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Une Séparation

29 Juin 2011 , Rédigé par nolan Publié dans #Critiques de films récents

La grande réussite d’Une Séparation repose à notre sens sur deux points : l’intrigue haletante qui structure le film et la grande complexité de l’ensemble des personnages. C'est, à n'en pas douter, un des films de l'année.

 

Pas si simple d’écrire sur un film qui fédère de manière quasi-unanime la critique et rencontre un certain succès public, un peu comme des Hommes et des Dieux (Xavier Beauvois, 2010) mais toutes proportions gardées (le film sur les moines ayant réalisé 3 millions d’entrées, chiffre que le film d’Asghar Farhadi ne réalisera qu’au cinquième).

Pas si simple parce que nous ne pouvons que nous joindre au concert de louanges.

Pas si simple puisque le film traite de la complexité. Celle qui fait l’humain, celle qui fait se confronter notre instinct de survie, la Raison et la Morale. Tout cela à travers un fait divers assez banal mais qui prend la forme d’une intrigue, rondement menée.

Une-Separation.jpg

Nader (Peyman Moadi) et Razieh (Sareh Bayat)

 

En Iran, Nader (Peyman Moadi) et Simin (Leila Hatami) divorcent. Leur fille, Termeh (Sarida Farhadi) a 12 ans et reste avec son père, ce dernier refusant de la laisser partir avec sa mère qui souhaite quitter l’Iran. Nader ne veut pas quitter le pays parce qu’il souhaite s’occuper de son père (Ali-Asghar Shahbazi) atteint de la maladie d’Alzheimer. Aussi Simin ne part pas mais quitte tout de même le domicile conjugal et vit chez ses parents dans l’espoir de finir de convaincre Termeh de la suivre. Nader embauche alors une jeune femme très pauvre et très pieuse, Razieh (Sareh Bayat), pour s’occuper de son père pendant qu’il est au travail et que Termeh est à l’école. Razieh vient travailler avec sa petite fille qu’elle ne peut pas faire garder, son mari Hodjat (Shahab Hosseini) étant au chômage, criblé de dettes et ne sachant pas que sa femme travaille chez un homme (nouvellement) célibataire. Un jour une dispute éclate entre Nader et Razieh, il la licencie et la pousse hors de chez lui. Peu après, il est accusé de meurtre : Razieh était enceinte et elle soutient que la bousculade de Nader est à l’origine de sa fausse couche. Nader, lui, nie avoir eu connaissance de son statut de femme enceinte : le voile qu’elle porte empêche largement toute distinction. Mais surtout, nous, spectateurs, n’avons pas vu grand-chose tant le réalisateur joue finement sur le hors champ. Outre que l’affaire est un bon moyen de faire une radioscopie sociale du pays, elle est traitée de manière à instiller le doute chez le spectateur, qui prend partie, tour à tour pour l’un ou l’autre. Car, ici nous sommes le juge comme le suggère l’introduction en caméra subjective. Et comme le juge, notre décision est bien difficile à prendre, notre avis ne peut être d’un bloc. Se réfugier derrière les textes de lois est alors d’un bon secours. Loi qui est ici tout aussi religieuse qu’administrative et montre rapidement ses limites ou à tout le moins, la grande difficulté de son application.

Le film joue à chat avec le spectateur, il déjoue les plans en permanence : il y a un macguffin dans la plus pure tradition hitchcockienne mais pour le reste la mise en scène – sobre mais s'appuyant, à l'instar d'un David Fincher dans  The Social Network (2010), sur des lieux et leur cadre pour définir les protagonistes – ne joue jamais le jeu des fausses pistes alors que les rebondissements ne cessent pourtant de s'amonceler. Surtout le centre du film est mouvant. Alors que l’introduction laisse supposer que Simin sera le centre de l’histoire, c’est sur Nader que toute l’attention est portée puis peu à peu celui s’efface derrière Razieh à la tâche avec le malade, puis retour sur Nader, Simin et Hodjat. Les personnages ne sont cependant pas là pour défiler : ils existent vraiment et leurs trajectoires sinueuses et emmêlées donnent soudain le vertige. Les personnages, pour lequel le réalisateur a une vraie tendresse, ne sont fondamentalement pas mauvais mais leurs actions ne sont pas forcément bonnes, leurs motivations bien plus floues que leur discours… Par exemple, le spectateur occidental aura tôt fait de prendre le parti de Simin, une femme, nantie et éprise de liberté, dans une société partagée entre une certaine modernité économique et un carcan religieux appuyé. Mais pourtant, la façon dont elle accable son mari, avec laquelle elle met la pression sur sa fille... rend le personnage – qu'il soit dans son bon droit ou non – assez dur. Et nous pouvons même y voir un film polycentriste tant l'œuvre peut se lire à l'aune de chacun des personnages[1].

 

Une-Separation2.jpg

Nader

 

Ainsi, au-delà de la radioscopie de la société iranienne, c'est bien l'individu social face à la Vérité qui est ici décrit. Ses petits aménagements[2], les mensonges qu'on se fait à soi-même (thème cher à Christopher Nolan pour prendre exemple sur un autre type de cinéma) sont ici exposés à de multiples degrés (l'individu, la famille, la société) pour in fine faire supporter le poids des décisions à Termeh. Et l'adolescente, à la frontière de l'âge adulte, devient à son tour le centre du film et nous laisse comme ses parents, plongés dans le doute et dans un état qui ne peut être qu'introspectif. Un des films de l'année.

 

nolan

 

Note de nolan : 4

 

Note d'Antoine Rensonnet : 4

 

Une séparation (Asghar Farhadi, 2010)

 


[1] Sur ce point, lire Quel centre pour la règle ? de mon acolyte Antoine Rensonnet

[2] Nous remarquons même que la très jeune fille de Razieh jure de "ne rien dire à papa" à un passage clé du film prenant conscience que cette omission se fait pour le bien de tous.

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Antoine 14/01/2012 21:04


Tu as tout à fait raison sur le fait que le centre ne se dévoile que progressivement mais elle est déjà, par son absence, présente, au coeur de la première scène. Et progressivement d'enjeu, elle
devient vraiment centre.


Je n'ai pas le film en DVD, je l'ai vu cette semaine au cinéma.


Bien sûr, nombre de réalisateurs occidentaux auraient sans doute pu traiter cela sur un autre mode que comique - mais il y a toute une évolution vers l'anomie qui, finalement, n'est pas si
éloignée de celle de Carnage. Mais il y a aussi une différence lié à la religion (la façon dont on la considère ici et le regard que l'on porte sur celle des Iraniens - dont on peut, par
ailleurs, voir combien leurs modes de vie sont proches des nôtres grâce à ce film). Elle tient une place importante et si on met la Bible à la place du Coran, ça devient soit une farce, soit un
truc complètement en décalage avec son époque.


OK pour la notation.

Antoine 13/01/2012 20:59


Je suis d'accord avec toi sur la qualité du film - et la complexité de ses personnages. Mais il me semble que le centre est assez évident, je crois qu'il ne peut s'agir que de Termeh.


Sinon, il m'a semblé que, à partir d'une histoire à peu près équivalente, ce film, s'il avait été européen ou américain, aurait forcément été une comédie (il y a tous les élements avec la dérive
vers une énorme catastrophe, chacun ayant ses raisons - comme dirait Renoir - et ses torts, avec pas mal de connerie de la part des hommes, à partir de pas grand-chose). Je ne sais si c'est une
question de cynisme, de vision du monde, mais je n'arrive pas à le penser autrement. Peut-être y a-t-il d'ailleurs plus d'humour dans ce film qu'on ne s'accorde à le voir.

nolan 14/01/2012 12:59



S'il ne peut s'agir que de Termeh, il me semble que ça n'apparait au spectateur qu'à la fin. Si j'interprète ta phrase, cette valse de point de vue n'en est pas vraiment une, ce sont plutôt les
personnages qui tournent autour de Termeh qui, par conséquent, en devient le centre. Pourtant l'introduction avec le juge me laissait penser le contraire. On en reparlera (tu as le film en
DVD ?).


Concernant ta réflexion sur la comédie, il est vrai que tous ces éléments pourraient faire l'objet de scènes très drôles (je pense au moment où Hodjat décide de prendre le péché pour lui lorsque
Razieh lui fait part de ses doutes - d'ailleurs j'ai souri à ce moment et je ne fus pas le seul). Mais ce drame joue aussi avec un autre genre, celui du film à suspense. Plus que de
nationalité, j'aurais plutôt pensé à des types de réalisateurs. Kaurismaki en aurait fait une comédie douce amère. Pas les Dardenne. Par contre je n'ai pas le double exemple pour l'Amérique.
J'ai un peu pensé à Sam Mendes à cause d'American Beauty (une comédie dramatique donc) mais je n'ai pas de pendant mélo.


Et ta note ? 4 ?



Antoine 09/08/2011 01:02



Oh, si le film est si bon, il doit ouvrir vers une pluralité de lectures et d'analyses diverses. Ne serait-ce qu'en remarquant son polycentrisme, cela doit ouvrir quelques pistes...



yoye2000 08/08/2011 12:50



Pas super en avance (je ne l'ai vu que vendredi), je me joins aux louanges.


Je voulais écrire qqch dessus, mais à moins d'être absolument de mauvaise foi et de dire que le film est mauvais, je ne vois pas ce que pourrait apporter ma contribution....


mais je cherche...


 



nolan 08/08/2011 13:36



Oui en effet, il est assez difficile de trouver un angle d'attaque après tout ce qui a été dit, j'ai galéré aussi. Mais bon, il y a forcément des choses qui reviennent, on y peut rien et en
effet, à moins de trouver le film mauvais et de savoir pourquoi, les louanges seront sans doute les mêmes ...


 



nolan 08/07/2011 07:50



Edouard,


Très bonne question en effet, je me souviens qu'au moment où cette ellipse intervient, je l'ai senti passée (si je ne m'abuse nous passons d'une scène dans la rue avec Razieh et le père de Nader
à Nader et sa fille qui rentrent à la maison) et d'ailleurs mon attention fut éparpillée car il se passe beaucoup de choses pendant ce laps de temps (le vol de l'argent, l'absence de Razieh,
...). C'est à partir de ce point que se noue une première intrigue qu'il va noyer dès les scènes suivantes en en déclenchant une autre (la chute et ses conséquences). Et c'est là que je me suis
rendu compte que depuis le début du film, il y avait beaucoup de choses en hors-champ. Donc non, s'il avait montré l'évenement le plaisir n'aurait pas été le même et, en tout cas, le film
différent.



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