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The Big Lebowski (2) : Une parfaite comédie

6 Février 2011 , Rédigé par Antoine Rensonnet Publié dans #Textes divers

The Big Lebowski, septième opus des frères Coen et leur deuxième pure comédie après Arizona Junior. Sans aucun doute, leur plus parfaitement maîtrisée et l’une de leurs plus grandes œuvres. Cela méritait donc bien un assez long retour – en trois parties – sur ce film, vraiment jouissif et faussement facile.

 

Spécial Coen

 

The Big Lebowski (Joel et Ethan Coen, 1998)

 

II] Une parfaite comédie

 

            

« Walter : On a juste à la ramener, on aura fait notre boulot. On garde le bakchich.

Le duc : Génial, Walter ! Et comment on la récupère ? Elle est où ?

Walter : C’est le plus simple. On fait la livraison, j’en attrape un et je le fais parler.

Le duc : Super plan. Si j’ai tout compris, c’est foutrement ingénieux. Une vraie mécanique de précision ! Putain.

Walter : Sa beauté, c’est sa simplicité. Quand c’est trop complexe, ça foire toujours. S’il y a une chose que j’ai apprise au Vietnam… »

  Dialogue entre Walter Sobchak (John Goodman) et le duc durant lequel le premier expose son plan pour récupérer l’argent de Jeff Lebowski (David Huddleston).

 

Sommaire actif

a.De quelques modalités du comique

b.Le duc

c.Walter Sobchak

d.Personnages secondaires

e.Inventivité et multiplicité des dimensions de l’œuvre

 

a.De quelques modalités du comique

 

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Smokey (Jimmie Dale Gilmore), Donny (Steve Buscemi), le duc (Jeff Bridges)

et Walter Sobchak (John Goodman)

 

C’est bien sûr l’articulation entre différents éléments cinématographiques, tous très bien dominés par les frères Coen, qui fondent la redoutable efficacité comique de The Big Lebowski (1998). Le scénario, si volontairement invraisemblable, offre, on l’a remarqué plus haut, de nombreux rebondissements. Ainsi jamais le rythme ne s’essouffle-t-il, d’autant que le découpage et le montage (souvent assez brutal) permet cette frénésie de tous les instants ou presque et une telle accumulation de gags. Ceux-ci peuvent d’ailleurs être directement liés au dialogue ou strictement visuels, nos auteurs jouant de différentes modalités du comique et mobilisant de nombreuses composantes de leur art – parole (et le film compte nombre de répliques inoubliables), action, musique – pour, toujours, provoquer l’hilarité. On aura noté qu’au-delà de l’histoire « policière », les séquences au bowling occupent une place énorme dans le film. Or, cette liaison entre ces deux enjeux dissociés peut être, lui aussi, prétexte à des gags. Ainsi, deux des séquences les plus drôles (et les plus célèbres) du film seront sans aucun rapport avec l’aventure vécue par le duc (Jeff Bridges), la première montrant Walter (John Goodman) sortir une arme à feu au prétexte que son adversaire Smokey (Jimmie Dale Gilmore) aurait mordu la ligne lors de la partie et refuserait de l’admettre, la seconde étant le clip qui permet d’introduire le personnage de Jesus Quintana (John Turturro). De plus, il y a souvent des doubles conversations dans le film. Ainsi un running gag est proposé puisque Walter oblige toujours Donny (Steve Buscemi) à « fermer sa gueule » lorsque celui-ci souhaite intervenir quand le premier parle avec le duc. Mais alors que le héros est en train d’expliquer à Walter les derniers développements de son « affaire » et que Donny vient leur apprendre que la demi-finale du championnat de bowling aura lieu le samedi – donc le jour du Shabbat que Walter tient absolument à observer –, Walter se désintéresse de la première conversation pour ne plus parler que de cette fameuse date. On a là un exemple de cette liaison entre le bowling et l’intrigue principal. C’en est un également d’une de ces doubles conversations qui abondent dans The Big Lebowski. Il y en aura d’autres notamment après que le duc et Maude Lebowski (Julianne Moore) aient couché ensemble et que cette dernière révèle au héros, d’une part, qu’elle espère avoir un enfant de lui et, d’autre part, que son père, l’autre Jeff Lebowski (David Huddleston), n’a pas de fortune personnelle ce qui permet au duc de comprendre une partie du fin mot de l’histoire. Immédiatement, il appelle Walter pour se rendre chez l’autre Lebowski afin de lui demander des comptes et, dans la voiture, alors qu’il essaie d’expliquer ce qu’il vient de comprendre, son ami ne cesse de demander en quoi cela constituait une urgence nécessitant de le déranger le jour du Shabbat. Ainsi ces dialogues doubles fournissent toujours l’occasion de nouveaux gags.

 

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Walter Sobchak et le duc après l’échec du plan du premier

 

Un autre processus peut être mis au jour et il tient à la façon dont les frères Coen organisent dialogues et action au cours d’une même séquence. Souvent, celles-ci se décomposent en trois temps. La mise en scène du plan de Walter – qui se soldera, évidemment, par un lamentable échec – pour tenter de s’emparer d’une somme (qui n’existe pas) destinée à des preneurs d’otages (qui, en fait, n’ont enlevé personne) le montre bien. Il y a d’abord tout un dialogue entre Walter et le duc – cité partiellement plus haut – durant lequel le premier explique les détails (si l’on peut dire…) de son plan. Le premier rire naît ainsi. Le second tient dans l’action attendue qui voit le rythme s’emballer et le huis-clos installé se rompre brutalement puisque Walter lance une mallette emplie de ses sous-vêtements aux ravisseurs présumés puis se jette hors de la voiture du duc muni d’une mitrailleuse. Il s’échoue au sol perdant son arme alors que le héros est victime un accident provoqué par les coups de feu. Et, après ce second temps, vient un troisième très court qui est celui du commentaire, Walter se contentant de préciser à son compagnon d’infortune : « Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? On va au bowling ». On retrouvera, à plusieurs reprises, le triptyque long dialogue introductif, action délirante et commentaire très court notamment quand le duc et Walter se rendent chez Jeff Lebowski à la fin du film. On a déjà évoqué plus haut le dialogue qui introduisait la séquence. L’action réside dans la demande d’explication (dont le côté fou est renforcé par les cris du chien de l’ex-femme de Walter) et la décision de Walter d’expulser Jeff Lebowski de sa chaise roulante au prétexte qu’il serait « un simulateur » (ce qui, bien entendu, n’est pas le cas). La séquence se termine par une phrase du duc demandant à son ami de l’aider à remettre Jeff Lebowski sur son fauteuil. Ainsi pour faire rire, contrairement à des apparences trompeuses qui pourraient laisser croire qu’ils se reposent essentiellement sur un dialogue (très) grossier, les frères Coen se livrent à un vrai travail d’orfèvre et leur film, contrairement aux plans « géniaux » de Walter, est bel et bien une véritable « mécanique de précision », nos auteurs n’ayant nullement adopté dans la réalisation de leur œuvre le je-m’en-foutisme ducal…

 

 

b.Le duc

 

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Le duc

 

Toutefois, le film est à l’image de ses personnages principaux puisqu’il est aussi léger (même si ce n’est pas tout à fait dans le même sens du terme) que le duc et tout aussi fou que Walter. Evidemment la caractérisation de ses personnages fait beaucoup pour sa réussite et ceux-ci, certes très caricaturaux, sont baroques, loufoques et parfaitement croqués, jusqu’au moindre second rôle, en quelques traits saillants. Il y a tout d’abord le duc qui, après Tom Reagan dans Miller’s Crossing (1990), Barton (John Turturro) dans Barton Fink (1991) et avant Ed Crane (Billy Bob Thornton) dans The Barber (2001) et Larry Gopnick (Michael Stuhlbarg) dans A Serious Man (2009), est le centre absolu de l’œuvre étant de la quasi-totalité des séquences même s’il arrive que Walter (ou Jesus dans le clip qui lui est consacré) lui vole la vedette. On l’a déjà noté – et cela constitue un élément qui rapproche The Big Lebowski du film noir classique –, le scénario du film est incompréhensible, nul n’en ayant la maîtrise et surtout pas le duc quand bien même il constitue un héros exactement à sa place. Or, on le sait depuis Miller’s Crossing, Barton Fink ou  Fargo (1996), la maîtrise du scénario par le héros coenien constitue pour celui-ci un enjeu majeur. Or le choix d’un héros unique qui n’en comprend pas plus que le spectateur implique, a priori, une identification possible entre celui-ci et celui-là. Et, comme dans Miller’s Crossing – ce qui n’avait pas du tout les mêmes implications puisqu’il existait une grande différence entre ce que connaissait de l’histoire Tom Reagan et le spectateur, ce dernier ne le découvrant, à sa grande confusion, qu’à la toute fin du film –, les auteurs « misent » sur cette tentative d’identification, celle-ci étant non seulement probable mais surtout absolument nécessaire pour pleinement apprécier The Big Lebowski.

 

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Le duc

 

Logiquement, celui-ci est, malgré sa fainéantise et ses multiples défauts, extrêmement attachant et le spectateur ne peut manquer – comme le lui impose presque le narrateur (Sam Elliott) dans son introduction en voix-off du film – de l’aimer. Caractérisé par son mode de vie extrêmement décontracté qui se manifeste notamment par son accoutrement (des tongs, un short ou un pantalon informe, un T-shirt et une vieille veste), il sera tout de même amené à être énormément stressé (ce qui, selon Walter, serait indigne de lui) durant la quasi-totalité du film ayant été pris dans une aventure qu’il ne maîtrise en rien – contrairement à ce que peut croire le détective privé Da Fino (Jon Polito), chargé de retrouver Bunny Lebowski (Tara Reid) et de lui donner envie de retourner dans la ferme familiale du Minnesota. Ce personnage, qui n’apparaît que dans une courte séquence, voit dans le duc un homme qui mènerait double ou triple jeu afin de gagner le maximum d’argent. Evidemment, il se leurre totalement et notre héros est bien loin de jouer sa partie à la façon d’un Tom Reagan. Cependant, le duc reste à peu près aussi insondable dans ses motivations que le personnage principal de Miller’s Crossing et que nombre d’autres héros coeniens. Certes, il semble qu’il cherche à gagner, à peu de frais, une grosse somme d’argent – ce en quoi il échouera totalement. Mais il a surtout, à cause de son tapis souillé et des judicieux conseils de son ami Walter, été entraîné dans une spirale dont il ne peut se sortir, risquant d’y perdre ses attributs génitaux ou même sa vie. Toujours est-il que sa trop grande décontraction lui attire nombre de problèmes. Pourtant, aux yeux des auteurs et, partant, du spectateur – s’il accepte le principe même de The Big Lebowski –,  la légereté et la distance du duc font incontestablement partie de ses qualités. Aussi, malgré ses mésaventures et son impossibilité à s’emparer du scénario, émane-t-il de cet étonnant personnage, qui est peut-être « un minable » aux yeux d’une certaine société (représentée par l’autre Lebowski), un charme certain mais aussi un certain magnétisme, totalement indéfinissable, et qui ne laisse pas d’ailleurs d’intriguer un spectateur qui se fait, a priori, une autre définition du charisme. Force est donc de le reconnaître, le duc est un homme qui a un style et il est bien, comme nous le dit le narrateur à l’entame du film, un homme exactement à sa place.

 

c.Walter Sobchak

 

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Walter Sobchak

 

Par ailleurs, le personnage principal est également largement défini par ses rapports avec son ami Walter Sobchak, second rôle qui occupe une place énorme dans The Big Lebowski. A l’exception d’un court moment lors duquel le duc le « sort » du film, Walter est présent tout au long de celui-ci et le héros le rappellera d’ailleurs, parce qu’il ne peut finalement pas s’en passer et pour le plus grand bonheur du spectateur, pour aller demander des explications à Jeff Lebowski. En outre, le dernier mot prononcé par le duc sera, alors que le calme est revenu et qu’ils peuvent de nouveau jouer au bowling, « Walter ». Bref, les deux hommes forment un couple surprenant – ce qui sera à l’origine de multiples effets comiques – puisque ces deux amis indéfectibles présentent des profils diamétralement opposés. Certes, ils partagent quelques traits communs notamment l’inactivité, la grossièreté et, bien sûr, la passion du bowling. Mais ils diffèrent en de nombreux points. Ainsi le duc est pacifiste quand Walter est profondément militariste. En outre, alors que le héros a conscience que la situation lui échappe, son ami croit la maîtriser ne cessant de mépriser tous ses opposants et de les traiter d’« amateurs ». Aussi, bien plus nerveux – c’est un euphémisme – que le duc en général, il affiche un certain calme face à la multiplication d’événements qui viennent mettre en échec ses multiples plans. Très entreprenant – et d’une redoutable efficacité au combat comme il le montrera face aux nihilistes (Peter Stormare, Flea et Torsten Voges) –, il est donc loin de régler le scénario (comme il le croit…) du film mais n’est pas réduit non plus au rang de simple auxiliaire du duc. Le simple fait que ce soit lui qui pousse le héros à se rendre une première fois chez Jeff Lebowski et surtout son omniprésence prouvent qu’il est bien plus que cela.

 

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Donny et Walter Sobchak

 

Ainsi, ce personnage, certes complètement fou, n’est pas qu’un simple faire-valoir comique et les frères Coen le dotent d’une véritable cohérence au point que, lui aussi, malgré des défauts encore plus nombreux que ceux de son acolyte, finit par apparaître extrêmement sympathique. Marqué par la guerre du Vietnam qui revient dans la quasi-totalité de ses propos – y compris dans l’oraison funèbre de Donny – et à laquelle il lie tout (ainsi tente-t-il de démontrer qu’il existe un rapport direct entre celle-ci et l’auto-kidnapping de « cette pute » de Bunny Lebowski), il apparaît en quête perpétuelle de sens. Cela l’a amené à se convertir, par un mariage depuis rompu, au judaïsme et à respecter les traditions de cette religion tout en en connaissant remarquablement sa culture (on l’entendra parler de Theodore Herzl ou d’une querelle d’érudits datant du XIVe siècle) alors qu’il est d’origine, comme, très probablement, le duc, polonaise. Logiquement, opposé à de grotesques nihilistes, il ne pourra supporter ceux-ci et se montrera encore plus brutal qu’à l’habitude concernant leur « philosophie » reposant sur l’absence de sens au point que, par rapport à celle-ci, même le national-socialisme trouve grâce à ses yeux (il est amené à formuler cette comparaison car les nihilistes sont d’origine allemande…). Parfaitement Américain (comme le montrent en particulier ses obsessions de la légalité et de la propriété), il lui arrive également de faire l’apologie de Lénine… En tout cas, ses actions menées sans réfléchir, sa propension à parler de tout avec la plus grande assurance, ses certitudes et convictions mélangées à sa confusion mentale et son incapacité totale à se contrôler font objectivement douter de son intelligence et provoquent assurément de nombreux fous rires.

 

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Walter Sobchak et le duc

 

Néanmoins, les auteurs n’affichent aucun mépris pour Walter car, celui-ci souffrant des séquelles de son expérience vietnamienne et étant confronté à de sérieux problèmes d’identité (toutes choses qui, là encore, l’opposent totalement au duc), ils donnent bien des éléments qui permettent au spectateur de comprendre, sinon d’excuser (ce personnage est tout de même inconséquent et violent à l’extrême), son comportement. Aussi nous-est-il possible de l’apprécier presque sans restriction. De plus, les auteurs le traitent sans pathos aucun et Walter – bien au contraire ! – n’entraîne pas le film vers une quelconque gravité. Tout au plus permet-il d’introduire un discours discrètement antimilitariste, qui ne constitue nullement le « fond » de l’œuvre, puisqu’à travers lui, l’irréversibilité des séquelles d’une guerre sont mises en scène alors que l’on est en droit de supposer que les auteurs sont plus proches de la Weltanschauung ducale que walterienne bien que le mode de vie des deux héros soit visiblement plus ou moins identique. C’est pourtant à Walter que sera réservé le droit d’énoncer ce que l’on peut considérer la morale du film. Prenant le duc dans ses bras alors qu’il vient de faire tourner – selon les mots de son ami – l’enterrement de Donny à « la bouffonnerie », il dira : « Te mines pas, duc, viens jouer au bowling ». Ainsi l’improbable duo entre les deux hommes fonctionne-t-il parfaitement, ne serait-ce que parce qu’il ne cesse de faire rire. On notera encore, malgré l’opposition de caractères, qu’il n’entraîne jamais le film vers le Buddy Movie tant l’amitié entre les deux hommes est profonde et jamais remise en cause (ce qui participe de la sympathie que l’on éprouve pour les deux). Leur relation semble, en fait, symbiotique. On ne peut d’ailleurs pas voir en Walter un double inversé du duc – et ce alors que le film travaillera énormément autour de cette thématique importante. Ils apparaissent plutôt chacun comme l’indispensable complément l’un de l’autre. Ainsi The Big Lebowski, même s’il s’agit toujours de faire rire, se révèle-t-il un très beau film sur l’amitié, le personnage de Donny, lunaire, exclu unilatéralement de l’intrigue « policière » par Walter et très différent de ses deux partenaires de bowling, renforçant cette impression.

 

 

 

d.Personnages secondaires

 

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Donny, le duc et Walter Sobchak

 

Il faut d’ailleurs dire quelques mots des différents personnages secondaires qui traversent The Big Lebowski. Si ceux-ci n’occupent pas la place dévolue à Walter, ils sont souvent inoubliables même s’ils n’apparaissent que dans une seule séquence, les frères Coen faisant – souvent en s’appuyant sur des codes cinématographiques –, là encore, montre d’une extraordinaire précision pour les caractériser rapidement et les doter d’une certaine densité. Ce sera donc le cas pour Donny qui, comme quelques autres personnages, appartient au seul univers du bowling et ne joue pratiquement aucun rôle dans l’histoire (dans laquelle il sera introduit de la manière la plus dramatique qui soit). A l’opposé, d’autres personnages s’ancrent, ne serait-ce que de manière furtive, dans celle-ci. Citons, parmi ceux-ci : l’autre Jeff Lebowski, sa fille Maude, Brandt (Philip Seymour Hoffman), sa femme Bunny, Da Fino, Jackie Treehorn (Ben Gazzara), le shérif de Malibu (Leon Russom) ou encore les nihilistes, Définis par un ou deux traits bien précis, ils permettent, tous, d’aller dans le sens de la comédie avec, par exemple, le rire nerveux de Brandt, le factotum de Jeff Lebowski, ou encore l’attitude extrêmement réactionnaire du shérif de Malibu.

 

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Jackie Treehorn (Ben Gazzara)

entouré de ses deux gros bras (Mark Pellegrino et Philip Moon)

 

On peut relever deux constantes chez tous ces seconds rôles. D’une part, beaucoup sont le prétexte de se moquer, plus ou moins gentiment, de différentes formes culturelles, inégalement reconnues. Ainsi Maude Lebowski est une artiste d’avant-garde qui crée en tenue d’Eve et dont les peintures sont censées avoir un « côté vaginal » alors que les nihilistes sont les anciens membres d’un groupe d’électro-pop qui évoque directement Kraftwerk (le nom de leur groupe, Autobahn, est celui de l’un des disques du groupe allemand et la pochette de leur album fait référence à The Man-Machine). De même la pornographie fait l’objet de sarcasmes à travers le personnage de Jackie Treehorn et les frères Coen vont jusqu’à réaliser un faux début de film X dans lequel a tourné Bunny Lebowski. Enfin, on assistera à un spectacle de pantomime assez lamentable où Marty (Jack Kehler), le propriétaire de la maison du duc, tient la vedette. L’ambition n’est bien sûr nullement de réaliser un film total – comme le sont Ivan le Terrible (Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, 1943-1945), nombre d’œuvres de Jean-Luc Godard ou, plus récemment,  Tetro (Francis Ford Coppola, 2009) – dans lequel se rencontreraient une multitude de formes artistiques  mais seulement, non sans quelques facilités (assumées), de faire rire à travers leurs représentations. D’autre part, on remarquera que si aucun des personnages n’apparaît « normal » et que tous ou presque sont un peu ridicules, peu sont franchement antipathiques. En fait, seules les figures de l’autorité – avec notamment les nombreux policiers –, détentrices d’un certain pouvoir et gardiennes de l’ordre moral (totalement fondé sur l’argent puisque la police considère le pornographe Jackie Treehorn comme un très respectable citoyen) sont véritablement insupportables. Au premier rang de celles-ci, il y a l’autre Jeff Lebowski, évident double inversé du duc (comme le prouve son nom), faux milliardaire traité totalement négativement (au point que le héros finisse par le traiter de « défoliant humain ») et qui, bien qu’étant une vraie victime de la guerre (ayant perdu l’usage de ses jambes en Corée), ne bénéficie pas, à l’inverse de Walter, de cette excuse. Il rappelle ainsi un peu le Wade Gustafson (Harve Presnell) de Fargo, œuvre précédente du duo. Surtout, on touche là à la dimension corrosive, voire subversive de The Big Lebowski sur laquelle on reviendra quelque peu plus loin. Enfin, parmi tous ces personnages secondaires, l’un retient plus nettement l’attention bien qu’il soit, comme Donny, cantonné au seul monde du bowling. Il s’agit de Jesus Quintana, joueur très doué et narcissique à l’extrême.

 

e.Inventivité et multiplicité des dimensions de l’œuvre

 

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Jesus Quintana (John Turturro) léchant sa boule de bowling

 

S’il apparaît au détour de plusieurs séquences, l’une d’entre elles – celle lors de laquelle on le découvre – lui est toute dévolue et est comme greffée au reste du film. Il s’agit de ce moment totalement inoubliable où il commence par lécher sa boule de bowling puis réalise un strike avant de le fêter par une danse étrange. Toute cette séquence est réglée sur la musique (extradiégétique) de la reprise d’Hotel California par les Gipsy Kings. Durant ces quelques deux minutes, les frères Coen réalisent un véritable clip – un peu à la manière de Stanley Kubrick  – qu’ils insèrent dans leur film. Ici, leur ambition se fait bien plus grande que lorsqu’ils se moquaient de différents spectacles artistiques. Leur imagination sonore et visuelle atteint alors son sommet. En outre, ce ne sera pas là le seul clip du film puisque deux autres (sans compter le générique) sont réalisées alors que le duc est assommé et nous montrent les rêves du héros qui immanquablement le ramènent au bowling et à Maude Lebowski. Le premier, dont il fut déjà question plus haut, montre le duc, muni de sa boule de bowling, à la poursuite de Maude Lebowski sur un tapis volant alors que retentit The Man in Me de Bob Dylan (chanson déjà utilisée dans le générique). Le second, plus marquant encore, est une sorte de film dans le film, étant annoncé sous le titre de « Gutterballs » (qui serait une production Jackie Treehorn dans laquelle le duc et Maude tiendraient la vedette). Il montre le duc qui joue à son sport favori avec la femme qui occupe ses pensées habillée en walkyrie avant qu’il ne se transforme, lui-même, en boule de bowling, le tout au rythme de la chanson qui accompagne, en musique de fosse, la séquence, Just Dropped In (To See What Condition My Condition Was In) de Kenny Rogers.

 

TBL 20

La danse de Jesus Quintana après son strike

 

Avec ces quelques séquences – durant lesquelles l’humour n’est nullement absent –, le film bascule dans l’onirisme, le surréalisme et même, dans le dernier cas, vers un certain érotisme qui est pourtant très rare dans l’œuvre des frères Coen. Elles révèlent, en tout cas, toute l’inventivité des auteurs qui ne se résume pas à ces morceaux de bravoure. En effet, The Big Lebowski bénéficie d’un extraordinaire travail sur la lumière – dû à l’habituel directeur de la photographie des frères Coen (depuis Barton Fink), Roger Deakins –, bien qu’il ne soit pas forcément extrêmement sensible au premier abord (d’autant que, on l’a déjà remarqué, les éclairages expressionnistes ne sont guère mobilisés), qui vise à doter chaque espace de son ambiance propre d’où, par exemple, le côté « sale » de l’image dans l’appartement du duc. Cela renforce la mise en scène des oppositions entre classes sociales qui parcoure toute l’œuvre. De même, ce qui est, grâce aux clips, plus net, la bande-son a fait l’objet d’un soin très particulier et s’y mêlent les musiques les plus diverses puisque si le rock (de Captain Beefhart aux Eagles) sous toutes ses formes domine, on trouve aussi des extraits du Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart ou de Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski. Et de même qu’à chaque lieu correspond une lumière, chaque personnage est, lui, défini par une musique (Creedence Clearwater Revival pour le duc). Bref, on voit que The Big Lebowski est une œuvre soignée dans ses moindres détails et qu’elle est loin de ne reposer que sur ses dialogues fleuris et savoureux.

 

TBL 21

Maude Lebowski (Julianne Moore) et le duc et dans le rêve « Gutterballs » du second 

 

Ainsi ce film est-il incontestablement d’une très grande richesse. Il recèle de nombreux moments de délire, ce qui est habituel dans le cinéma coenien, et on pourra noter que si les plus évidemment comiques sont, pour la plupart, liés aux interventions de Walter (la sortie de son arme au bowling, son plan pour récupérer Bunny, la destruction d’une belle voiture de sport, son arrivée chez Jeff Lebowski annoncée par un tonitruant « Ça va chier ! », l’oraison funèbre de Donny,…), il est par contre absent de ceux dans lesquels domine l’étrangeté (notamment ces fameux clips) comme si sa place n’était pas ici. Par ailleurs, l’œuvre offre donc un peu d’érotisme et si cet élément est volontairement limité, il n’en reste pas moins que le désir, qui s’oppose strictement à la pornographie, entre Maude et le duc existe et est traité plutôt positivement. On peut, sans assurance aucune, proposer l’hypothèse que les auteurs entendent (et expriment, mezza voce) qu’il s’agit là d’une valeur « noble » à l’instar de l’amitié. On trouve encore des moments de poésie (ne serait-ce que dans l’introduction) – bien que celle-ci occupe une place plus limitée que dans, par exemple, Barton Fink ou The Barber – et même d’émotion. Cette dernière composante, qui n’occupe certes qu’une place marginale, intervient à la toute fin du film avec la mort tragique de Donny, personnage, on l’a dit, exclu de l’intrigue et qui succombe à une crise cardiaque lors du combat contre les nihilistes auquel il ne participait pourtant pas vraiment. Outre que les circonstances de ce décès rappellent combien le monde est, aux yeux des auteurs, absurde, une certaine gravité s’empare même un instant de l’œuvre avec ce mouvement de caméra qui permet de rejoindre les (fausses) étoiles illuminant la façade de la salle de bowling. Cependant, au moyen d’un brutal raccord cut, le film renoue bien vite – et on admirera encore la maîtrise du rythme – avec son ton comique avec la séquence au funérarium et celle, rapidement enchaînée, durant laquelle le duc et Walter dispersent les cendres de leur ami réunies dans une pauvre boîte achetée dans un supermarché. L’émotion reviendra d’ailleurs à la fin cette scène très drôle, Walter ayant gâché par une énième maladresse ce qui devait être un moment de recueillement, lorsque les deux héros tombent dans les bras l’un de l’autre et que Walter énonce la « morale » dont il fut question plus haut. Mais, jusque dans la mort, l’humour finit par dominer dans The Big Lebowski. Est ainsi révélé à quel numéro d’équilibriste – réussi – se livrent les frères Coen. D’un côté, ils n’entendent jamais rien sacrifier au bon goût ou à la bienséance d’où les grossièretés proférées tout au long du film – ce qui a pu choquer une partie du public et des critiques qui ne virent initialement en The Big Lebowski qu’un opus mineur du duo – et l’idée de se moquer de multiples formes culturelles. D’un autre, les auteurs ont l’évidente volonté – qu’ils afficheront clairement dans l’ultime commentaire du narrateur – de réaliser une œuvre d’art qui doit placer très haut (c’est-à-dire à sa juste place) la comédie parmi les genres cinématographiques. Le pari est, on le voit, parfaitement tenu et la vision du monde proposée par The Big Lebowski est à la fois euphorisante et rassurante. C’est là l’ultime point qu’il convient d’aborder.

 

TBL 22

Walter Sobchak et le duc lors de l’oraison funèbre de Donny

 

              « Walter : Donny jouait bien au bowling et était un type bien. C’était un des nôtres. Il adorait le grand air et le bowling. Comme surfeur, il a exploré les plages de Californie, de La Jolla à Leo Crio, et jusqu’à Pismo. Il est mort. Il est mort, comme beaucoup de sa génération, avant l’heure. Dans Ta sagesse, Seigneur, tu l’as pris, comme tant d’autres, dans la fleur de l’âge, tombés à Khe San et Lan Doc, colline 364. Ils ont donné leur vie. Donc, Donny… Toi qui adorais le bowling. Et, Théodore Donald Karabastos, selon ce que nous pensons être tes dernières volontés, nous confions ta dépouille mortelle aux profondeurs de l’océan Pacifique… que tu aimais tant. Dors bien, petit prince. »
  L’oraison funèbre de Donny (Steve Buscemi) par Walter Sobchak (John Goodman).

 

 

Ran

 

Auparavant :

Une oeuvre parfaitement coenienne

A suivre :

Un film euphorisant et… rassurant

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Ran 09/02/2011 20:53



Ah ça, la mécanique du film est nettement plus huilée que les plans de Walter.


Le duc est un sacré personnage. J'y reviendrai un peu dans ma troisième partie. j'ai oublié de parler son cocktail - un russe blanc - qui participe du fétichisme que j'évoquais en première partie
d'autant qu'il y tient, le bougre.


Quant à Walter, il fait tellement d'actions stupides que l'on peut difficilement l'oublier. Personnellement, je crois que ma préférée est son plan génial qui le voit sauter en vol de la voiture
du duc.


Le fait que, comme dans Fargo (et d'autres films), le frères Coen apprécient leurs personnages - à l'exception de tous ceux qui représentent l'autorité - fait beaucoup pour le film.
S'ils n'affichaient que mépris à leur endroit, The Big Lebowski - et leur univers - serait infiniment réjouissant.


Quant aux clips, je les adore et les trouve très réussis. Même s'ils rompent l'unité, ils s'intègrent au reste de l'oeuvre. A mon sens, la greffe prend et cela renforce le côté déjanté du film.



Flow 09/02/2011 20:32



a) Oui, la gravité de l'affaire est contrebalancée par cet absurde omniprésent et cette nonchalance du duc. Et tu as raison, on ne peut plus huilée la mécanique...


b) Ah le duc! Mon personnage coenien préféré. J'adore sa dégaine, son style de minable, sa boisson alcoolisé qu'il se fait servir partout où il va.


c) Je rigolais tous seul, comme un con, en lisant ce petit c). Je me remémorais toutes ses actions débiles et je dois avouer qu'il est impossible d'oublier ce personnage campé par un acteur très
inspiré. Ma préférence va à l'interrogatoire du jeune et au démontage de la voiture, totalement barrées.


d) Les personnages secondaires qui ne sont pas ,comme tu le soulignes, antipathiques participent à la cohérence de cet univers déjanté dans lequel tout un chacun est allumé.


e) Bon sur ce point là pas grand chose à dire. Je n'ai pas trop accroché à ces clips étranges.



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