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The Big Lebowski (1) : Une œuvre parfaitement coenienne

30 Janvier 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Textes divers

The Big Lebowski, septième opus des frères Coen et leur deuxième pure comédie après Arizona Junior. Sans aucun doute, leur plus parfaitement maîtrisée et l’une de leurs plus grandes œuvres. Cela méritait donc bien un assez long retour – en trois parties – sur ce film, vraiment jouissif et faussement facile.

 

Spécial Coen

 

The Big Lebowski (Joel et Ethan Coen, 1998)

 

Introduction

 

TBL 1

Affiche de The Big Lebowski (Joel et Ethan Coen, 1998)

 

Disons le d’emblée, The Big Lebowski (1998), septième film des frères Coen, n’est qu’une comédie. Cela n’est nullement, bien au contraire, un défaut, ni même une limite. L’œuvre s’est d’ailleurs rapidement ancrée – malgré un accueil critique initial plutôt frais – parmi les monuments du genre et s’avère d’une grande richesse. Qu’un film des frères Coen fasse rire aux éclats, cela n’étonnera guère puisque tous leurs opus précédents (et les suivants le confirmeront) réservaient une très large place à l’humour mais, après Arizona Junior (1987), le duo signe là seulement sa deuxième pure comédie. Trois autres viendront dans les années 2000 : Intolérable Cruauté (2003), Ladykillers (2004) et Burn After Reading (2008) – liste à laquelle on se retiendra d’adjoindre A Serious Man (2009) qui adopte une tonalité toute autre. Elles montreront donc tout l’intérêt des auteurs pour ce genre mais, de toutes, The Big Lebowski nous apparaît comme leur projet le plus ambitieux et, de loin, le plus réussi. Ainsi, sous les apparences d’une simple pochade sans importance – qui explique sans doute largement la réticence de certains qui ne retrouvaient pas exactement la synthèse entre tension et humour qui faisait le génie de Miller’s Crossing (1990),  Barton Fink (1991) et Fargo (1996) – se cache un véritable chef d’œuvre dont il importe ici de revenir sur quelques-unes des dimensions. Ce afin de remarquer, d’une part, combien The Big Lebowski s’intègre parfaitement dans le riche univers coenien et de tenter de déceler, d’autre part, quelques éléments de cette incontestable réussite. Mais soyons parfaitement clairs : les points ici exposés ne le sont en aucun cas pour tenter de faire échapper l’œuvre au genre dans lequel elle s’insère. La comédie, en effet, sans qu’elle n’ait besoin d’offrir un vrai « message » ou de se teinter de trop d’accents amers, est un genre majeur et, partant, peut proposer de très grandes œuvres. Simplement, elle se doit pour ce faire de reposer sur des bases solides. De cela, The Big Lebowski – comme en son temps  L’Impossible Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938) – donne un exemple paradigmatique.

 

 

I] Une œuvre parfaitement coenienne

 

Sommaire actif : 

a.En temps de guerre

b.L’inspiration du film noir

c.Les traversées de l’espace

d.Le fétichisme

 

 

              « Au fin fond de l’ouest, il y avait ce type, celui dont je veux vous parler. Il s’appelait Jeff Lebowski. Du moins, c’était le nom que lui avaient donné ses parents. Mais il ne s’en était jamais beaucoup servi. Lebowski se faisait appelait le duc. Personne se ferait appeler comme ça d’où je viens. Mais ce n’était pas le seul truc bizarre chez lui. C’est comme l’endroit où il vivait… J’ai trouvé l’endroit intéressant peut-être pour ça. On appelle Los Angeles « la ville des Anges ». Je n’étais pas tout-a-fait d’accord. Mais je reconnais qu’il y a des gens sympa. Bien sûr, je ne prétends pas être allé à Londres. Encore moins en France. Je n’ai jamais vu la culotte de la reine, comme dit l’autre. Mais je vais vous dire, après avoir vu Los Angeles, et ce que je vais vous raconter, je crois que j’ai vu des choses aussi stupéfiantes que n’importe où ailleurs. Et en anglais, en plus. Je peux donc mourir tranquille sans penser m’être fait avoir par le Seigneur. Cette histoire s’est passée au début des années 1990. En plein conflit avec Saddam et les Irakiens. Je dis ça parce que des fois, il y a un homme… Je ne dirais pas un héros, d’abord c’est quoi un héros ? Mais parfois, il y a un homme… Je parle du duc, là… Parfois, il y a un homme… Au bon endroit et au bon moment… Il est à sa place. C’est ça, le duc. À Los Angeles. Même si c’est un feignant… Et le duc, c’en était un… Sûrement le plus feignant du comté de Los Angeles, et probablement du monde entier. Mais parfois, il y a un homme… Parfois… Il y a un homme… Je ne sais plus où j’en étais… Mais bon… J’ai déjà trop parlé de lui… »
  Le narrateur (Sam Elliott) introduisant le film.

 

a.En temps de guerre

 

TBL 2

Saddam Hussein (Jerry Haleva) dans les rêves du duc (Jeff Bridges)

 

The Big Lebowski, tout différent soit-il, par son ton purement comique, de Miller’s Crossing ou de Fargo, apparaît comme un film profondément coenien et l’on y retrouve bien des éléments constitutifs du cinéma des deux frères. Comme toujours ou presque, les auteurs choisissent de déplacer leur film dans un passé très proche puisqu’il est censé se dérouler pendant la première guerre du Golfe (1990-1991) ce que le narrateur (Sam Elliott) prend bien soin de nous préciser dans ses phrases d’introduction. Déjà l’action de Barton Fink (écrit au même moment que The Big Lebowski) avait lieu en 1941 soit au moment de l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, les événements de  The Barber  (2001) et d’A Serious Man (2009) auront respectivement lieu pendant la guerre froide – c’est d’ailleurs en apprenant que la bombe A soviétique vient d’être mise au point que l’on découvrira que nous sommes en 1949 – et celle du Vietnam. Même si les frères Coen n’ont jamais tourné de film de guerre, ni même une séquence de combat, une telle récurrence ne manque pas d’interpeller. Sans doute faut-il y voir, d’une part, la volonté de montrer que le quotidien des Américains est rythmé par différents conflits armés et, d’autre part, le besoin de rappeler que, derrière l’univers si délirant qu’ils mettent en scène, l’horreur du monde n’est pas oubliée. Toujours est-il que, au-delà de ces deux points – sur lesquels on reviendra quelque peu plus loin –, la guerre ne joue qu’un rôle extrêmement modeste dans The Big Lebowski. Néanmoins, de tous les films du duo, c’est bien dans celui-ci qu’elle prend le plus de place – avec Burn After Reading (2008) dans lequel de nombreux personnages souffrent d’une étrange nostalgie de la guerre froide. Ainsi, on verra, au début du film, les images d’une déclaration du président des Etats-Unis d’alors, George Bush, alors que le héros, Jeff Lebowski (Jeff Bridges), dit le duc (ou le Dude en version originale), rêvera d’un Saddam Hussein (Jerry Haleva) lui tendant des chaussures de bowling. Et ce duc est un pacifiste revendiqué,  actif en son temps dans la contestation contre la guerre du Vietnam, quand son meilleur ami, Walter Sobchak (John Goodman), est un vétéran de celle-ci qui ne cesse, à tout propos, de s’y référer. Quant à l’autre Jeff Lebowski (David Huddleston) – le vrai, en un sens (en tout cas, celui qui donne son titre au film)… –, il a, lui, participé à la guerre de Corée et en est revenu paraplégique. Bref, quoique jamais montrée, la guerre est omniprésente dans The Big Lebowski comme dans l’ensemble de l’œuvre des frères Coen.

 

b.L’inspiration du film noir

 

TBL 3

Le duc au début du film

 

Ce déplacement, très limité, dans le passé vaut donc essentiellement pour la référence à la guerre et celle-ci participe de l’ambiance du film. Plus décisive sera la mobilisation de nombre de canons du film noir pour une œuvre qui, pourtant, n’en est pas un. On le sait, les frères Coen baignent dans tout un passé de cinéma qu’ils ne cessent de vampiriser à leur guise en jouant avec les codes des genres comme l’avait notamment prouvé leur travail sur le film de gangsters dans Miller’s Crossing. Et sans doute le film noir américain des années 1940-1950 est-il leur principale source d’inspiration. Cela était déjà évident dans Fargo et le sera, bien sûr, plus encore dans The Barber qui est un superbe hommage à ce genre. The Big Lebowski, lui, en est un parfait pastiche. Ainsi la première apparition du héros a-t-elle lieu dans une de ces petites supérettes qui servait de cadre aux rencontres entre Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck) et Walter Neff (Fred MacMurray) dans Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944), œuvre matrice du genre. Un peu plus loin, Bunny Lebowski (Tara Reid) – la très jeune femme du vrai – l’invitera à souffler sur ses doigts de pieds dans un geste qui rappelle un peu la demande de Kitty March (Joan Bennett) à Chris Cross (Edward G. Robinson) dans La Rue rouge (Fritz Lang, 1945), la charge érotique et la soumission du pauvre homme à la femme fatale en moins.

 

TBL 4

Le duc et l’un des hommes de mains (Mark Pellegrino)

de Jacky Treehorn (Ben Gazzara)

 

Il ne s’agit toutefois pour les frères Coen, à la différence de ce qu’ils feront dans The Barber, de multiplier les citations mais plutôt de s’amuser avec les situations et les thématiques classiques de ce genre qu’ils adorent. Ainsi, le duc est-il, une première fois, dès après avoir quitté la supérette et rejoint son appartement miteux, passé à tabac ce qui ne manquera pas de se reproduire. Ce sera alors le début d’une aventure dans laquelle, comme tout bon héros de film noir, il ne maîtrisera rien et ne comprendra pas grand-chose. Dans cette séquence, deux hommes (Philip Moon et Mark Pellegrino) viennent, au nom du pornographe Jackie Treehorn (Ben Gazzara), lui réclamer de l’argent car ils l’ont confondu avec l’autre Jeff Lebowski. Et l’argent ne cessera plus dès lors d’être au cœur du film, tous les personnages, notamment le duc et son ami Walter, ayant l’idée de faire fortune rapidement ce qui, là encore, est typique de la représentation du rêve américain – et de ses limites car le genre avait d’évidentes résonances sociales – proposée par le film noir classique. Le duc, dépourvu de moyens financiers, découvrira d’ailleurs les milieux aisés de Los Angeles et cela sera le prétexte pour montrer les oppositions de classes sociales. Cependant, si l’argent est omniprésent, il est aussi absent et alors qu’il a constamment été question de centaines de milliers de dollars, le très violent combat final opposant le duc, Walter et leur ami Donny (Steve Buscemi) à un groupe de nihilistes (Peter Stormare, Flea et Torsten Voges) aura pour enjeu une somme de quelques dizaines de dollars (ce seront là les seuls billets vus durant le film…). Enfin, le duc et Walter n’auront pas les moyens de payer une urne funéraire pour recueillir les cendres de Donny. Quant à l’histoire, elle est – comme le remarque le duc qui parle d’une affaire pleine de « tenants et d’aboutissants » – extrêmement alambiquée (ce qui impose au héros « un régime drastique concernant les stupéfiants »…) tournant autour d’un faux enlèvement, du détournement de l’argent d’une fondation et de diverses combines. En fait, cette intrigue – dont tous les ressorts ne sont pas dévoilés ce dont le spectateur ne se rend d’ailleurs pas vraiment compte (quel est ainsi le véritable rôle joué par le jeune Larry Sellers – Jesse Flanagan – ?) – est totalement incompréhensible, absolument aberrante et sans grand intérêt sur le fond mais, bien maniée, elle permet aux auteurs d’introduire de nombreux et savoureux rebondissements et de faire intervenir d’une multitude de personnages tous plus déjantés les uns que les autres. Par ailleurs, en optant volontairement pour un scénario si invraisemblable, les frères Coen se montrent les dignes héritiers de Alfred Hitchcock et de son fameux macguffin et rendent hommage à Raymond Chandler et à ses romans policiers aux ressorts si complexes que l’auteur avouait, notamment concernant Le Grand Sommeil (mis en scène par Howard Hawks en 1946), ne pas toujours vraiment savoir qui était le meurtrier dans ses histoires… On notera encore, pour ajouter à cette liste d’éléments directement empruntés au film noir, la présence de la voix off (dont use deux fois le narrateur au cours du film) et l’utilisation faite du téléphone, moyen de communication qui fonctionne de manière très imparfaite.

 

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Brandt (Philip Seymour Hoffman) et le duc

 

Il n’est cependant nul besoin de posséder ces références pour apprécier ce film tant l’essentiel est ailleurs, le film étant, on l’a dit, une pure comédie. On fera tout de même quelques remarques concernant le lien entretenu entre The Big Lebowski et le film noir. Bien qu’ils pastichent ici ce genre, les frères Coen évitent de transformer leur film en une simple parodie (ils n’utilisent pas, par exemple, les éclairages expressionnistes qui en sont caractéristiques) et deux raisons peuvent l’expliquer. D’une part, le genre est ancien et largement méconnu du grand public. Aussi faire une comédie qui ne serait qu’un détournement de codes non dominés par le spectateur « moderne » (contrairement, par exemple, à ceux du film de vampire ou de gangsters) se révélerait sans doute peu efficace. Au surplus, il y aurait là une certaine facilité qui ne concorderait assurément pas avec l’ambition des auteurs. Ainsi jamais ils ne signeront de simples parodies comme il en existe de nombreuses – « genre » dans lequel s’est longtemps illustré Mel Brooks et qui continue à faire florès avec, plus récemment, la série des Scary Movie (Keenen Ivory Wayans, 2000 et 2001 ; David Zucker, 2003 et 2006), qui détourne le film d’horreur, ou encore Shaun of the Dead (film d’horreur) et Hot Fuzz (Buddy Movie policier) d’Edgar Wright en 2004 et 2007 – dont certaines sont de qualité mais ne visent guère au chef d’œuvre. D’autre part, quand bien même ils semblent faire feu de tout bois, nos auteurs affichent un profond respect pour les genres auxquels ils se réfèrent. Ainsi l’un de leurs opus mineurs, Intolérable Cruauté, est une screwball comedy qui remet au goût du jour ce genre un peu désuet. Or, le film noir est, on l’a dit, sans doute leur plus grande influence. Aussi s’ils peuvent s’amuser avec les codes de celui-ci, il est, par contre, hors de question que les frères Coen les ridiculisent. Ils ne tarderont d’ailleurs pas à rendre un sublime hommage (qui, cette fois-ci, multiplie les références précises, remobilise la lumière expressionniste et va même jusqu’à employer un superbe noir et blanc), quitte à se couper d’une frange du grand public, au film noir avec The Barber qui sera, lui, un film « sérieux » adoptant une tonalité très mélancolique, voire amère à l’exact opposé de The Big Lebowski. En ce qui concerne ce film, le fait d’utiliser des éléments constitutifs d’un genre qu’ils connaissent parfaitement pour réaliser une comédie participe incontestablement de sa solidité et de sa qualité. Ainsi The Big Lebowski montre bien, comme l’ensemble de l’œuvre des deux auteurs, que l’utilisation, à bon escient, du passé de cinéma se révèle efficiente.

 

c.Les traversées de l’espace

 

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Le duc au volant de sa voiture

 

On notera qu’un élément tend à éloigner The Big Lebowski du film noir. En effet, dès l’introduction, le narrateur insiste sur le fait que le personnage principal est parfaitement à sa place sans pouvoir vraiment expliquer ce qu’il entend par là. Assurément, cela implique que le duc n’est pas un héros de film noir et puisque c’est son aventure quoi nous est contée, l’œuvre ne peut donc en être un, les frères Coen ne voulant nullement trahir le genre de façon radicale. Au-delà, le héros coenien étant le plus souvent déterminé par son rapport à l’espace, cette précision nous assure que l’histoire vécue par le duc ne prendra pas, pour lui, une tournure trop dramatique. On ne peut certes pas affirmer que ce héros, le plus souvent baladé – y compris au sens physique du terme – « s’empare » de l’espace du film comme le fera Anton Chigurh (Javier Bardem) dans No Country for Old Men (2007) mais son rapport à Los Angeles sera tout différent de celui de Barton Fink (John Turturro) dans l’œuvre éponyme, premier héros coenien caractérisé par une incapacité totale à maîtriser l’espace comme le seront plus tard, entre autres, Ed Crane (Billy Bob Thornton) dans The Barber et Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg) dans A Serious Man.

 

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Brandt et Jeff Lebowski (David Huddleston) dans une voiture

 

On reviendra un peu plus loin sur ce que pourrait signifier le fait que le duc soit exactement sa place. Mais on peut d’ores et déjà remarquer que cette mention introduit, dès l’amorce du film (qui s’ouvre, avant que n’apparaisse le héros, sur de très beaux plans lors desquelles la caméra rase les collines bordant Los Angeles avant que ne se découvre l’espace de cette immense cité vue de nuit et qu’une sorte de boule – constituée de branchages et de feuilles – n’en traverse les rues jusqu’à rejoindre la plage), la thématique spatiale et que celle-ci est, elle aussi, toujours présente ou presque dans l’œuvre des frères Coen. Cela renvoie, bien sûr, au rapport général des Américains à la nature et à leur territoire et, plus particulièrement, en ce qui concerne le cinéma au mythe américain de la conquête de l’Ouest largement mis en scène par le western. Non que The Big Lebowski soit une sorte de western moderne (même si son narrateur porte un habit de cow-boy et que son héros vit plus à l’Ouest que celui-ci) mais ce genre fait également partie de la culture des frères Coen et en créant des œuvres largement inspirés par le film noir dans lequel la domination de l’espace joue un si grand rôle, nos auteurs organisent presque toujours un curieux mariage – une sorte de lieu de fusion – entre deux genres majeurs de l’Hollywood classique. Ainsi pour le film qui nous intéresse, le duc ne cessera de se déplacer. Et les voitures, comme dans Fargo ou The Barber, seront omniprésentes. Or celles-ci – ce qui, une nouvelle fois, ramène au film noir – constituent, d’une part, l’objet de consommation par excellence, le rêve américain se matérialisant par la possibilité de s’en acheter une très belle comme on le verra avec cet Américain moyen (Luis Colina) qui s’est offert une voiture de course que Walter détruira « par erreur ». D’autre part, elles permettent de couvrir, donc de dominer, le territoire américain – et le film ne situe pas pour rien aux limites de celui-ci – ce qui est l’enjeu central du western. Et, logiquement, la voiture du duc aura un rôle très important au point de constituer une sorte de double du héros. Celle-ci, déjà bien dégradée comme tout ce qui constitue l’univers de son propriétaire, sera ainsi victime de nombreux accidents et d’un vol avant de disparaître, brûlée par les nihilistes. Avec cette destinée « tragique » au bout de laquelle la mort est au rendez-vous – ce qui devait arriver comme l’affirme, fort à-propos, le duc –, on pourrait même dire qu’elle supplée le duc en tant que vrai héros de film noir.

 

d.Le fétichisme

 

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Jesus Quintana (John Turturro) et Liam O’Brien (James G. Hoosier)

rangeant leurs boules de bowling

 

Enfin, ultime point – intimement lié au précédent – qui fait de The Big Lebowski une œuvre parfaitement coenienne, on y retrouve, comme dans Barton Fink, un monde profondément fétichiste. On l’a vu, la voiture du héros est très importante pour celui-ci. Mais son aventure démarre parce que l’un des deux gros bras de Jackie Treehorn a uriné sur son tapis qui « meublait très bien sa pièce ». Et le duc sera, un temps, aussi obsédé par ce tapis – au point d’en voler un à l’autre Lebowski – que l’est Tom Reagan (Gabriel Byrne) par son chapeau dans Miller’s Crossing. Les boules de bowling constituent d’autres objets importants, de nombreuses séquences du film se déroulant dans une salle dans laquelle le duc, Walter et Donny jouent à ce jeu qui constitue leur grande passion et la seule activité ou presque qui a une réelle importance à leurs yeux. Plus que le sexe, en tout cas, puisque, quand il rêve de Maude Lebowski (Julianne Moore) – la fille de l’autre avec qui il finira par coucher –, le duc la lie naturellement au bowling. Le premier des deux songes du héros montrera d’ailleurs Maude volant sur un tapis au-dessus de la ville alors qu’il la suit accroché à une boule de bowling. Un dernier exemple de ce fétichisme est offert par cet orteil coupé dont on croit un temps qu’il appartenait à Bunny Lebowski – qui s’est donc présentée au héros en lui présentant ses doigts de pieds – alors que c’est, en réalité, une nihiliste (Aimee Mann) qui l’a sacrifié pour donner (un peu) de crédibilité à la demande de rançon formulée par le groupe auquel elle appartient. Et, lors du combat contre les nihilistes, Walter arrachera – avec les dents – l’oreille de l’un d’entre eux montrant que le fétichisme touche The Big Lebowski de la tête aux pieds. Ainsi ce film est-il bien profondément coenien et des références aux obsessions des auteurs, de très nombreux éléments l’intègrent au reste de leur œuvre. Mais c’est aussi et surtout une excellente comédie, point sur lequel il importe maintenant de s’attarder un temps.

 

TBL 9

Le pied de Bunny Lebowski (Tara Reid) dans la main du duc

 

Ran

La suite :

Une parfaite comédie

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Ran 11/04/2011 01:55



Pas mal, effectivement, je n'avais jamais fait le rapprochement entre le poing de Tommie Smith et la torche de la Statue de la Liberté (et, encore moins, avec The Big Lebowski) ; la
composition entre ces images - quand on sait ce qu'elles représentent respectivement pour l'histoire des Etats-Unis - est assez saisissante !


En tout cas, ravi que mes textes aient pu servir à votre travail ; comme quoi, l'école, c'est parfois intéressant même si tout laisse à penser que le duc n'y a pas passé énormément de temps
.



Russe Blanc 11/04/2011 01:28



Je suis en train de faire des recherches sur ce film pour un travail scolaire, je tenais encore à vous remercier, c'est ici que j'ai eu le plus d'informations intéressantes :)


J'ai réalisé un petit montage pour illustré un de mes propos :


http://img9.imageshack.us/img9/6726/brasvp.jpg


L'image parle d'elle même n'est-ce pas ? :)


 


 



Ran 11/04/2011 00:55



Ah, oui, j'avais vu aussi cette histoire de religion parodique et, effectivement, il y a de nombreuses choses à voir et à dire sur The Big Lebowski. Santé !



Russe Blanc 10/04/2011 23:52



Merci Nolan !


Santé !


Russe Blanc.



Russe Blanc 10/04/2011 23:03



Merci pour vos réponses ! Le lien en bas de page de la 2ème partie, allant sur la 3ème ne marchant pas.. je pensais qu'il était toujours en cours d'écriture.


En tout cas, il y a plein de chose à dire sur ce film, il y a même une religion qui à été crée à l'effigie du personnage : le Dudeisme ! Voir sur wikipédia ;)


 


 



nolan 10/04/2011 23:49



Russe blanc, j'ai remis les liens. 


Il y a même un magasin qui lui est entièrement dédié aux Etats Unis.



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