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Taken ou la France de Luc Besson

18 Décembre 2009 , Rédigé par nolan Publié dans #Réflexions pointues sur films obtus

Taken est un remake Jasonbournien de Commando (un truc avec Shwarzennegger). Le père américain revient chercher sa fille en France en tuant quelques Albanais au passage. Le scénario est improbable mais avec des morceaux de xenophobie  très crédibles. Philippe de Villiers va être content.

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Reflexions pointues sur films obtus

En tant que réalisateur comme en tant que producteur, le français Luc Besson cherche à faire du cinéma hollywoodien mais à l’européenne : Eurowood. Il a choisi Europa Corp. pour nommer sa société de production/distribution mais dans ces propos comme dans les films qu’il réalise ou produit, l’objectif est clair : concurrencer l’Amérique.

En tant que réalisateur, les succès de Nikita (1990), Léon (1994) et du Cinquième Elément  (1997) apparaissent, me semble-t-il, comme le résultat du légendaire chauvinisme français qui aura poussé les spectateurs dans les salles plutôt qu’une réelle french touch dans le domaine du film d’action.

En tant que producteur, Luc Besson va très vite se résoudre à copier les films hollywoodiens et en particulier les séries B des années 80 : Taxi (Gérard Pirès, 1998), est inspiré du buddy movie, Banlieue 13 (Pierre Morel, 2004) du film de science fiction dans un hangar, le Transporteur (Louis Leterrier, 2002), du film de bagnole et de karaté… voir la parodie de Mozinor qui explique ça mieux que moi.

Au vu des piètres qualités de ces films, il n’est pas interdit de penser que de réalisateur n’ayant pas quitté la pré-adolescence, Luc Besson est passé directement à gros producteur cynique qui prend les gens pour des veaux. Et Taxi 3 (Gérard Krawczyk, 2003) qui est un des pires films du monde, est un véritable crachat au visage du public. Alors, pour ne pas jouer les désabusés, je rappelle quand même que le cinéaste est aussi le producteur de Trois Enterrements (Tommy Lee Jones, 2005) et de A l’Origine (Xavier Giannolli, 2009), des films autrement plus ambitieux artistiquement.

Malheureusement, Taken (Pierre Morel, 2008) fait partie de la catégorie « série B des années 80 ». La méthode de production est classique : une demi-star (Liam Neeson) et un copiage des recettes américaines (ici, les combats à mains nues des films avec Matt Damon-Jason Bourne), le tout filmé en anglais. L’histoire, écrite par Luc Besson, s’inspire largement de Commando (Mark Lester, 1985). L’inspiration vient donc des films ultra réactionnaires qui ont pullulé dans les années 80 prônant la justice expéditive. On parle souvent des suites d’Un Justicier dans la Ville[1], des Delta Force[2] et autre Rambo III (Peter Mc Donald, 1988), petits bâtards des Chiens de Paille (Sam Peckimpah, 1971) et autre Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), mais on oublie que c’est surtout la série des Arme Fatale[3] qui donna au genre son côté très populaire et atteindra un haut niveau d’hypocrisie qui a aujourd’hui disparu dans le cinéma hollywoodien. S’il existe encore des films de vengeance, les films hollywoodiens cherchent toujours à revenir sur l’aspect amoral et ambigu qu’on trouve dans les fleurons des années 70[4]. En France, Luc Besson a décidé de revenir sur l’aspect légitimant le racisme nauséabond que l’on trouve dans les fleurons des années 80.

 

Que l’on ne se méprenne pas. Si Pierre Morel est le réalisateur de Taken, c’est un film de Luc Besson. On peut parler de grosse bessonerie. Mais je vais plutôt vous raconter l’histoire :


Un américain (ancien commando secret habitué aux missions périlleuses) voit sa fille adorée partir avec sa copine à Paris (= la France) pour les vacances malgré ses réticences. Elle est jeune, la France est un pays dangereux et les plans sur Pigalle (sur le panneau « Pigalle ») ne manqueront pas de le rappeler au spectateur. Mais son ex-femme insiste et Liam (je ne sais plus comment il s’appelle dans le film) va dire OK car il sent bien que le beau-père prend le dessus sur lui, le vrai papa, au niveau affectif (normal, il lui a offert un cheval). Sauf que. Sauf que Liam, qui connaît bien la France et qui sait dans quel bourbier sa fille met les pieds, avait raison. A peine arrivées, la fille (vierge, elle sera sauvée, rassurez-vous) et la copine (dévergondée, elle mourra, rassurez-vous) se font kidnapper par des Albanais pour en faire des putes héroïnomanes. Heureusement, la fille de Liam était au téléphone avec son papa à ce moment donc il sait. Mais les méchants ne savent pas encore qu’ils vont mourir (malgré l’avertissement de Liam). Papa active ses réseaux en France, fait quelques cascades, tue une vingtaine de personnes et rentre à la maison pour que sa fille puisse prendre des cours de chant avec une obscure chanteuse de country.

 

Besson représente dans ce film, l’étranger comme une menace. L’administration française est corrompue parce que mal payée, je vous jure que c’est vrai. Les Albanais sont des gens qui, dixit Liam déguisé en sous-sous-préfet corrompu, dès qu’ils arrivent dans un pays qui les accueille à bras ouverts, s’empressent de ne pas respecter la loi et de faire comme s’ils étaient chez eux. Si on s’en tient à ce discours, en Albanie, les Albanais sont tous des maquereaux et les Albanaises…

Alors, on se dit que ça y est, on au meeting du revival de Bruno Mégret, mais le film monte d’un cran pour se transformer en version LSD des déjà bien cocaïnées Mosquées de Roissy de Philippe De Villiers : les filles sont vendues à de riches princes arabes. Les Arabes. Les méchants ultimes. Attention, pas les Arabes pauvres qui s’intègrent comme dans les autres films d’Europa Corp. Les Arabes riches. D’ailleurs dans une scène des plus élégantes, le spectateur assiste à une vente aux enchères de jeunes vierges dont la fille de Liam sera la plus grosse (enchère). Car même si c’est horrible, c’est quand même sa fille qui arrive première. L’honneur de la famille est sauf.

 

Taken

Une péripatéticienne : "La France, tu l'aimes ou tu la quittes, mon pote !"

Liam : "Never without my daughter Djan-Cloud !"

 

Je ne comprends toujours pas le succès du film Outre-Atlantique (145 millions de dollars, autant que Gran Torino (Clint Eastwood, 2009) sorti au même moment !) tant Luc Besson caricature la figure du héros américain dans ses plus bas instincts. On se demande pourquoi un type qui veut concurrencer l’Amérique sur son propre terrain, se roule de cette façon dans la fange. Finalement, le cinéaste est cette fille qui s’est fait kidnappée et qui doit vendre son art pour faire de l’argent. Dans Taken 2 : Roman Polanski (plus ou moins un Albanais, en tout cas son accent ne sonne pas marseillais) kidnappe la fille de Liam en Suisse, ce pays qui regorge de terroristes parlant lentement et de banquiers corrompus à cause de la crise qu’ils ont créés.

 

nolan

[1] Michael Winner, 1973, pour l’original, le n°2 du même en 1982, Le Justicier de Minuit de Jack Lee Thompson en 1983, le Justicier Braque les Dealers du même en 1988, etc.

[2] Je ne cite que les deux premiers avec Chuck Norris : The Delta Force (Mehanem Golan, 1985), Delta Force II (Aaron Norris, 1990)

[3] L’Arme Fatale 1, 2, 3 et 4 de Richard Donner (1987, 1989, 1992, 1998)

[4] Ca ne veut pas dire que c’est réussi comme dans l’atroce Death Sentence (James Wan, 2008)

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Gewurzt 18/04/2012 22:56


Tout ce que j'ai toujours voulu écrire sur Besson sans y arriver ! merci !


 

nolan 18/04/2012 23:00



Merci à vous



Ran 16/10/2010 15:01



A nolan : j'essaie, j'essaie mais la larme ne vient pas à l'évocation des problèmes de Bouygues. Je sais, je manque de sensibilité.


A Ornelune : un point qui, quand même, me titille dans les productions estampillées Besson, c'est que j'ai l'impression que certains films - les plus mauvais - sont des sous-Besson. Comme si le
réalisateur voulait par là affirmer que s'il les avait réalisés lui-même, ils eussent été meilleurs (ou, plus exactement, légèrement moins catastrophiques).



Ornelune 16/10/2010 14:15



Le problème avec Besson n'est pas l'argent brassé (encore une fois attendons de voir ce vers quoi s'orientera sa cité du cinéma : aubaine pour tous les genres de cinéma ou usine à formatage ?),
je crois qu'il a vraiment besoin de reconnaissance et qu'à cette fin il compte beaucoup sur son propre Hollywood européen.


Distinguons le réalisateur (piètres réalisations, je vous rejoins là-dessus ainsi que sur ses inspirations) et l'industriel. Maintenant, qu'il dépense de l'argent comme un mécène ne dérange pas.



Ran 14/10/2010 13:44



C'est certain qu'il voulait créer un système de productions inspiré du modèle américain et qu'ensuite, celui-ci devait permettre de faire des films à l'américaine.


Mais, entre l'ambition, le cynisme, le manque de talent, les prétentions auteuristes, il reste difficile de s'y retrouver.


Sur le cas Groupama-Gan, je pense que c'est un peu différent de celui de Bouygues. Dans le premier, il s'agit probablement (je n'en sais rien ; c'est juste une hypothèse) d'une fondation à
laquelle une grande entreprise donne de l'argent. Si on se balade dans n'importe quel musée, on voit d'ailleurs que les oeuvres exposées ont souvent été restaurées via ce type de financement.
Créer ces fondations est une question d'image de marque pour les entreprises. Ensuite, ceux qui en ont la charge - même s'ils restent dans une logique d'entreprise - peuvent être de vrais
connaisseurs de l'art (et ont leurs propres goûts d'où de l'argent qui part parfois dans des directions étonnantes). Bouygues, lui, s'était payé une véritable danseuse avec cibi2000 (comme
certains milliardaires s'achètent un club de football). Cela avait cependant vocation à gagner de l'argent (à l'inverse des fondations dont je parlais précedemment) ce qui n'a absolument pas été
le cas (mais il a produit de bons films donc cela reste plutôt positif). On ne va pas trop le plaindre car, je crois, les commandes publiques en matière de BTP lui ont permis de se refaire une
santé...



nolan 14/10/2010 14:08



Héhé, c'est vrai que l'on s'y perd. Quant au cynisme, il est éclatant et c'est d'ailleurs pour cela que j'y faisais référence en introduction de ma note car Taken est très représentatif
du mépris que l'on a pour son public (à moins que -mais je n'irai pas jusque là - Luc Besson considère que Taken est un film, un vrai). Ce que je ne comprends pas c'est que le public
américain l'a largement suivi. Certes, en matière de mauvais goût, ils font parfois figure d'exemple mais honorer dans le même temps Eastwood avec Gran Torino et Taken, voici un sacré
paradoxe. Les choix du public sont impénétrables (voir en France des Hommes et des Dieux coller une raclée au dernier navet d'Isabelle Mergaut...).


Pour les fondations, tu as tout-à-fait raison de faire la différence et je crois d'ailleurs que c'est le cas pour la restauration des films de Pierre Etaix, à l'instar d'autres fondations
culturelles très largement sponsorisées par des banques.


Enfin les commandes de BTP, ça reprend doucement mais depuis un an et demi la bataille du prix le plus bas fait rage, ce qui était loin d'être le cas avant la crise.Mais pour disons que Bouygues
a quand même les reins plus solides qu'une PME de terrassement...



nolan 14/10/2010 12:20



Je suis assez d'accord avec toi Ran sur les contradictions de Besson.


Mais j'ai tout de même l'impression qu'il a toujours rêvé de faire des films hollywoodiens à la française.


Si on songe aux films d'horreur - le tortureporn ou les slashers si je ne m'abuse sur les dénominations des sous-genres - réalisés par des français, cela est donc possible. Si
la critique est mitigée, ces films existent et continuent d'être produits et vendus dans de nombreux pays (Captifs très dernièrment). Il y a eu bien sûr, mais Ran en parlerait sans doute
mieux que moi, les réalisateurs français de la Nouvelle Vague, Clouzot, Corneau, Melville... qui ont exploités avec bonheur des genres très amerloques. Mais Besson cherche surtout à faire des
blockbusters, des films qui vont drainer un gros nombre de spectateurs, en évitant d'une part la comédie bien française et d'autre part le style série B américaine. Donc il se tourne vers la
science-fiction, le space opéra, le polar urbain et tout ça en anglais. Seulement, ça n'a jamais (artistiquement) marché car, à mon avis, les films qu'il a produit (et réalisés) sont bien des
sous produits. Quand on rit des films indiens qui s'inspirent des grosses machines américaines, on peut le faire aussi avec la série des Taxi, ou le 5e élément ou encore
Arthur qui font souvent figure de copies maladroites de très bons films outre atlantiques.Seulement le français est chauvin.


Pour finir, Besson ne fut pas dans l'aventure le Pacte des Loups (Christophe Gans, 2000). Là, il y avait un très très gros budget (= un budget moyen pour un film hollywoodien), une
énorme ambition (mélanger les films de cape et d'épée bien français, les films de kung fu et les films d'actions US) et garder la langue française. Bien sûr, le film paie son vorace appétit (et
on peut d'ailleurs se moquer du métrage et sa lamentable direction d'acteurs) mais cela se rapprochait sans doute plus de ce à quoi aspire Luc Besson à longueur d'interviews.


Bouygues qui finance Lynch , Groupama-Gan qui restaure les films de Pierre Etaix, c'est vrai que c'est toujours un peu étonnant...



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