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Tetro, tentative d'approche : L’ombre et la lumière

13 Août 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

Suite de ce retour sur Tetro. Après m’être intéressé aux deux héros, Tetro et Benjamin, le temps est venu de me consacrer à l’étude de deux personnages – qualifions-les de pivots – presque aussi importants : Carlo Tetrocini, le patriarche et la figure du mal, et Miranda, qui apporte une salvatrice sérénité.

 

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Tetro, tentative d’approche

 

II- L’ombre et la lumière

 

      « En famille, il faut s’amuser autant qu’on peut. »
  De Miranda (Maribel Verdù) à Benjamin (Alden Ehrenreich)

 

 

 

Miranda IMiranda (Maribel Verdù)

 

Après les deux (faux) frères Tetro (Vincent Gallo) et Benjamin (Alden Ehrenreich), poursuivons donc cette série consacrée au dernier film de Francis Ford Coppola, Tetro (2009), en s’intéressant aux deux autres personnages importants de l’œuvre qui s’ils ne peuvent être véritablement qualifiés de centres n’en sont pas moins fondamentaux puisque ils lui apportent ainsi une grande part de sa richesse et de sa densité. Il s’agit donc de Carlo Tetrocini (Klaus Maria Brandauer), père de Tetro et dont on découvrira qu’il est le grand-père de Benjamin et non son père, et de Miranda (Maribel Verdù), compagne de Tetro. Chacun incarne deux mondes qui ne se rencontreront pas directement – si ce n’est lors de la scène finale de l’enterrement de Carlo – mais ne cesseront, tout au long du film, de se percuter. Le premier, celui de ce passé que Tetro n’arrive pas à assumer et que ne connaît pas Benjamin et de la famille Tetrocini est dominé autant que déstabilisé par Carlo quand le second, celui du présent du film situé à Buenos Aires, est équilibré, autant qu’il peut l’être, par Miranda. Benjamin et Tetro, bien sûr, appartiennent aux deux.

 

Tetro et Miranda ITetro (Vincent Gallo) et Miranda

 

Dans Tetro, Carlo Tetrocini figure une sorte de modèle honni, voire de génie du mal qui pèserait sur la famille. Chef d’orchestre à l’immense talent, il a brisé une tribu – et seuls Tetro et Benjamin échapperont peut-être à la malédiction en reformant une nouvelle famille avec Miranda – qui avait tout pour elle. Aussi son frère aîné, Alfie (également incarné par Klaus Maria Brandauer), certes un peu perdu, peut-il, à juste titre, s’interroger à la fin du film :

« Qu’est-il arrivé à notre famille ? Nous avions tout pour nous. Nous nous aimions tant. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas quoi faire. Qu’est-ce qui a fait obstacle ? »

Et Benjamin peut lui livrer ce simple diagnostic, qu’il partage avec Tetro, « La rivalité ». Ainsi Carlo est-il une ombre, certes filmée en couleurs[1] contrairement au reste du film plongée dans un sublime noir et blanc, qui, à la fin, est réduite à une simple photographie et à un masque, pour ce qui est sa seule apparition physique dans le présent narratif, lors de son enterrement, certes grandiose mais sordide au vu de la décomposition de la famille Tetrocini et de l’éclat provoqué par Tetro (il retire la baguette de chef d’orchestre du cercueil de son père pour la donner à son oncle qui la brisera un peu plus tard) et surtout de la crise suicidaire de Benjamin. Et cette ombre encombre car, du haut de son génie, Carlo régnait sur une vaste pyramide en miettes provoquant le suicide de sa femme, le départ définitif de son fils et même, bien avant qu’il ne connaisse pas la vérité, le besoin de Benjamin de changer d’air notamment pour retrouver celui qu’il croit être son frère. Mais le plus important reste évidemment sa conduite vis-à-vis de Tetro dont il a, semble-t-il, brisé la vie en lui volant sa petite amie, Naomi White (Ximena Maria Lacono), et en mettant en doute sa capacité créatrice quand celui-ci disait vouloir écrire (le fameux : « Pour vivre de sa plume, il faut être un génie. (…) Il ne peut y avoir qu’un seul génie par famille »).

 

Carlo TetrociniCarlo Tetrocini (Klaus Maria Brandauer)

 

Mais est-il vraiment si mauvais ? Après tout, il a été d’une réelle honnêteté, voire d’une certaine élégance (même si son attirance irrémédiable pour les flashs des photographes[2] a largement écourté la conversation) avec Tetro quand celui-ci lui a indiqué vouloir partir. Il l’a ainsi assuré d’une rente – semble-t-il confortable – pour subvenir à ses besoins et a presque eu un comportement paternel normal en lui disant, en guise d’adieux, « Prends congé pour écrire ou te trouver » bien qu’il n’ait pu s’empêcher d’ajouter, un sourire légèrement ironique aux lèvres, « Sur quoi écriras-tu ? », nouvelle preuve de sa certitude quant à l’absence de talent de son fils. Quant au fait qu’il lui ait volé sa petite amie, la future mère de Benjamin, cela paraît l’acte le plus inacceptable mais on peut également admettre qu’il a agi par un besoin naturel de séduire que l’on peut, même si on ne l’accepte pas complètement, au moins comprendre… Bref se dessine un portrait chargé d’un homme antipathique et d’une grande vacuité, narcissique et égocentrique à l’extrême. Ajoutons encore qu’il est incapable d’avoir une quelconque action dans des circonstances dramatiques puisqu’il ne va pas réconforter son fils (Tetro alors incarné par Lucas Di Conza) après l’accident mortel que vient d’avoir leur épouse et mère (Adriana Mastrangelo), pas plus qu’il n’ose rentrer dans la chambre d’hôpital où Naomi, après son suicide, reste prisonnière du coma. Mais, compte tenu de son immense talent (que personne ne remet en cause) et surtout du fait qu’il est essentiellement évoqué à travers les souvenirs d’un Tetro qui lui est totalement hostile[3], on pourrait considérer toutes ces tares comme pardonnables. Mais une séquence, dont la véracité est au surplus attestée par Benjamin, suffit – et c’est la première située dans le passé donc la première fois que l’on voit Carlo – à le disqualifier complètement aux yeux du spectateur et à en faire l’incarnation du mal qui ronge la famille des Tetrocini. Il s’agit de la « convocation » dans un restaurant, racontée par Tetro, de « l’adorable oncle Alfie » par « Sa grandeur » Carlo Tetrocini. Les deux hommes sont chefs d’orchestre et tous deux ont du talent (même si celui de Carlo est supérieur) et Alfie a, dans sa jeunesse, tout transmis à son jeune frère. Mais celui-ci, devenu immensément célèbre, lui demande de diriger son prochain spectacle sous un autre nom[4] pour qu’on ne titre pas, en jouant à dessein de leur commun patronyme, « Tetrocini foire son rigoletto » ce qui pourrait lui nuire[5]. Et, devant le refus outré d’Alfie, Carlo Tetrocini, inconscient ou se moquant du mal qu’il vient de faire, continue tranquillement à manger ses pâtes. Ainsi dévoile-t-il une nature profondément inhumaine qui ne cessera de peser sur le film et ses personnages. Et, avec cette courte séquence, une sorte de contrat est passé entre le réalisateur et le spectateur[6]. Les séquences situées dans le passé seront données comme vraies bien qu’il ne s’agisse que d’évocations subjectives des souvenirs de Tetro. Mais, une fois par toutes, Carlo est un génie du mal alors que Tetro apparaîtra de plus en plus comme un modèle d’intégrité[7].

 

Miranda et Tetro à la ColifataMiranda et Tetro à la Colifata

 

En outre, Carlo Tetrocini joue un rôle décisif dans Tetro car avec lui s’ancre définitivement l’une des thématiques majeures de l’œuvre, celle du double. Certes, celle-ci existe déjà avec les personnages de Tetro et de Benjamin, notamment unis par une même nécessité, celle de « tuer le frère » comme je le développais précédemment. Mais ce thème intemporel et déjà travaillé par tant de grands auteurs (citons entre autres : William Shakespeare au théâtre, Fiodor Dostoïevski en littérature ou encore Alfred Hitchcock au cinéma) procède ou dérive initialement de cette figure patriarcale donc tutélaire et obsédante qu’est Carlo Tetrocini. Ainsi lui-même possède un évident double en la personne de son frère Alfie – qu’il tente donc d’effacer – qui est incarné par le même acteur. Mais on remarquera qu’au-delà de leurs visées artistiques communes et de la haine du fils pour le père, Tetro agit parfois comme celui-ci. La correspondance entre deux séquences, assez éloignées dans le film, est ainsi troublante. Lors de l’anniversaire de Benjamin, Tetro improvise une chanson en l’honneur de Maria Luisa (Sofia Castiglione). Plus tard, dans une séquence située dans le passé, on voit le jeune Tetro qui présente, fièrement, sa petite amie Naomi White à son père. Ce dernier chante alors également (et peut-être s’agit il aussi d’une improvisation) un morceau en l’honneur de la jeune femme et les deux chansons étaient construites autour de leurs noms. Bien sûr, la chanson de Carlo est infiniment plus élaborée que celle de son fils et les fins ne sont pas identiques. Pour Tetro, il ne s’agissait que d’une sorte de blague quand Carlo est directement dans un acte de séduction. Cependant, on remarque que, devant une jolie jeune femme, les deux hommes jouent chacun leur rôle et éprouvent l’évident besoin de se distinguer ou de se faire remarquer. Et tout le film sera marqué par cette idée obsédante de répétition que ce soit au niveau des actions ou des dialogues donnant parfois l’impression d’un temps qui tourne en boucle sur lui-même (c’est même l’idée de la navrante pièce Fausta montée par Abelardo – Mike Amigorena) jusqu’à la recomposition finale. On a déjà évoqué, dans le texte précédent, la répétition de certaines situations comme la danse d’une femme aimée par Tetro pour un autre homme que lui – Naomi pour Carlo ; Miranda pour Benjamin – mais aussi celle des nombreux accidents de la route ou encore de ce plâtre qui, à peine retiré de la jambe de Tetro, échoue sur celle de Benjamin. Il faut encore noter que les personnages semblent souvent frappés de psittacisme redoublant (voire plus) une partie de leurs phrases. On a un exemple avec l’extrait du dialogue d’Alfie cité un peu plus haut mais ceux-ci abondent. Ainsi, Tetro répète-t-il de façon un peu névrotique ses « C’est Miranda ? » lorsque, en proie à une crise de nerfs, il découvre que Benjamin travaille sur son manuscrit et demande qui lui a transmis. Il sera beaucoup plus calme quand après révélé sa paternité, il demandera à plusieurs reprises au même de le tuer (« Tue-moi, Bennie »). Mais il arrive aussi aux personnages de répéter des expressions à différents moments du film. Tetro demande ainsi à deux reprises à Benjamin « Comment as-tu pu me faire ça ? », d’abord lorsqu’il apprend que Benjamin a révélé à Miranda que Carlo Tetrocini était son père puis quand il le voit, à l’hôpital, en train de décoder son manuscrit. Quant à Benjamin, il répètera, devant Miranda puis Tetro – ni l’un, ni l’autre n’étant dupes mais exprimant leurs réactions de manière bien différente – qu’il a trouvé le manuscrit de Tetro « par hasard ». Enfin, Miranda s’interrogera à deux reprises, d’abord quand elle apprendra que Tetro est le fils de Carlo Tetrocini puis que Benjamin est celui de Tetro, sur les limites de sa perception en disant, « Comment ne l’ai-je pas compris ? ».

 

Benjamin et Miranda 2Benjamin (Alden Ehrenreich) et Miranda

 

Cette thématique renvoie, bien sûr, à la superbe esthétique du film dans lesquels sont particulièrement nombreux les jeux avec les ombres et les reflets. On admirera tout particulièrement, la composition étant d’une rare complexité sur le plan plastique, le plan de Miranda à travers la vitre de la voiture dans laquelle Tetro s’est isolé lors du voyage vers la Patagonie. On remarquera également les très nombreux miroirs dans le film et notamment celui qui est nécessaire à Benjamin pour décoder le fameux manuscrit de Tetro[8]. Enfin, outre que Tetro soit, dans le passé, incarné par deux acteurs différents et qu’un même acteur joue les rôles d’Alfie et de Carlo Tetrocini, certains personnages ont des avatars dans un passé fantasmé et allégorique (Tetro , Angela – la mère de Tetro – , Carlo Tetrocini et Naomi White ; ces quatre doubles sont respectivement incarnés par Marcelo Fabio Carte, Maria Noemi Magenta, Pedro Arturo Calveyra et Nora Elisabeth Robles), lui aussi filmé en couleurs qui est imaginé aussi bien par Tetro que par Benjamin (la dernière séquence de ce type – celle où un chef d’orchestre, double de Carlo, vient séparer deux jeunes danseurs, doubles de Tetro et de Naomi – démarre à partir d’un regard de Benjamin). Bref, ces thématiques du double et de la répétition sont omniprésentes dans Tetro et dans l’ultime séquence Benjamin sera même un temps confondu avec Tetro car il adopté son style vestimentaire. Mais un élément vient, en toute fin de film, casser cette dynamique de la boucle. Il s’agit, et je l’ai déjà évoqué dans le texte précédent, d’une phrase qui ne se répète pas exactement. Tout d’abord, lorsqu’il lui avoue être son père, Tetro dit à Benjamin : « Je suis ton père ». Un peu plus loin, après qu’il se soit enfui en ayant créé un scandale puis un incendie de la cérémonie d’enterrement de son grand-père, un Benjamin perdu au milieu des voitures dans l’une des grandes artères de Buenos Aires s’entend dire par Tetro : « Tu es mon fils ». Cette inversion de la proposition – le passage, on l’a dit, de la révélation à l’acceptation – est décisive car elle permet de briser (définitivement ?) le cycle de la répétition et de permettre la recomposition évoquée dans le premier texte autour d’un nouveau noyau familial. Cette fois, Carlo Tetrocini est définitivement mort (au propre comme au figuré) et Miranda est appelé à une nouvelle fonction auquel tout le film l’a préparée. Elle y a tenu auparavant un rôle majeur.

 

Miranda IIMiranda

 

Autant Carlo est-il une ombre qui plane, autant Miranda représente tant pour Tetro que pour Benjamin un espoir, une sorte de lumière au bout du tunnel. Dès l’amorce du film, on comprend qu’elle a sauvé (à tout le moins partiellement) Tetro de l’abîme par son amour. De même, elle se montre extraordinairement charmante avec Benjamin s’intéressant à lui (et pas seulement pour en savoir plus sur l’homme qu’elle aime) et proposant dès son arrivée d’organiser une fête pour son anniversaire et cela alors que Tetro refuse encore de recevoir le jeune homme. En fait, par sa capacité quasi-permanente à recréer de la sérénité, Miranda représente une sorte de centre de gravité[9] dans ce film dans lesquels tous les personnages ont soit de lourds problèmes psychologiques – et Miranda est psychiatre – soit une tendance prononcée sinon vers la folie du moins vers une certaine forme d’« anormalité » – tous ces amis, sur lesquels je reviendrai dans le troisième texte de cette série, de Tetro et de Miranda (puis de Benjamin qui s’intègre très vite dans cette sympathique petite communauté) – alors que Miranda dispose, elle, d’une certaine stabilité émotionnelle. Ainsi, bien que non exempte de fragilités (on verra notamment sa grande sensibilité lorsqu’elle s’écroule en larmes après que Tetro a frappé Benjamin) et capable de s’énerver assez violemment (quand elle insulte Tetro en le traitant de « connard » ou lorsqu’elle lui fait remarquer qu’elle est « la seule à l’aimer dans cette putain de vie »), elle fait, le plus clair du temps, preuve d’une force de caractère peu commune. Et ce dans son amour sans limites pour Tetro (dont elle raconte à Benjamin la naissance avec humour : « Et là, j’ai commis l’impardonnable. (…) Je suis tombée amoureuse de lui. ») tout autant qu’envers Benjamin avec qui elle adopte immédiatement une posture maternelle qui jamais ne se démentira comme le montrent différentes scènes Par exemple, celle où elle s’active pour ranger le manuscrit de Tetro découvert par Benjamin avant que son compagnon ne le découvre afin de protéger le jeune homme. Ou encore, quand Benjamin part s’installer chez l’homosexuel Abelardo et qu’elle dit à ce dernier, « Il n’a que 18 ans, souviens-t-en » avant de donner un très long baiser à Benjamin, triste qu’elle est devant son obligatoire départ. Enfin, sa réaction mi-outrée mi-amusée devant l’insistance de Josefina (Leticia Bredice) pour que Benjamin aille s’installer dans sa chambre et celle de Maria Luisa plutôt que dans celle de Miranda et Tetro durant le voyage vers la Patagonie est encore empreinte de ce sentiment maternel. Certes elle n’est pas totalement dénuée de failles comme le montre sa trahison envers Tetro et sa prise de parti en faveur de Benjamin quand elle apporte à ce dernier le manuscrit du premier à l’hôpital. Mais si elle suit alors un intérêt personnel – en savoir plus sur Tetro –, elle a également la volonté affirmée de contribuer à apporter à celui-ci ce qu’elle pense qui lui défaut, le succès.

 

Miranda et TetroMiranda et Tetro

 

Aussi complètement à l’inverse de Carlo Tetrocini, Miranda est un personnage qui se caractérise par son altruisme, sa générosité et sa capacité d’empathie et ce bien que malgré son extrême compréhension des autres, deux points-clés lui échapperont (voir supra). Et Miranda est sublime. Pourtant, avec de telles qualités, le risque qu’elle soit apparue comme quelque peu fade, en raison même de sa trop grande perfection, était non négligeable. Mais la composition de l’actrice, Maribel Verdù, avec ses regards parfois un peu perdus, amusés ou détachés, ses sourires éclatants, non dupes ou complices et même par instants la tristesse (voire la colère) qu’elle fait ressentir, est éclatante. Son émotion est ainsi saisissante lorsqu’elle découvre la disparition de Tetro pendant le voyage vers la Patagonie. On voit toute sa peur lorsque les sirènes d’une ambulance annoncent un nouvel accident routier puis son soulagement quand elle comprend que c’est une bête qui en a été la victime. De même l’écriture de son rôle est parfaite puisque Miranda n’échappe pas à une certaine complexité, là quand elle danse – ce qui provoquera la colère de Tetro – devant Benjamin se faisant séductrice (et elle l’est incontestablement) alors qu’elle assume donc essentiellement une fonction maternelle (qui s’avérera décisive à la fin du film[10]) vis-à-vis de celui-ci, ici quand elle se reproche de ne pas avoir compris plus tôt que Carlo Tetrocini était le père de Tetro et Tetro celui de Benjamin. Enfin, dans sa façon de la filmer, Francis Ford Coppola sublime ce personnage de Miranda. Ainsi est-elle très éloignée d’une quelconque fadeur et apporte, au contraire, une force incomparable à Tetro. Sans un tel personnage, le film aurait, bien sûr, eu bien des qualités mais il aurait peut-être été, par certains côtés, bancal. Sans être l’héroïne, elle en est sans aucun doute le point d’équilibre.

Tetro et Miranda (2 3-1II)Tetro et Miranda

 

Aussi, autour de ses quatre personnages principaux (disons deux héros et deux pivots), Tetro est-il un film une rigueur extrême ce qui suffirait sans doute (pour peu qu’il soit correctement filmé, cela va sans dire et – j’y reviendrai –il l’est !) à en faire un très grand film que l’on qualifierait, eu égard aux éléments exposés dans ces deux premiers textes, de drame. Mais Tetro est beaucoup plus que cela. Beaucoup plus qu’un simple grand film, c’est un chef d’œuvre absolu. Beaucoup plus qu’un drame, c’est une œuvre totale qui échappe à toute forme de classification. Et ce parce que Francis Ford Coppola y fait montre d’une liberté totale, celle à laquelle seuls les plus grands génies ont accès. Cela fera l’objet de la troisième partie de cette série.

 

Benjamin, Maria Luisa et TetroBenjamin, Maria Luisa (Sofia Castiglione) et Tetro

 

Ran

 

I- Tuer le frère  deuxième partie

III- Du cinéma en liberté première partie



[1] Les séquences dans le passé new-yorkais de Tetro et celles qui représentent un passé allégorique sont donc en couleurs (et dans un autre format que le reste du film). On remarquera que tous les flashbacks ne sont pas en couleurs puisque la séquence située à la Colifata, cette clinique psychiatrique dans laquelle Miranda rencontre Tetro, est, elle, en noir et blanc. Mais elle est racontée par Miranda…

[2] Quand Tetro, lui, ne peut pas supporter les lumières.

[3] Tetro appelle généralement son père « Sa Grandeur ». Mais il encore bien plus direct pour signifier son aversion à son égard, lors de la séquence située à la Colifata, en expliquant que son père est un « fils de pute ».

[4] On retrouve ici ce jeu sur le nom déjà évoqué par le fait qu’Angelo Tetrocini a troqué son nom pour un autre, Tetro, qui le rapprochait plus qu’il ne l’éloignait de la famille Tetrocini et donc de son père.

[5] On voit alors à quel point le personnage est bouffi de prétention et totalement narcissique. Il veut freiner la carrière artistique de ses proches non par peur de la concurrence mais parce que leur manque de talent pourrait être mauvais pour son image.

[6] Le grand art de Francis Ford Coppola se retrouve ici aussi.

[7] Ce qui ne signifie pas, on l’a vu dans le premier texte de cette série, que le personnage n’est pas complètement contradictoire sur bien des points.

[8] On a là encore un élément de rapprochement entre les deux personnages : tous les deux maîtrisent un code appris à l’école militaire.

[9] Et souvent les émotions du spectateur passent par celle-ci.

[10] Mais alors Tetro aura enfin compris que Benjamin n’était pas un rival et que Miranda n’était pas Naomi et ne menaçait pas de le quitter à tout instant. Bref, il aura fallu que le personnage regagne sa confiance en lui-même et en les autres et se débarrasse enfin de son passé.

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Ran 09/10/2010 19:57



Juste deux remarque supplémentaires :


1) A propos de Vertigo - autre film dont je suis amoureux - : j'aime beaucoup l'idée que l'on tombe amoureux de quelqu'un qui incarne une idée que l'on se fait (et qui peut-être fausse).


2) Concernant la citation de Radiguet : il y a trois éléments. Il y a donc ces femmes, ces paysages, ces oeuvres dont on tombe amoureux. Il y a ce que l'on peut admirer mais qui ne déclenche pas
le même sentiment. Enfin, il y cette réflexion sur les esprits grossiers qui aiment les blondes ou les brunes. Cela s'applique également au cinéma. Que penser d'un spectateur qui dirait : "Moi,
j'aime les films d'action (ou les comédies ; ou les films de science-fiction; ou les films d'amour ; ...)" ? S'il n'y a pas plus de précisions, on a là un effectivement un "esprit grossier".
Bref, même si je pourrais discuter sur l'instinct de ressemblance dont parle Radiguet, cette citation a presque une valeur "programmatique" pour moi.



Ran 09/10/2010 18:02



C'est embêtant de dire que je suis tombé amoureux de Miranda avec ce qui précède parce que si je me place du côté de Benjamin, elle représente ma mère et je me retrouverai dans une situation
oedipienne assez compliquée. Disons que je devais me situer du côté de Tetro quand j'ai rédigé les lignes qui lui étaient consacrées...


Plus sérieusement, il m'arrive très régulièrement d'aimer, d'admirer, de m'identifier et d'éprouver toutes sortes de sentiments devant un personnage de cinéma (ou de littérature) mais c'est
plutôt de l'oeuvre dont je tombe amoureux ; je te renvoie au passage de Radiguet cité dans le premier texte sur 2046. De ce point de vue, il est évident que je suis tombé amoureux tant
de 2046 (de toutes les femmes du film, c'est sans aucun doute celle incarnée par Faye Wong qui me touche le plus si tu veux tout savoir) que de Tetro et ce sont peut-être les
deux seuls cas dans les films sortis ces dix dernières années. Mais, et je reprends la réflexion de Radiguet, j'ai admiré bien d'autres films.



nolan 09/10/2010 16:42



un petit commentaire pour dire que ton article m'a donné envie d'aller revoir ce film que j'ai trouvé toujours aussi puissant mais surtout ta longue analyse m'a permis d'appréhender une dernière
partie qui m'avait désarçonnée.


Enfin, j'ai beaucoup aimé ta déclaration d'amour à Miranda - je ne peux lire autrement le paragraphe que tu lui as consacré- ; es-tu tombé amoureux d'autres personnages au cinéma ?



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