directe à des films de Stanley Kubrick, le premier s’appelant « The Shinning » (The Simpson Horror Show 5, 1994) et étant basé sur Shining et le second « Le Robot tueur » (The Simpson Horror Show 12, 2001) dans lequel un robot nommé Ultrahouse 3000 tente de prendre la place du héros, Homer, l’épisode multipliant les clins d’œil à 2001, L’Odyssée de l’espace[4]. Cela montre d’ailleurs que les citations de films de Stanley Kubrick ne se limitent pas au monde du cinéma puisque de nombreuses séries télévisées, bande-dessinées jeux vidéo ou clips ont mobilisé des images venues tout droit de l’univers kubrickien – ce qui confirme bien la puissance de celles que le réalisateur aura su créées. Il était d’ailleurs presque logique que le réalisateur qui a si souvent tourné des clips dans ses films soit cité dans de véritables vidéoclips. L’un des meilleurs est sans conteste le Karmacoma du groupe Massive Attack réalisé, en 1994, par Jonathan Glazer qui fait de nombreuses références à Shining mais aussi à Eraserhead (1977) de David Lynch, Barton Fink (1991) des frères Coen ou Pulp Fiction (1994) de Quentin Tarantino.

 

TASK 78

Inception (Christopher Nolan, 2010)

 

Tout ceci atteste de l’extraordinaire influence de Stanley Kubrick. Elle se manifeste également par la reconnaissance critique dont il fait l’objet. Là encore, il est probablement, avec Alfred Hitchcock encore et peut-être Charlie Chaplin, le réalisateur dont l’œuvre est la plus analysée. Ainsi, dans son long ouvrage Kubrick, L’humain, ni plus, ni moins (Paris, Cahiers du cinéma, 2005), Michel Chion recense environ soixante-dix livres, revues, articles et sources lui ayant permis de mener à bien son travail. Encore précise-t-il que ce « choix [est] très restreint ». En outre, depuis la parution du livre, de nouvelles publications n’ont pas manqué d’enrichir l’analyse de l’œuvre de Stanley Kubrick. Cela est certes largement lié au mythe qui s’est progressivement créé autour de Stanley Kubrick, réalisateur génial mettant des années à créer un nouveau film et homme presque asocial qui ne donnait que de rares interviews et vivait, à l’heure américaine, retiré dans sa demeure londonienne de Borehamwood où il gardait, au moyen de machines et d’écrans, un regard plein d’acuité sur le monde qui l’entourait. Cette image mystérieuse, quelle que soit son degré de véracité, permit que se développe un véritable culte autour de Stanley Kubrick qu’il entretenait savamment (comme le montre donc la réalisation du making-off de Shining par sa fille Vivian)  d’autant qu’il permettait la production et la vente de ses films sur son seul nom ou presque[5]. Celui-ci devait perdurer, sinon se développer, post mortem, ses proches se chargeant d’exploiter le mythe – même si sa veuve Christiane assure qu’il s’agit là d’une invention… –, que l’on peut imaginer lucratif, en produisant notamment un long documentaire sur Stanley Kubrick (Stanley Kubrick : Une vie en images de Jan Harlan en 2001) ou en organisant la vente d’une partie de ses pléthoriques archives.

 

TASK 79

Images de l’épisode Homer dans l’espace (1994)

de la série Les Simpson

 

Néanmoins, au-delà du mythe, l’aura dont jouit Stanley Kubrick est avant tout liée à son génie artistique et nombre de réalisateurs contemporains avouent leur admiration pour leur prédécesseur comme ceux du courant dit du « Nouvel Hollywood » – constitué dans les années 1970, Martin Scorsese et Steven Spielberg (à qui Kubrick confia un projet de film, A.I. Intelligence artificielle, que Spielberg réalisa en 2001) en tête. Et pourtant, au-delà des très nombreuses citations ou de mouvements de caméra – un travelling arrière un peu appuyé par exemple… – qui montrent un peu plus discrètement l’influence de Stanley Kubrick, il semble impossible de déterminer précisément son héritage et de lui désigner des héritiers. On arguera certes que tout grand auteur est unique et que ce n’est que rarement en s’inspirant directement d’un autre qu’il signe ses plus grandes œuvres. Ainsi Billy Wilder est-il assurément plus convaincant en réalisant des chefs d’œuvre comme Assurance sur la mort (1944) ou Boulevard du crépuscule (1950) qu’en singeant le Ninotchka (1939) – dont il avait écrit le scénario en compagnie de Charles Brackett et Walter Reisch – d’Ernst Lubitsch dans le un peu lourd Un, deux, trois (1961). Cependant, Claude Chabrol a su s’inventer une voie propre en ne cessant de se placer sous les auspices de Fritz Lang et d’Alfred Hitchcock de même que Woody Allen qui, pourtant, rend parfois hommage de façon très explicite à ses maîtres – ainsi Intérieurs (1978) se place-t-il sous l’influence d’Ingmar Bergman[6], Stardust Memories (1980) sous celle de Federico Fellini et Ombres et brouillard (1992) sous celle de Fritz Lang et de l’expressionnisme. Quant à Brian de Palma, autre réalisateur-phare du « Nouvel Hollywood », il signe avec Obsession (1976) et Pulsions (1980), deux films qui s’inspirent ouvertement respectivement de Vertigo (1958) et de Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock. Outre qu’aucun des films de Stanley Kubrick n’a jamais fait l’objet d’un remake[7], on ne trouverait rien d’équivalent chez les très nombreux réalisateurs qui ont été influencés par son œuvre. La postérité de Stanley Kubrick, pour immense qu’elle soit, est donc bien problématique.

 

TASK 80

Images de l’épisode The Simpson Horror Show 12 (1994)

de la série Les Simpson

 

Par leur beauté formelle et leur composition parfois proches du hiératisme, les images de Stanley Kubrick sont certes assez facilement imitables d’où l’abondance de citations plus haut relevée mais on ne lui voit pas donc d’héritier clairement identifiable[8]. C’est là, semble-t-il, lié au mystère – et au génie – du geste créatif kubrickien qu’il reste assez difficile d’isoler. Il a, bien sûr, on l’a vu, puisé et surtout assimilé le passé du cinéma mais, même en se confrontant régulièrement au cinéma de genre, il ne se livre qu’à une vampirisation partielle et à une déconstruction relative de ce passé contrairement à nombre de ses successeurs. L’un des points les plus aisément repérables de son héritage est toutefois lié à la science-fiction à laquelle il a offert une sorte de révolution avec 2001, L’Odyssée de l’espace la faisant passer, comme beaucoup l’ont écrit, « à l’âge adulte ». Par la suite, bien des cinéastes s’engouffreront dans la voie alors ouverte par Stanley Kubrick (sans jamais toutefois, à mon sens, égaler son chef d’œuvre) à commencer, bien sûr, par Andreï Tarkovski avec Solaris (1972) et Stalker (1979) mais on peut également citer Ridley Scott avec Alien (1979) et surtout Blade Runner (1982) ou Andrew Niccol avec Bienvenue à Gattaca (1997), film qui d’ailleurs cite, lui aussi, abondamment 2001, L’Odyssée de l’espace et reprend largement son esthétique « froide » – en la couplant avec celle du film noir.

 

Mais, au-delà de ce cas spécifique, les structures de récit adoptées par Stanley Kubrick – linéaires et par blocs immédiatement identifiables – ne peuvent être réutilisées avec profit si l’on ne réussit pas parallèlement à créer des images ayant la même beauté formelle et possédant la même poésie c’est-à-dire dotées d’une force esthétique équivalente. Or, ceci ne s’est, jusqu’à aujourd’hui, avéré possible qu’à travers la seule copie ; aussi en reste-t-on à la seule citation. Stanley Kubrick n’offre donc pas une façon de faire des films – d’autant que, malgré ses tendances dominantes, son œuvre est profondément hétérogène dans ses thématiques et son esthétique – que pourraient facilement réutiliser ses successeurs. Sans doute a-t-il inventé de nombreuses choses mais on ne saurait, à l’inverse du montage proposé par Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, de la lumière expressionniste ou du suspense hitchcockien fondé sur la rétraction et la dilatation du temps cinématographique, les définir avec une grande précision. Aussi, de même qu’on ne pouvait complètement isoler ses maîtres et la façon dont il s’était approprié leur cinéma, il est donc impossible de véritablement lui désigner des héritiers. Cependant cette absence d’héritiers ne signifie sans doute pas absence d’héritage. Celui-ci existe assurément même s’il reste à mettre complètement au jour. Cela explique probablement la fascination encore intacte qu’exercent, onze ans après la mort du réalisateur, ses œuvres maîtresses sur le public qui a la chance de les voir pour la première fois. En dehors de Stanley Kubrick, peu de réalisateurs majeurs (peut-être Orson Welles, Federico Fellini et Jean-Luc Godard) peuvent sans doute se targuer de cela car toujours une impression de « déjà-vu » accompagne la découverte de leurs films. Cela n’enlève absolument rien à leur génie mais leur héritage ayant été assimilé, le spectateur contemporain n’a pas la sensation de la nouveauté en découvrant les œuvres de Charlie Chaplin, Friedrich Wilhelm Murnau, Fritz Lang, Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, Jean Renoir, Alfred Hitchcock, Ernst Lubitsch, Howard Hawks, John Ford, Kenji Mizoguchi, Akira Kurosawa, Michelangelo Antonioni et Ingmar Bergman ou même, pour citer des réalisateurs postérieurs à Stanley Kubrick, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Woody Allen ou Clint Eastwood[9]. Ainsi le pari de Stanley Kubrick d’inventer une modernité cinématographique apparaît-il bien comme parfaitement gagné puisque celle qu’il a créée aura su résister au temps et, en aucun cas, une œuvre comme 2001, L’Odyssée de l’espace ne peut-elle être considérée comme – expression que l’on emploie parfois très bêtement[10] – un « vieux film » (sauf, bien sûr, en ce qui concerne son titre…), plus de quarante après sa sortie[11].

 

b.Conclusion : un rêve d’Icare ?

 

TASK 82

La trivialité : Le général Buck Turgidson (George C. Scott)

et sa secrétaire et maîtresse mademoiselle Scott (Tracy Reed) dans Docteur Folamour (1964)

 

Malgré son incontestable réussite dans le défi de la modernité cinématographique, Stanley Kubrick ne se condamnait-il pas à un échec – peut-être seulement partiel – dans la représentation du Beau absolu, tant ce défi là était, lui, impossible ? La question mérite, au terme de cette assez longue étude, d’être posée. Auparavant, il faut encore rappeler que notre auteur aura su créer une œuvre majeure à la fois d’une hétérogénéité profonde et d’une totale cohérence, toujours provocante et brisant pour cela bien des clichés ou transcendant nombre de genres cinématographiques (le film de guerre, la science-fiction, la fresque picaresque, le fantastique et, pour finir, le drame conjugal). Il aura proposé un discours éthique solide sur le monde qui l’entourait – celui de la deuxième moitié du XXee siècle – et même sur les permanences de la nature humaine. Celui-ci se fondait sur une vision résolument pessimiste, même s’il attachait à montrer les qualités de l’individu, de l’Homme et de ce qu’il avait créé. Fasciné autant qu’épouvanté par les machines – qui sont son quotidien et son moyen de travail (le cinéma, tant comme technique que comme outil de communication, n’est-il pas un parfait représentant du XX siècle ?) –, il décida de faire avec (ainsi le titre complet de  Docteur Folamour – 1964 – est-il significativement Docteur Folamour, ou comment j’ai appris à ne pas m’en faire et à aimer la bombe) dans ce siècle où se réalisèrent les fantasmes de progrès du précédent et où l’on découvrit que cela pouvait essentiellement mener à l’horreur la plus complète (les guerres perdurant mais changeant de nature en devenant infiniment plus meurtrières) alors que la stratification sociale, quoique se transformant, demeurait aussi stable qu’auparavant. De cela, de ce « monde de merde » dont parle Guignol à la fin de Full Metal Jacket avec son évidente pornographie mais également de tout ce qui nous échappe (combien de personnages[12] créés par le réalisateur semblent n’être que des figures géométriques emportés par le Fatum ?), Stanley Kubrick s’accommoda certes mais jamais il ne renonça à rendre compte et ne se départit de sa posture de moraliste. Tout ceci l’amena donc à exposer une trivialité omniprésente et polymorphe dans ses films mais, malgré la crudité des propos et de celle des images, la beauté finissait toujours par trouver sa voie et, en cela, le réalisateur, c’est du moins ce que l’on propose d’en retenir ici, affirmait la nécessité de l’esthétique, pauvre remède mais remède quand même à la laideur humaine. Aussi a-t-il prouvé, après bien d’autres, que l’art avait toute sa place dans la société humaine et a-t-il tenté de l’emmener aux portes de l’absolu.

 

TASK 83

La nécessité du jeu : La phrase infiniment tapée par Jack Torrance (Jack Nicholson)

dans Shining (1980)

 

Stanley Kubrick – et il en avait parfaitement conscience – aura beaucoup apporté à son art et à l’art en général. Mais les nombreuses exigences qu’il se fixait lui-même, pour certaines contradictoires et auxquelles il faut ajouter la recherche du grand public, demandaient évidemment un immense travail dans lequel toute facilité ou presque semblait absente alors que le doute était un compagnon régulier de l’auteur. Pourtant, par pudeur et mégalomanie (ce qui n’est nullement antithétique), Stanley Kubrick ne faisait guère état des difficultés de son geste créatif. Au contraire même – nouveau paradoxe que l’on se plaira à relever –, il affirmait, dans ses œuvres, la nécessité du jeu. Ainsi Jack Torrance (Jack Nicholson), qui cherche à écrire un livre (donc à faire, lui aussi, une œuvre d’art) dans Shining ne cesse-t-il de taper la même phrase : «  All work and no play makes Jack a dull boy » alors que Barry Lyndon (1975) nous conte l’histoire d’un joueur, Barry (Ryan O’Neal), qui aura beaucoup gagné mais sera finalement complètement perdant. Et ces jeux, que l’on pourrait donc opposer, comme Jack, au travail, obéissent, eux-mêmes, à des codes et il s’agit donc les maîtriser. On sait le réalisateur être un très bon joueur d’échecs – et on verra d’ailleurs Dave Bowman (Keir Dullea) et HAL 9000 (voix de Douglas Rain en version originale ; voix de François Chaumette en version française) se livrer à une partie d’échecs (bien entendu remportée par le superordinateur…) dans 2001, L’Odyssée de l’espace – mais, même si l’intelligence est centrale dans ce jeu, une part de hasard existe forcément.

 

TASK 84

La maîtrise du jeu : Victor Ziegler (Sidney Pollack) et Bill Harford (Tom Cruise)

dans Eyes Wide Shut (1999)

 

Or, Stanley Kubrick tente de bannir celui-ci ou du moins de le réduire à une part infinitésimale et de s’affirmer comme le maître absolu du jeu comme l’est, à la fin d’ Eyes Wide Shut (1999), Victor Ziegler (Sidney Pollack) qui, assis sur sa table de billard[13], remet Bill Harford (Tom Cruise) à sa place et l’exclut irrémédiablement du jeu (peut-être meurtrier) des puissants. En affirmant l’importance du jeu – celui-ci, au contraire de la création, n’étant pas censé torturé, il offre donc un appréciable dérivatif à celle-ci – qui, une nouvelle fois, réduit le monde qu’il crée à des codes et des procédures, Stanley Kubrick semble offrir une curieuse négation de ce qu’est son geste créatif. Parallèlement, avec la volonté de maîtrise qui découle de sa pratique (et qu’on ne peut guère espérer atteindre, comme le montrent, dans Barry Lyndon, Barry et le chevalier de Balibari – Patrick Magee – qu’en trichant), on est, au contraire, dans ce qui apparaît comme le cœur même de son travail. Tout est donc complexe dans l’univers kubrickien mais la maîtrise du jeu et l’élimination du hasard ramènent tout naturellement à ces plans parfaits (le casse de Johnny Clay – Sterling Hayden – et de ses acolytes – Jay C. Flippen ; Elisha Cook Junior ; Ted de Corsia ; Joe Sawyer – dans L’Ultime Razzia – 1956 –, le plan R de Docteur Folamour, le superordinateur HAL de 2001, L’Odyssée de l’espace, le programme Ludovico d’Orange mécanique, l’ascension sociale de Barry dans Barry Lyndon, la volonté de contrôle des opérations militaires et de l’information par l’armée américaine dans Full Metal Jacket,…) que le cinéaste ne cesse de mettre en scène dans ses œuvres et dont toujours il montre l’inévitable échec (ou la trop grande réussite dans le cas de Docteur Folamour). Cet échec répété de plans donnés comme parfaits – dont on est fondé à penser qu’il s’agit de la métaphore de la réalisation d’un film –, il semble que le réalisateur le vive à la fois comme une souffrance et une chance. On l’a dit, il ne conçoit une œuvre d’art que comme fermée sur elle-même c’est-à-dire figée dans son illusoire perfection. Aussi l’échec des plans est-il la représentation d’une quête de la perfection artistique qui ne peut qu’être vaine.

 

TASK 85

La femme mystérieuse (Abigail Good) lors de l’orgie

dans Eyes Wide Shut (1999)

 

D’un autre côté, Stanley Kubrick est à la recherche d’un absolu qui se manifesterait par l’ouverture. Réaliser un plan parfait comme un film parfait est impossible, il le sait car la maîtrise du destin n’a pas de sens dans cet univers où tout nous échappe et si Stanley Kubrick n’a pas vraiment de porte-parole dans ses œuvres, on peut penser qu’avec Guignol qui, dans Full Metal Jacket, porte sur lui la dualité de l’homme, Alice Harford (Nicole Kidman) en est partiellement un autre, dans les mots qu’elles prononcent à la fin d’Eyes Wide Shut avec l’affirmation de la nécessité de « Baiser » au plus vite qui fournira donc une conclusion définitive à l’œuvre de l’auteur et ramène tant à la trivialité qu’à la vérité (et la beauté potentielle ?) du langage des corps  mais aussi, quelques secondes auparavant, quand elle explique que les mots « pour toujours » lui « font peur »[14]. La peur de l’enfermement – dont il fait pourtant la condition première de l’art[15] – existe en fait toujours chez le réalisateur. En effet, l’isolement[16] est l’un des thèmes majeurs de son œuvre et l’espace, à la fois infiniment grand et composé de cellules infiniment petites, finit toujours par enfermer les personnages, quand bien même il apparaît immense (et indéfinissable) comme dans 2001, L’Odyssée de l’espace. Et Stanley Kubrick, paradoxalement encore, rêve donc d’une ouverture d’où les fins énigmatiques de 2001, L’Odyssée de l’espace, Shining et, de manière un peu plus insidieuse, Eyes Wide Shut.

 

TASK 86

L’absolu ? : Le monolithe

dans 2001, L’Odyssée de l’espace (1968)

 

Les énigmes : c’est en compagnie de quelques-unes de celles qu’offrent les films de Stanley Kubrick qui, à l’instar de l’Ainsi Parlait Zarathoustra (1883-1885) de Friedrich Nietzsche, sont des œuvres « pour tous et pour personne » que l’on terminera donc ce texte. Le réalisateur tente donc d’ouvrir son œuvre sur l’absolu et l’infini mais l’énigme du Beau reste tout de même largement irrésolue. Où peut-il donc se loger ? Dans une composition de Ludwig van Beethoven, dans un cercle, dans les dimensions géométriques parfaites de l’insondable monolithe noir de 2001, L’Odyssée de l’espace[17] (un – un au carré – de largeur ; quatre – deux au carré – de longueur ; neuf – trois au carré – de hauteur), dans l’une de ces superbes images que le réalisateur aura sues créer ou seulement dans les étoiles ? Par ailleurs, qu’y « au-delà de l’infini » que l’on rencontre à la fin de 2001, L’Odyssée de l’espace ou au bout de l’arc-en-ciel dont parlent Gayle (Louise J. Taylor) et Nuala (Stewart Thorndike) à Bill dans Eyes Wide Shut ? Seulement une chambre décorée dans le style de la fin du XVIIIe siècle ou un magasin miteux tenu par un patron (Rade Serbedzija) vénal et immoral au point de prostituer sa fille (Leele Sobieski) et qui vend très cher une partie du passeport nécessaire à la participation à une orgie ? On peut supposer que Stanley Kubrick a d’autres espoirs notamment celui du Surhumain nietzschéen (c’est-à-dire un état que l’Homme ne peut atteindre seul mais qui pourrait ou devrait être son but). On retrouve, en tout cas, poussée à son extrême, cette dualité entre trivialité et absolu qui est toujours présente dans les films d’un réalisateur qui ne tranche jamais complètement entre ces deux potentialités antagonistes de la nature humaine. Et enfin, comme le suggère le titre du dernier film de Stanley Kubrick, verrait-on mieux les grands fermés alors que certains de ses personnages – HAL dans 2001, L’Odyssée de l’espace ; Alex dans Orange mécanique dans le cadre du programme Ludovico – sont, au contraire et plus encore que des spectateurs de cinéma, dans l’obligation de garder les yeux grands ouverts (ce qui constitue une véritable torture dans Orange mécanique) et que le réalisateur n’a cessé d’affirmer la puissance pure de l’image ? A toutes ces interrogations, Stanley Kubrick se garde bien d’apporter des réponses. Et ce parce que, arrivé au bout de son rêve d’Icare, s’il aura satisfait une grande partie de ses ambitions, il ne le sait sans doute pas lui-même…

 

TASK87-2

Stanley Kubrick (1928-1999)

 

Antoine Rensonnet

 

Post Scriptum : Ici se termine donc cette (très) longue série consacrée à Stanley Kubrick. On aura compris au vu de la place qui y a été consacrée tout au long de ces quelques semaines sur ce blog qu’elle me tenait particulièrement à cœur tant ce réalisateur (auquel j’avais déjà consacré précedemment nombre d’autres textes) est important pour moi. J’en profite pour rendre un hommage à mon père qui est, lui, un analyste de cinéma accompli et m’aura initié à Kubrick (sans doute son auteur préféré) – ainsi qu’à nombre d’autres cinéastes – et aura surtout contribué à nourrir ma réflexion sur l’œuvre protéiforme et polymorphe de celui-ci. Cette série lui doit beaucoup.

 

Vers le Beau absolu ? (deuxième partie)

[1] Le site Internet Wikipédia dresse une liste (que l’on ne peut considérer comme exhaustive) de treize films, quatre séries télévisées, sept bande-dessinées, six jeux vidéos et trois groupes de musique qui font référence au film de Stanley Kubrick.

[2] Le même site fait une liste (qui, là encore, est forcément incomplète) de deux films, cinq séries télévisées, sept bande-dessinées, trois jeux vidéos et neuf groupes de musique qui font référence à Shining.

[3] Pour Orange mécanique comme pour Full Metal Jacket, ce sont d’ailleurs quasi-uniquement les premières parties qui sont citées (même s’il y a des contre-exemples puisque, on l’a fait remarquer dans la première partie de ce texte, le Flandres (2006) de Bruno Dumont fait – mais de manière plus discrète que dans les cas précédemment évoqués – référence à la dernière partie de Full Metal Jacket).

[4] La série avait déjà, en 1994, construit l’un de ses épisodes (Homer dans l’espace) sur des références à 2001, L’Odyssée de l’espace.

[5] Même si, par exemple, la présence de Tom Cruise et de Nicole Kidman au générique d’Eyes Wide Shut était également largement mise en avant par les distributeurs.

[6] Celui-ci rendit d’ailleurs un explicite hommage aux films expressionnistes allemands des années 1920 et plus particulièrement à Fritz Lang avec L’Œuf du serpent (1977).

[7] Si ce n’est, bien sûr, la série télévisée Shining produite par Stephen King…

[8] Christopher Nolan, semble-t-il, aimerait bien être considéré comme tel. Mais…

[9] On pourrait, bien sûr, largement allonger cette liste de réalisateurs majeurs…

Par ailleurs, des réalisateurs encore plus jeunes (Quentin Tarantino, Joel et Ethan Coen, David Lynch, Tim Burton, Gus van Sant mais aussi Wong Kar Wai ou Hou Hsiao Hsien) ont, on l’a dit, vampirisé le cinéma à un tel point que leurs œuvres, si sublimes soient-elles, n’offrent pas l’attrait de la nouveauté pour le « cinéphile » qui découvre celles-ci. Songeons, par exemple, au magnifique Three Times (2005) d’Hou Hsiao Hsien.

[10] Jean-Luc Godard fait très justement remarquer qu’on ne dit jamais un « vieux tableau ».

[11] Parmi les grands films de Stanley Kubrick, seuls peut-être Docteur Folamour (car la guerre froide n’est plus d’actualité) et Orange mécanique (parce que d’autres représentations de l’« ultraviolence » ont été proposées au cinéma – ce qui est à la base de reproches, à mon sens stupides, faits régulièrement au film ; ce n’est pas parce que de multiples mises en parallèle de l’organisation de la pègre et de celle de la police ont été faites depuis M, Le Maudit – 1931 – qu’il ne faut plus regarder le film de Fritz Lang, les films ayant repris cette structure étant bien souvent infiniment inférieurs au chef d’œuvre du maître germanique) n’apparaissent plus, en ce sens, aussi modernes

[12] Et ceux-ci sont très différents mais, pourtant, Dave Bowman dans 2001, L’Odyssée de l’espace, Alex (même s’il semble en retrouver la maîtrise à l’extrême fin du film) dans Orange mécanique, Barry dans Barry Lyndon, Jack Torrance dans Shining, Guignol dans Full Metal Jacket, Bill Harford dans Eyes Wide Shut voient pareillement leur destin leur échapper – et ceci n’est pas seulement lié à la thématique de l’échec du plan parfait.

[13] On voit également une table de billard dans Orange mécanique lorsque Frank Alexander (Patrick Magee) est dans une pièce située en-dessous de celle où Alex – suivant en cela le plan de l’écrivain – tentera de se suicider. A cet instant, Frank Alexander est donc bien le maître du jeu mais son plan se soldera par un échec car Alex ratera son suicide.

[14] Ce qu’on oublie souvent quand on qualifie, comme certains ont pu le faire, Eyes Wide Shut de film puritain. S’il ne le disqualifie certes pas, Stanley Kubrick est loin de faire l’apologie du mariage (qui est la réunion de deux êtres humains qui lient leur destin – et Kubrick ne cesse donc d’affirmer qu’il est illusoire de croire qu’on puisse le maîtriser – mais aussi une manifestation parmi d’autres d’un code social que le réalisateur n’apprécie guère).

[15] Et la fermeture totale d’une œuvre d’art n’est peut-être finalement possible qu’avec la mort de ses protagonistes ; peut-être est-ce, in fine, le sens du carton qui conclue Barry Lyndon :

« Epilogue

It was in the reign of George III that the aforesaid personages lived and quarrelled ; good or bad, handsome or ugly, rich or poor, they are all equal now ».

[16]  Notons que Stanley Kubrick vit lui-même isolé et qu’entrer dans une salle de cinéma est un acte (bien modeste, certes) d’isolement, le temps du monde séculier étant comme suspendu pendant la durée de la projection.

[17] Quel sens, en effet, a exactement ce monolithe ? A chacun de choisir… Ce serait, en tout cas, une vision bien pessimiste de l’Absolu (d’autant que, dans le film, son existence ne doit rien aux hommes – mais il est donc mis en scène (et en valeur) par ceux-ci et le film existe par le génie d’un homme) qui certes siérait bien à Stanley Kubrick. Cependant, au vu de son œuvre et de sa qualité, on ne peut tout de même réduire son propos sur l’Absolu – et sa capacité à s’en approcher (il y a ainsi une certaine dimension performative) – à cela.

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Ran 06/04/2011 17:18



Tu m'étonnes d'autant que ce texte succédait à d'autres qui étaient eux-mêmes assez longs sur Kubrick. Heureusement
nolan est là pour me donner un coup de main sur les relectures et s'occupe de toute la partie administrative du blog.


Mais, bon, après Fritz Lang, Stanley Kubrick et la série qui s'achève sur les frères Coen, j'ai promis de tenter de me soigner et de m'essayer à des formats plus courts...



alexandre mathis 06/04/2011 16:33



t'es un grand malade ;) déjà que quand je fais plus d'une page, je morfle à être sûr que tout soit cohérent, lisible et tout, mais là..!



Ran 06/04/2011 15:28



Merci beaucoup pour le lien et heureux que cela ait pu t'intéresser. Je ne sais pas si le texte est beau mais, en tout cas, il m'avait pris pas mal de temps cet automne (ça fait environ 54 pages
mis bout à bout les huit parties).



alexandre mathis 05/04/2011 14:22



j'ai linké l'article sur mon facebook tant j'espère que d'autres personnes auront l'intelligence de venir lire ce bel article !



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