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The Barber, l’homme qui n’était pas là (3)

31 Décembre 2010 , Rédigé par Ran Publié dans #Textes divers

The Barber, l’homme qui n’était pas là ; soit la nécessité pour Ed Crane d’affirmer son « Je ». Condamné à mort, il y arrivera. Il n’en restera pas moins totalement impénétrable pour un spectateur qui ne peut, malgré ses efforts, éprouver d’empathie pour celui-ci. Mais pour le héros, reste la musique pour s’évader…

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Spécial Coen

 

III] Un héros introuvable

 

            

« Rachael Abundas (Scarlett Johansson) : Vous savez ce que vous êtes ?

Ed Crane (Billy Bob Thornton) : Non.

Rachael Abundas : Un enthousiaste.

Ed Crane : Ça se peut bien. »

 

TB15Ed Crane (Billy Bob Thornton)

 

L’Homme qui n’était pas là, titre original The Barber (2001) donc, fait certes référence à un moment précis de l’histoire d’Ed Crane (Billy Bob Thornton), celui qui suit immédiatement le suicide de sa femme Doris (Frances McDormand) durant lequel le héros est en passe, comme il l’affirme lui-même de devenir un « fantôme ». C’est alors qu’il décide de tenter de s’extraire de cette situation (« Il fallait que j’échappe (…) aux fantômes avant d’être aspiré par eux »), ressentant le besoin de parler ce qui le conduira à s’adresser à une voyante (Lilyan Chauvin) avant d’espérer devenir l’impresario de Rachael (Scarlett Johansson) chez qui il croit deviner un véritable don pour le piano. Ses espoirs, on le sait, seront bien vite déçus et, après l’accident de voiture qui conclut son voyage à San Francisco en compagnie de la jeune femme, le film ira rapidement vers sa conclusion. Néanmoins c’est durant ces quelques instants décisifs (au cours desquels s’insère également un curieux flashback) que The Barber sera devenu un objet cinématographique s’éloignant assez radicalement du film noir. Pourtant, la lecture du titre original le laisse facilement deviner, être « l’homme qui n’était pas là » a caractérisé Ed Crane durant toute sa vie. Il est ainsi, nous précise-t-il dès l’exposition, devenu coiffeur par hasard c’est-à-dire par mariage et cet événement semble, lui aussi, avoir été comme accidentel (« J’avais connu Doris par l’intermédiaire d’un copain (…). A la fin de la soirée, elle lui avait dit que ça lui plaisait que je ne parle pas beaucoup (…). Quinze jours plus tard, elle avait proposé qu’on se marie »). On le comprend, ce héros n’a jamais pris le contrôle de son existence et les deux tentatives qu’il fera dans le film – s’engager dans l’affaire de nettoyage à sec proposée par Creighton Tolliver (Jon Polito) puis essayer de lancer la carrière musicale de Rachael – auront probablement été les deux seules de sa vie. Elles auront également tourné court, la première l’emmenant plus ou moins directement sur la chaise électrique. Aussi Ed est-il bien et a-t-il toujours été l’homme qui n’était pas là, épuisé de devoir subir les stupides conversations des autres et restant toujours dans son coin, le regard hermétique et la cigarette aux lèvres. Cela est clairement signifié dans les séquences dans le salon de coiffure mais aussi lorsque Doris et lui reçoivent (« Moi, je n’aime pas recevoir » nous dit-t-il) le patron de sa femme, Big Dave (James Gandolfini), et son épouse Ann Nirdlinger (Katherine Borowitz) et que tous rient lors du repas sauf Ed, bien sûr, qui apparaît comme absent. Même situation un peu plus tard durant l’inauguration de la nouvelle succursale de Big Dave ; alors que tous les invités – à l’exception également de Big Dave et de Doris absorbés par la découverte de la lettre de chantage – dansent, Ed est seul prêt du buffet, toujours en train de fumer avant qu’il ne monte à l’étage et entende (pour la première fois) Rachael jouer. Ainsi cet étrange héros qui jamais ou presque ne disparaît de la scène est-il toujours en marge de celle-ci.

 

TB16Ed Crane, Big Dave (James Gandolfini ; de dos), Ann Nirdlinger (Katherine Borowitz) et Doris Crane (Frances McDormand)

 

Dans ce contexte, on l’a déjà remarqué dans la première partie de ce texte – c’est donc là une situation classique de film noir qui ramène directement à  Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944) –, l’enjeu sera pour Ed d’affirmer son « Je ». L’occasion lui en sera fournie, lui qui lit le magazine Life (!), par cette revue qui lui demande de raconter ce que ressent un homme qui sait qu’il va mourir – d’où l’omniprésence de la voix off et ce flot de mots que cet être mutique se décide à coucher sur le papier avant son exécution. Avant cela, Ed aura déjà eu l’occasion d’écrire en maniant le « Je » et ce dans la lettre anonyme qu’il adresse à Big Dave – et qui sert d’élément déclencheur à l’intrigue ; voici son texte :

 

                 « I know about you and Doris Crane. Cooperate or Ed Crane will know. Your wife will know. Everyone will know. Gather $10000 and await instructions. »

 

C’est donc là la première fois qu’on le voit écrire dans le film mais dans cette lettre, le « Je » ne se rapporte pas véritablement à lui-même puisqu’il se fait maître-chanteur et il n’est donc pas censé être, dans ces quelques mots, le mari de Doris donc Ed Crane. Aussi cette lettre ne peut elle s’avérer qu’un échec dans l’affirmation de son « Je » – qui, dans le récit, implique directement qu’il ne pourra pas changer de vie. Mais, après cette première tentative avortée[1], il aura donc l’occasion, grâce à la proposition du magazine, d’échapper à cette situation d’homme qui n’était pas là. Cependant, cette incontestable réussite finale – quel que soit le tragique de sa trajectoire – n’est que partielle car, jamais le spectateur n’a la sensation d’accéder à la vérité profonde d’Ed Crane et ce non parce que celui-ci ne le veut pas mais parce que, visiblement, il ne le peut pas.

 

TB17Ed Crane et Big Dave

 

En effet, le héros qui pourtant crée de véritables et intenses émotions chez le spectateur – il est, par exemple, extrêmement touchant lorsqu’il demande à Rachael de venir avec lui à San Francisco rencontrer Jacques Carcanogues (Adam Alexi-Malle) – demeure impénétrable. Deux personnages (Big Dave puis Frank Raffo – Michael Badalucco) – qui ont cru pouvoir se confier à lui – lui demanderont d’ailleurs (avec une extrême véhémence) à deux moments bien différents : «  Mais quelle espèce d’homme es-tu ? » ; question que ne manque pas de se poser aussi le spectateur, à laquelle la réponse apportée par la jeune Rachael (« Un enthousiaste ») n’est guère satisfaisante, et qui semble même constituer une source d’interrogation pour Ed lui-même. Celui-ci, en bon héros coenien, « disjoncte » certes en s’associant à Creighton Tolliver et en faisant chanter Big Dave – contrariant ainsi son instinct (« Peut-être est-ce même instinct qui me retient prisonnier ? » dira-t-il…) – mais reste pourtant en apparence imperturbable, y compris après qu’il ait tué Big Dave et vu celui-ci agoniser dans une flaque de sang ou encore à l’annonce d’une condamnation à mort qu’il semble trouver logique et qu’il accepte sans se rebeller. Ainsi reste-t-il insondable – y compris au travers de son impressionnant regard perpétuellement fixe et absent – et ce jusque dans ses actes. Pourtant, on sait et surtout on sent qu’il doute, qu’il souffre, qu’il est accablé même par le poids des secrets qu’il porte mais, au-delà de sa volonté de changer de vie, on ne comprend guère ce qui le motive profondément. Le spectateur est pourtant toujours en contact direct avec le personnage par le biais de la voix off mais il ne lui semble pas pour autant qu’il accède réellement à Ed Crane. Sentiment encore renforcé par le fait que le héros apparaît particulièrement contradictoire notamment dans son rapport au bien et au mal. D’un côté, ses scrupules sont évidents (à propos de son procès durant lequel l’accusation fait de Doris une « sainte » et rejette sur lui toutes les fautes, il dit : « Ça me faisait mal parce que quelque part, ce n’était pas complètement faux ») et il considère son châtiment comme juste (et pourtant…) mais, d’un autre, il estime avoir droit à sa part de rêve (qu’il soit ou non américain) qui passe essentiellement par une relation particulière avec Rachael avec qui il ne veut ni coucher, ni prendre beaucoup d’argent (« juste de quoi vivre » précise-t-il). Plus incompréhensible encore est son rapport à sa femme. Incontestablement, leur mariage est un échec, Ed pensant que Doris n’a jamais eu beaucoup de considération pour lui (« Elle avait l’air de me considérer comme un parfait idiot (…). Elle n’avait pas tout-à-fait tort ») alors qu’ils n’ont plus de relations sexuelles et ne se parlent guère (« On n’avait jamais beaucoup parlé avec Doris. D’après moi, c’était pas plus mal »). Cependant, à la fin du film, il aspire à la retrouver par-delà la mort. Il l’a donc peut-être aimé mais, une nouvelle fois, on échouerait à définir ce que signifie l’amour pour Ed Crane (et sa curieuse relation avec Rachael ne contribue pas à apporter un quelconque début de réponse…). Pourtant, il dit, à l’extrême fin du film, entrevoir le fil conducteur de sa vie :

 

               « Mais, maintenant, toutes les pièces du puzzle semblent s’assembler. C’est étrange quand on va mourir, qu’on connaît la date de sa mort (…). En fait, c’est comme si on s’arrachait au labyrinthe. Tant qu’on est dedans, on avance, bon gré, mal gré, on tourne quand on sait qu’on doit tourner, on se cogne au fond des impasses, chaque chose en son temps. Mais quand on prend une certaine distance, tous ses tours et ses détours deviennent la forme de notre vie. C’est difficile à expliquer. La vision d’ensemble apporte un peu de paix. »

 

Mais cette « vision d’ensemble », si on est heureux d’apprendre qu’elle lui « apporte un peu de paix », nous demeurera tout de même inconnue. Car si le spectateur a de la sympathie et de la compassion pour Ed, il ne peut par contre, malgré ses efforts, avoir d’empathie pour celui-ci, celle-ci nous étant comme refusée – par le héros et donc par les frères Coen.

 

TB18Doris Crane


Et pourtant, tout ou presque nous est montré et dit dans The Barber, les auteurs jouant sans conteste cartes sur table. Il n’y a nul rosebud wellesien dans la vie d’Ed Crane, ni de macguffin hitchcockien dans le film. Reste tout de même le fameux principe d’incertitude de Werner Heisenberg (ou de Fritz Lang ) justement énoncé par l’avocat Freddy Riedenschneider (Tony Shaloub) : « Plus on en voit, moins on sait » que l’on peut compléter par « Plus on en entend, moins on en comprend ». Car, mots et images sont impuissants à cerner la vérité d’un être et c’est peut-être là la plus belle leçon de ce film qui offre plus de questions que de réponses – au-delà du fait que le personnage est totalement inadapté à son monde (entendu comme espace) – et, partant, garde intacte sa part de mystère. Et Ed d’exprimer d’ailleurs clairement (ce qui est paradoxal…) cette vacuité du langage – alors que dans toutes les bouches, la sienne y compris même si c’est par l’intermédiaire de la voix off, des paroles auront été prononcées ad nauseam – à la toute fin du film et juste avant de mourir :

 

              

« Je ne sais pas où je vais être emmené, je ne sais pas ce que je trouverai au-delà du terre et du ciel. Mais je n’ai pas peur de partir. Peut-être que  toutes ces choses que je ne comprends pas seront plus claires là-bas. Comme lorsque le brouillard se dissipe. Peut-être est-ce que Doris sera là et peut-être que là je pourrais lui dire ces choses pour lesquelles on n’a pas de mots ici. »

 

Et, presque logiquement, The Barber se conclue dans un blanc spectral (le surréalisme étant encore présent dans cette ultime séquence…) puisqu’hors la chaise électrique, la pièce dans laquelle Ed Crane finira sa vie est vide de tout décor[2]. C’est d’ailleurs par un fondu au blanc (alors qu’il y avait eu de nombreux fondus au noir dans le film) que l’on accèdera au générique final.

 

Conclusion : L’impuissance des mots et la possibilité d’une évasion

 

               « Ça peut paraître bizarre comme passe-temps [généalogiste] mais à ce compte là, quel passe-temps ne l’est pas ? Peut-être que Walter [Richard Jenkins] trouvait quelques chose dans les archives des tribunaux, des hôpitaux, des mairies, des registres de l’état civil, des actes de propriété, quelque chose de comparable à ce que je ressentais en entendant Birdy [Rachael] jouer. Une forme d’évasion, une sorte de paix. »

 

                       Ed Crane – en voix off.

 

TB19Rachael Abundas « Birdy » (Scarlett Johansson)

 

Durant l’ensemble du film, Ed Crane (nous) parle énormément au moyen de la voix off et finit donc par prononcer tous ces mots qu’il n’aimait pas à entendre tout au long de sa vie. Aussi peut-il comme le Walter Neff (Fred McMurray) d’Assurance sur la mort affirmer son « Je » en contant son étrange histoire mais le personnage n’en restera pas moins insondable. Aussi l’orgie de mots ne sert-elle donc à rien ou du moins pas à grand-chose pour isoler la vérité d’un être et le langage, comme l’a toujours, semble-t-il, pensé Ed Crane, apparaît comme frappé d’impuissance. On pourrait alors dresser un parallèle avec ce que montre, par exemple, l’œuvre de Stanley Kubrick  . Mais à la différence de films comme Full Metal Jacket (1987) ou  Eyes Wide Shut (1999), le corps n’apparaît pas vraiment, dans The Barber, comme une solution pour combler les limites du verbe. Aussi le regard du héros, qui pourtant ne manque pas d’interroger le spectateur, reste absolument hermétique, comme fermé. En outre, le corps n’est pas pour Ed une source potentielle d’évasion, celui-ci n’ayant plus de relations sexuelles avec sa femme, refusant les avances de Creighton Tolliver[3] et surtout ne supportant pas que la pure – du moins le pense-t-il – Rachael s’offre à lui dans la voiture qui les ramène de San Francisco. On notera tout de même que, dans ce dernier cas, la jeune femme exprime clairement (« Allez, M. Crane, s’il vous plaît ») son enthousiasme et son envie (plutôt que son désir ou son amour) et que la fellation qu’elle propose et impose est, pour elle, un acte anodin quand elle a, pour Ed, une signification toute autre, les protestations pathétiques du héros (« Je t’en prie ») se perdant dans le vide avant l’accident qui mettra un terme à ce moment. Evidemment cette absence de désir – voire d’identité – sexuelle d’Ed Crane participe pleinement du fait qu’il est l’homme qui n’était pas là. Mais reste tout de même pour Ed une forme d’évasion à son identité (ou à son absence d’identité). Elle réside dans la musique et ce bien qu’Ed, qui n’y connaît rien, se leurre totalement sur le talent de Rachael. Mais justement, ces nombreuses et superbes sonates pour piano (qui appartiennent, diégétiquement ou non, à la piste sonore du film qui n’est donc pas que mots), Ed les entend comme si elles étaient parfaitement exécutées. C’est là une pure magie de cinéma puisque nous les entendons également comme le héros croit les écouter. Remarquons également qu’elles ont toutes été écrites (Appassionata, Pathétique, Clair de Lune,…) par Ludwig van Beethoven ; Beethoven ou l’œuvre d’un sourd…

 

TB20Ed Crane

 

Ran


[1] Notons également qu’Ed dira à Freddy Riedenschneider – et devant Doris : « C’est moi qui l’ai tué [Big Dave] ». Mais cette affirmation du Moi qui est l’exacte vérité factuelle sera repoussée par l’avocat.

[2] L’Homme qui n’était pas là : peut-être cela reflète-t-il (dans ce film dans lequel ombres et miroirs sont si nombreux) aussi le fait qu’Ed Crane n’entre pas complètement dans le costume du héros de film noir ? C’est là l’une des multiples interprétations possibles de ce titre énigmatique. Il donne donc les clefs de l’œuvre mais ce n’est pour déboucher que sur un espace vide – que l’on matérialise, si l’on peut dire, dans la séquence finale avec cette pièce blanche dans laquelle ne reste que la chaise électrique mais qui est privée de tout autre décor.

[3] De manière assez surprenante, Ed ne cesse de définir ce personnage que par sa seule identité sexuelle (« le pédé »).

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Ran 15/01/2011 13:51



J'aurais tendance, par expérience, à penser que "la vision d'ensemble" n'apporte guère de paix. Mais, bon, je ne suis pas Ed Crane. Encore que...



Flow 14/01/2011 16:47



"La vision d'ensemble apporte un peu de paix".


J'espère que c'est vrai!


L'effet doit être bizarre... Savoir sa fin approcher, le détachement que cela doit procurer doit être bénéfique. Je veux bien croire Ed Crane...



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