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The Barber, l’homme qui n’était pas là (2)

30 Décembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

The Barber, l’homme qui n’était pas là ; un titre énigmatique et poétique avec son ajout français intéressant et surtout ce sous-titre qui, rapporté à l’univers des frères Coen, offre sans conteste bien des clefs de l’œuvre. Mais celle-ci garde, comme son héros, sa part de mystère.

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Spécial Coen

 

II] Réflexions autour d’un titre

Sommaire actif :

a.Le titre français : un ajout intéressant

b.L’Homme qui n’était pas là : Le décisif rapport à l’espace dans le cinéma des frères Coen

 

a.Le titre français : un ajout intéressant

 

              « Moi, je ne parle pas, je coupe. »

   

               Ed Crane (Billy Bob Thornton) – en voix off – au début

               de The Barber, l’homme qui n’était pas là.

 

TB8Affiche de The Barber, l’homme qui n’était pas là (Joel et Ethan Coen, 2001)

 

En version originale, The Barber (2001) s’appelle The Man Who Wasn’t There. En France, on a donc créé un nouveau titre (en anglais !) et le titre original est devenu sous-titre (traduit, cette fois-ci, dans la langue de Molière…). Sans doute les raisons en sont-elles purement commerciales et on ne peut que le regretter car, d’une part, la poésie étrange qui se dégage du véritable titre est minorée par sa réduction au rang de simple sous-titre (heureusement, il n’a pas totalement disparu) et, d’autre part, le film travaille énormément sur le langage et on peut être certain que les frères Coen n’avaient nullement choisi au hasard l’expression « L’Homme qui n’était pas là ». Toutefois, tout n’est pas perdu avec ce nouveau titre et comme l’original, il annonce un héros unique. Cela se présente de manière récurrente dans l’œuvre de nos auteurs puisque les titres Barton Fink (1991), The Big Lebowski (1998) et A Serious Man (2009) font directement référence à leur personnages principaux. Et jamais, dans ces différents films, il n’y aura tromperie. En effet, les frères Coen jouent (apparemment) cartes sur table et la centralité que semble suggérer le titre se trouve vérifiée au sein de leurs œuvres – à l’inverse d’un film comme Tetro (Francis Ford Coppola, 2009) où on peut choisir un héros différent de celui proposé par le titre ou d’un classique film noir du , genre auquel se réfère abondamment The Barber, comme Laura (Otto Preminger, 1944). Bien sûr, on objectera que dans le cas de The Big Lebowski, il y a deux Lebowski (l’histoire débutant d’ailleurs sur une confusion entre ceux-ci) et que le héros (Jeff Bridges) n’est peut-être pas vraiment celui du titre. Il ne s’agit toutefois là que d’un jeu, le personnage principal étant parfaitement identifié. D’ailleurs des quatre héros auxquels le titre d’un film des frères Coen fait directement référence, celui-ci est le seul à ne pas être en but à de sérieux problèmes d’identité. Ainsi Barton Fink (John Turturro), dramaturge new-yorkais exilé à Hollywood apparaît-il complètement perdu dans le monde qu’il découvre alors que le Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg) d’A Serious Man est comme condamné d’avance par sa qualité d’homme sérieux dans un univers coenien où la norme n’existe guère[1]. Quand à Ed Crane (Billy Bob Thornton), on ne saurait signifier plus clairement sa difficulté d’affirmation en le présentant comme « l’homme qui n’était pas là ». Toujours est-il que le héros est omniprésent dans The Barber et que, à l’exception de deux (celle, surréaliste, dans laquelle on voit voler une jante dans le vide et celle où il explique les circonstances du décès de Creighton Tolliver[2] – Jon Polito), Ed Crane est présent dans toutes les séquences du film. Ainsi cet homme qui n’était pas là est toujours inclus (même s’il arrive, bien sûr, que ce soit hors-champ) dans l’espace qui est représenté à l’écran.

 

TB9Ed Crane (Billy Bob Thornton)


Aussi son absence n’est-elle en rien physique et pour tenter d’en approcher les raisons, le titre français s’avère, de manière peut-être surprenante, intéressant. En effet, Ed Crane comme il le dit dès le début du film est le coiffeur mais ce métier ne le définit en rien (« Oui, je travaillais dans un salon de coiffure mais je ne me suis jamais senti coiffeur. (…) Je suis tombé là par hasard, par mariage »), quand bien même celui-ci engendre de curieuses interrogations métaphysiques – qui laissent, pour une fois, sans voix son beau-frère Frank Raffo (Michael Badalucco) – sur le fait que les cheveux que l’on coupe sont une partie de soi-même (« C’est une partie de nous-mêmes. On les coupe et on les met à la poubelle ») et qu’ils continuent, un temps, à pousser après la mort. Et échapper à ce métier est l’une de ses seules motivations clairement perceptibles pour comprendre l’aventure dans laquelle il se lance. Significativement, il est attiré par la création d’une affaire de nettoyage à sec ce qui l’éloignerait de son travail dans laquelle l’eau est toujours présente. Pourtant tout l’y ramènera et il devra ainsi raser les jambes de sa femme Doris (Frances McDormand) – dans un geste qui n’est pas véritablement de soumission et demeure sans véritable portée érotique contrairement à ce que l’on peut voir dans un film noir comme La Rue rouge (Fritz Lang, 1945) dans lequel Christopher Cross (Edward G. Robinson) est amené à peindre les ongles de Kitty March (Joan Bennett), travailler de plus en plus dans le salon de coiffure (« Et pendant ce temps, nous coupions des cheveux ») pour payer les frais d’avocat de Freddy Riedenschneider (Tony Shaloub) et, enfin, être lui-même rasé peu avant d’être électrocuté. Or ce métier qu’il exècre (à la fin du film, faisant le bilan de sa vie, il dira : « Mais je ne regrette rien. Rien du tout. Je regrettais d’être coiffeur »), il considère que chacun peut le faire (à l’instar de celui de barman comme il l’affirme au début du film) et, logiquement, il ne dit rien de son identité. Ainsi les distributeurs français ne se sont guère trompés car le coiffeur est bien l’homme qui n’était pas là et c’est – ou ce n’est pas – Ed Crane. A l’inverse deux figures de la réussite professionnelle et financière[3] affirmeront successivement à Ed que leur métier peut, eux, les définir et, partant, que leur identité est bien assurée. Freddy Riedenschneider, d’abord, qui, sûr de lui, explique à Ed comment il devra se comporter pendant le procès de sa femme :

 

               « Vous, vous la bouclez. Vous êtes coiffeur, je suis avocat,

                vous n’y connaissez rien ! »

 

Puis Jacques Carcanogues (Adam Alexi-Malle), le grand professeur de piano de San Francisco qui révèle à Ed que sa protégée Rachael Abundas (Scarlett Johansson) n’a pas de talent :

 

               « Ed Crane : Je vous l’ai dit, je ne suis pas un spécialiste

                [du piano]. 

               Jacques Carcanogues : Moi, je le suis »

 

TB10Photo de tournage de The Barber : Billy Bob Thornton, Joel Coen, Ethan Coen et Michael Badalucco


Ainsi Ed a-t-il totalement échoué à se forger une identité professionnelle – cet enjeu majeur du rêve américain et du film noir de l’âge d’or hollywoodien – et celle à laquelle on le ramène sans cesse est insatisfaisante. Aussi ce que dit Freddy Riedenschneider – « Il est le coiffeur »[4] – lors du premier procès du héros afin convaincre le jury de l’innocence d’Ed dans le meurtre de Creighton Tolliver est-il peut-être plus terrible que la sentence capitale qui est promise au héros. Mais l’avocat se trompe et si Ed Crane est certes un coiffeur – qui, au surplus, n’a même pas le contrôle de son commerce –, sa volonté est donc, tout au long du film, d’échapper à cet état. Même si cela entraînera son anéantissement complet, il y arrivera d’une certaine manière. Dans une œuvre très noire, malgré ses nombreux instants comiques, cela sera pour lui (qu’il soit marqué par un destin contraire – ce serait la logique d’un film noir des années 1940 – ou simplement par une impressionnante malchance ; après tout, cette œuvre date de 2001) le seul point positif ou presque. Et son histoire ne sera pas, in fine, celle d’un simple coiffeur. Maigre consolation mais consolation tout de même…

 

b.L’Homme qui n’était pas là : Le décisif rapport à l’espace dans le cinéma des frères Coen

 

          

« Moi, personne ne me parlait. L’histoire de Doris, personne ne voulait en parler, comme si j’étais un fantôme (…). Oui, j’étais un fantôme, je ne voyais personne, personne ne me voyait. J’étais le coiffeur. »


  Ed Crane – en voix off.

 

TB11Un héros à sa place : Jeff Lebowski (Jeff Bridges)

dans The Big Lebowski (1998)

 

Mais, revenons au titre original car il offre, bien plus tout de même que la version française, l’une des clefs du film[5] et ce d’autant plus qu’il évoque directement l’espace. Cela n’est pas rare puisque quatre autres films (Miller’s Crossing en 1990 ; Fargo en 1996 ; O Brother, Where Art Thou ? en 2000 ; No Country for Old Men en 2007) des frères Coen exposent une référence spatiale dans leur titre. Or cet élément est toujours décisif dans l’univers des auteurs au point que l’on peut esquisser une typologie des héros coeniens en fonction de leur rapport à l’espace. En effet, certains sont caractérisés par une maîtrise quasi-surnaturelle de l’espace qui les environne quand d’autres font montre d’une incapacité totale à s’y adapter. Dans le premier cas, on trouve bien sûr comme exemple absolu l’Anton Chigurh (Javier Bardem) de No Country for Old Men mais aussi, dans une mesure peut-être légèrement moindre, le héros, Tom Regan (Gabriel Byrne), de Miller’s Crossing qui semble toujours dominer les événements qui sont en train de se passer ce qui tend d’ailleurs à éloigner ce film du genre noir auquel il se réfère quelque peu[6]. Quand au héros de The Big Lebowski, Jeff Lebowski, même s’il apparaît souvent dépassé par les rouages de l’intrigue dans laquelle il s’insère, il appartient sans conteste à cette catégorie d’autant que le narrateur (Sam Elliott) nous annonce, même s’il a du mal à définir ce qu’il entend par là, dès le début du film, qu’il est exactement à sa place.

 

TB12Un autre homme qui n’était pas là (1) : Barton Fink (John Turturro)

dans Barton Fink (1991)


Aussi et à l’opposé du spectre, Ed Crane, l’homme qui n’était pas là, apparaît-il comme un double inversé de Jeff Lebowski même si, là aussi, il est difficile de déceler le sens précis de l’expression qui donne son titre au film. Mais il ne s’agit pas d’un cas unique dans l’œuvre des frères Coen et bien d’autres personnages sont caractérisés par un rapport difficile à l’espace. Avant Ed Crane, le cas le plus évident est celui de Barton Fink dans le film éponyme, le héros étant, on l’a dit, complètement perdu dans le monde hollywoodien du début des années 1940. Après Ed Crane, on pourra ranger sans peine dans cette catégorie, Bell (Tommy Lee Jones), le shérif vieillissant deNo Country for Old Men – comme le suggère largement le titre même du film – et surtout le Larry Gopnick d’A Serious Man. Dans ce dernier cas, au-delà de l’interrogation sur l’existence ou non de Dieu, il faut surtout remarquer que le héros n’arrive pas à régler son antenne satellite, à rester seul dans son bureau sans qu’on ne le dérange et qu’il finit même par perdre son toit. Au-delà de ces exemples qui sont les plus significatifs, on peut encore ranger dans cette catégorie les héros de Burn after reading (2008) – même si le film est avant tout une farce – qui sont complètement perdus dans le monde contemporain dont ils ne maîtrisent aucun des codes se croyant encore à l’époque de la guerre froide alors que les grands pontes de la CIA, quand ils tentent de faire le point, ne peuvent que constater leur incompréhension totale de la situation à laquelle ils sont confrontés[7]. Entre ces deux extrêmes, il existe certes des stades intermédiaires que l’on retrouve notamment dans les deux premiers films des frères Coen. Dans Sang pour sang (1984), Abby (Frances McDormand) cherche à défendre un espace de survie qui est menacé alors que dans Arizona Junior (1987), le couple formé par H. I. (Nicolas Cage) et Edwina (Holly Hunter) McDunnough veut une place « normale » dans la société américaine. Enfin, dans O’Brother, on assiste à un récit de voyage qui est une claire transposition sur un mode comique de L’Odyssée d’Homère au début du XXe siècle et aux Etats-Unis.

 

TB13Un autre homme qui n’était pas là (2) : Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg)

dans A Serious Man (2009)


Ainsi le rapport à l’espace des héros Coenien est-il toujours décisif et, avec son titre original, on sait dès avant de voir le film que le personnage d’Ed Crane est condamné (comme on comprend, dès les premières minutes, qu’il n’arrivera rien de bien grave à Jeff dans The Big Lebowski). Et, avec Ed Crane, on est donc – ce qui est la logique même du film et celle du genre – dans le cas d’un homme qui ne maîtrise en rien sa trajectoire (encore une fois, peut-on parler de destinée ?) et l’espace qui l’entoure au point comme l’indique le titre de ne même plus être là. Le héros est ainsi paradoxalement au centre d’un espace auquel il n’appartiendrait pas réellement. Voilà ce qu’affirme ce titre à la poésie surréaliste[8]. Mais être – ou ne pas être – là, qu’est-ce à dire exactement ? On rejoint là un domaine où les mots – pourtant si importants dans The Barber – peinent à s’exprimer clairement. Le film va tourner autour de cette idée mais n’apportera toutefois guère de réponse car, pas plus que les mots, les frères Coen ne semblent pas croire que les images puissent permettre de saisir toute la vérité d’un être[9].

 

TB14Ed Crane

 

Ran

 

The Barber, l’homme qui n’était pas là (Joel et Ethan Coen, 2001)

 

Première partie : Un parfait hommage au film noir Troisième partie : Un héros introuvable


[1] C’est largement pour cette raison que j’aime autant leurs œuvres et les trouvent, in fine, extrêmement rassurantes (d’autant que les frères Coen traitent sans mépris aucun – mais en s’amusant énormément – leurs personnages qui tous ou presque sont fous à des degrés divers).

[2] Notons que celui-ci a fini dans sa voiture au fond d’un lac, référence évidente à la mort de Willa Harper (Shelley Winters) dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955), œuvre majeure que l’on peut rattacher au film noir.

[3] Et qui, chacun, dans leur domaine sont des spécialistes du son…

[4] L’avocat, qui s’était fait un parfait interprète de Fritz Lang en évoquant le principe d’incertitude de Werner Heisenberg (« plus on en voit, moins on en sait »), est par contre très loin des leçons du maître germanique en affirmant qu’un simple citoyen ne peut pas être un meurtrier en puissance  

[5] Notons qu’à l’inverse d’un réalisateur comme David Lynch, les frères Coen ne transforment pas leurs œuvres en jeux de pistes. Et pourtant, le sens (s’il existe…) de The Barber reste difficile à décrypter.

[6] Miller’s Crossing se passe d’ailleurs en 1929 et non dans les années 1940 ou 1950 – c’est dire qu’il s’agit plus d’un film de gangsters, du type Le Petit César (Mervyn LeRoy, 1931) ou Scarface (Howard Hawks, 1932), que d’un film noir.

[7] Ce qui d’ailleurs relève d’une subtile mise en abyme – le film, en effet, est absolument impossible à raconter alors que, pour le spectateur, tout y est parfaitement clair ce qui exigeait, sous les apparences d’une simple bouffonnerie (et effectivement, il n’y a guère de sens à tirer de cette histoire), un gros travail concernant le scénario, le découpage et le montage.

[8] On pourrait y voir un paradoxe mais cela confirme que l’univers des frères Coen n’est aucunement régi par la logique pure y compris dans le cadre d’un film sérieux (ou plus exactement grave). Toujours est-il que ce titre annonce bien un programme ambitieux derrière son apparente simplicité (voire sobriété). Il sera, on l’a vu dans la première partie de ce texte, parfaitement tenu et le film sera un joyau en forme d’hommage au film noir.

[9] Ce que l’on peut trouver étonnant pour des cinéastes… 

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landscape drainage 06/08/2014 14:46

I know how it feels to finally get back home after a long day’s work. Anyway, you need a break. I don’t think you have taken one for a long time. I often take one when I get completely zoned out.

Ran 30/12/2010 18:48



Effectivement, c'est l'une des constantes de leur oeuvre. Le titre original de The Barber l'indique assez clairement et ce n'est d'ailleurs pas valable que pour ce pauvre Ed Crane. C'est
ce que j'essayais de mettre en lumière dans la deuxième partie de ce texte. La suite et la fin bientôt.



Flow 30/12/2010 18:35



C'est certain, le language est une sacrée barrière dans la compréhension de l'Etre.


Il est aussi certain que l'espace, et plus particulièrement le déterminisme spatial régit la trajectoire des héros coennien.



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