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Take Shelter

24 Janvier 2012 , Rédigé par nolan Publié dans #Critiques de films récents

Donc Jeff Nichols semble bien être un grand réalisateur. Autant commencer tout de suite par cette assertion au vu de son deuxième film, après le déjà très réussi Shotgun Stories en 2007. Nous verrons dans quelques années si nous étions dans le vrai. En attendant, profitons de ce beau moment de cinéma.

 

La note ci-dessous dévoile la fin du film.

 

 

take shleter 1

Michael Shannon

 

Quel est donc le secret de Take Shelter pour être aussi envoûtant ? Son pitch de départ suscite une curiosité certaine : Curtis LaForche (Michael Shannon), un ouvrier américain de l'Ohio, cauchemarde chaque nuit l'arrivée imminente d'une tornade dévastatrice mais se trouve tiraillé entre la volonté de lutter contre la folie et celle d'y céder et de trouver un moyen d'échapper à la catastrophe naturelle.

L'esthétique des rêves, au nombre de quatre, s'équilibre entre un réalisme inquiétant et un environnement sonore anxiogène. Chacun d'entre eux se fait plus spectaculaire, plus violent et implique son entourage. Et Curtis de vivre ses rêves de plus en plus intensément. Non seulement le réveil est une torture mais le sentiment de peur se développe à l'égard des autres (son chien, son meilleur ami – Shea Whigham –, …) durant la journée. Son esprit erre pendant des heures. A son travail, à la maison, dans sa voiture sur le chemin du retour. Curtis commence par taire son angoisse à sa femme Samantha (Jessica Chastain), cherchant une porte de sortie par ses propres moyens. Ce qui se traduit, d'une part, par la consultation d'un psychologue et, d'autre part, par la modernisation fort onéreuse de son abri anti-tempête. Aussi, Curtis s'enfonce lentement mais sûrement dans ses tourments ne pouvant plus remonter la pente, il entraîne sa famille dans sa chute. La lucidité dont peut faire preuve Curtis empêche de créer un fossé entre lui et le spectateur. Au contraire, l'empathie pour ce personnage s'opère sans difficulté. Il est un père responsable mais dont le trouble larvé grandit lentement et saisit peu à peu l'audience. Sur ce point, c'est une réussite incontestable : la paranoïa emporte le public aussi sûrement qu'elle possède Curtis. Comme le héros, nous nous persuadons que le soutien des proches ne ferait qu'empirer les choses. Pourtant, Samantha se révèle un roc, un phare dans la nuit dont la volonté force l'admiration, et ce d'autant plus qu'elle n'en devient pas un personnage agaçant ou moralisateur. Elle représente une certaine forme de courage mais aussi d'inconscience. Cette persévérance à maintenir l'unité familiale, unique pilier d'une société économiquement en difficulté, va à l'encontre d'une certaine logique qui voudrait qu’elle protège sa fille et elle-même d'un homme qui sombre. Il faut d'ailleurs reconnaître que Jeff Nichols n'a pas peur de prendre des risques avec la fille de ce couple, personnage typiquement casse-gueule, généralement utilisé pour faire pleurer dans les chaumières : Hannah (Tova Stewart) est sourde et complètement asociale. Pire, il ajoute dans son histoire un enjeu sur le financement de l'opération d'Hannah lui rendant l'ouïe (donc une vie) alors que la précarité du système de santé outre-Atlantique est bien souvent soulignée par la télévision et le cinéma américains.

 

take-shelter-2.jpg

Michael Shannon

 

Cependant ces différents éléments – tant l'isolement d'Hannah que les difficultés financières – s'intègrent naturellement à l'histoire. La famille, elle, constitue ici un groupe parmi d’autres qui, à eux tous, composent l'organisation de la petite ville américaine. Elle peut même se diviser pour former des sous-groupes (les hommes vont boire des bières, les femmes se retrouvent au foyer avec les enfants) ou se réunir comme lors du déjeuner du personnel dans une salle des fêtes. Samantha pousse Curtis à se rendre à ce rassemblement. Elle ne pourra que constater l'étendue des dégâts psychologiques de son mari. Mais également le fort attentisme de la communauté. Sommes-nous alors dans une impasse ? Comme le suggère l'oeuvre, ce n'est pas tant le tourment personnel de Curtis que celui plus général d'un monde occidental en proie au doute, persuadé de sa fin imminente, de sa chute économique et partagé entre la panique totale et le refus d'y accorder un réel crédit qui nous est présenté dans ce film. Pourtant, Nichols au terme d'un climax d'une rare intensité offre une note d'espoir, celui d'une renaissance douloureuse mais réussie. Elle n'est pourtant qu'un faux-semblant puisqu’un second final, provocateur, dévoile une image de plénitude au centre de la réalisation du présage. La société a les pieds d'argile, ces agents ont le choix entre la folie ou l'application du système. Tout est voué à disparaître et, de toute façon, quelle place tenir ?

Nichols n'est toutefois pas un nihiliste et ne joue pas au petit malin. Il brasse habilement la complexité de valeurs auxquelles nous nous accrochons faute d’en trouver d'autres plus satisfaisantes. Surtout, il n'oublie jamais de faire du cinéma. Dotés de quelques moments plastiquement très réussis (les rêves bien sûr, la scène de l'abri), le film est transfiguré par la composition de ses acteurs principaux et l'habile langueur du film. Sachant pertinemment quelles clés doivent être données au spectateur, et ce qui doit rester en suspens – impossible de savoir si Curtis a basculé, s'il peut se ressaisir, … –, l'œuvre est d’une grande limpidité dans sa construction pour laisser la place aux sensations, souvent extrêmes. Nichols livre une œuvre bouleversante, à la fois lyrique et sèche.

Cannes 2011 était donc un très très grand cru.

 

nolan

 

Note de nolan : 5

 

take-shelter-3.jpg

Tova Stewart, Michael Shannon et Jessica Chastain

 

Take Shelter (Jeff Nichols, 2011)

 

NOTA :

Cannes 2011 sur De son cœur le vampire :

 

Habemus Papam

The Artist

Le Gamin au vélo

The Tree of Life (par nolan, par Antoine)

Le Havre

L'Apollonide, Souvenirs de la maison close

Pater

Melancholia

La Piel que Habito (par nolan, par Antoine)

Drive

The Murderer

L'Exercice de l'Etat

Minuit à Paris

Les Biens Aimés

Les Géants

La guerre est déclarée

Pourquoi tu pleures ?

 

Sachant qu'il nous manque encore Hara Kiri (Takeshi Miike), Il était une fois en Anatolie (Nuri Bilge Ceylan), Restless (Gus Van Sant), Les Neiges du Kilimandjaro (Robert Guédiguian), Hors Satan (Bruno Dumont), ...

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emilie 02/02/2012 15:08


Hum, j'ai du mal à savoir si c'est bien ici qu'on écrit les commentaires sur Take Shelter, ce nouveau site/blog très chic me troulble un peu... (et visiblement ça faisait longtemps que j'étais ps
venue, pardon pardon.). Sinon, pour Take Shelter, je dois bien dure que j'ai du mal à comprendre l'engoûment général et le 5 sur 5 de PhB... Ce film est plaisant à regarder mais légèrement
ennuyer à mon avis et le réalisateur un peu lourdingue, un rêve, deux rêves, trois rêves...hum, on a vite compris l'idée quand même. Le pire c'est quand même les mimiques "mais où est la réalité"
de l'acteur qui doit juste avoir fini son stage actor studio et avait hâte d'utiliser toutes ses nouvelles connaissances. Dommage pour ce petit film sans prétention, l'idée est bonne mais pour un
vrai bon film sur la paranoïa claustrophobique, je conseille "Home". 


Bonne année au fait.


 


ps: j'ai pas fait mon top ten finalement cette année, c'est la faute de Studio qui ne publie plus le récapitulatif de l'année. Mais je vote pour melancholia number one.

nolan 02/02/2012 18:15



Bonjour Emilie et merci pour ce commentaire et excellente année à toi. Oui c'est bien ici que se trouvent les commentaires pour Take Shelter, le chef d'oeuvre de l'année 2012.Peut-être
que les onglets ne sont pas assez voyants, je verrai si je peux corriger cela.


Pour ma part, je fus complétement envoûté par ce film et je suis très réceptif aux films paranoïaques. Par contre, je peux parfaitement comprendre que si on n'accroche pas, on s'ennuie. En effet
le film a tendance à allonger la durée des plans, en particulier lorsque toute la famille se retrouve dans l'abri. La tension s'en trouve renforcée.


De la lourdeur, je n'en vois pas. On peut considérer son message comme "voyant" après tout mais j'adore la façon dont il le délivre. Concernant les rêves, je ne suis absolument pas du tout
d'accord avec toi, ils sont tous réussis et il y en a vraiment peu (quatre je crois, plus un autre qu'on ne voit pas mais dont on découvre le contenu quelques instants plus tard).


Quant à Michael Shannon, je le trouve parfait mais j'ai bien rigolé en te lisant. Seule Jessica Chastain arrive à son niveau, elle est peut être encore mieux à la réflexion. Assurément, il s'agit
d'un film avec beaucoup de prétention et il n'a de petit que son budget !


Home d'Artus Bertrand ou d'Ursula Meier ? le second je suppose.


Concernant le top 10, c'est fort dommage d'autant qu' Allociné ou Wikipedia offre des récap assez complets. Melancholia, c'est à moitié bien.



CHRISTOPHE LEFEVRE 27/01/2012 22:19


Oui, Cannes 2011 était un très grand cru. Je confirme pour Hara-Kiri, un peu moins pour Restless, qui m'a agacé... Très belle critique, comme d'habitude, avec laquelle je partage l'essentiel,
notamment sur le lien entre la crise de Curtis et celle que vit notre monde occidental...

nolan 28/01/2012 11:52



Hara Kiri fait partie de mes regrets 2011, il est resté peu de temps en salle à une période lourde en sorties et un emploi du temps perso chargé également.


Pour le lien avec la crise, je crois que tout le monde est d'accord là dessus. A croire que c'est trop évident !



BRX 27/01/2012 09:00


Tout à fait d'accord, c'est un film particulièrement prenant voire dur tellement on ressent de l'empathie pour le personnage.


Comme tu le dis, beaucoup de choses voire de genres s'imbriquent d'une façon très limpide dans ce film. J'ajouterai d'ailleurs une mention pour les effets spéciaux assez
spéctaculaires et qui s'insérent parfaitement dans l'histoire.


2012 commence bien au cinéma.


 

nolan 27/01/2012 14:23



Merci pour ce commentaire. Je vois qu'on est d'accord.


Pour les effets spéciaux, ils sont réussis et pas bien chers : le film aurait coûté 5 millions d'après boxofficemojo.com et 1 million d'après Jeff Nichols, dans les deux cas, ça fait très peu. Je
pense que Nichols va manger des pâtes pendant encore un moment.



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